LE PAYSAGE EN ITALIE AU XV^ ET AU XYP SIECLE
eu le sentiment. Filippino Lippi en a eu le souci quand il a peint, dans le tableau de la Badia, le paysage sévère où la Vierge apparaît à saint Bernard. Mais Botticelli surtout a été capable de ces recherches subtiles, de ces délicates harmonies. Dans son Saint Sébastien de Berlin, le calme courage du martyr s'accroît de toute la sérénité du paysage qui Tenvironne. Dans la Naissance de Vénus, la mer, froide et grise sous la pluie de roses qui tombe autour de la déesse, offre un rapport intime avec tout ce qui se lit de pensif et de douloureux sur le visage de l'immortelle. Dans la Calomnie, la mer encore, déroulant au delà des portiques du fond sa surface glauque et lisse, renforce de toute sa tristesse morne la tragique grandeur du sujet.
Mais ce furent surtout les Ombriens qui comprirent ainsi la nature et surent trouver en elle une source d'émotions. Les sites aussi bien qu'ils rencontraient autour d'eux étaient merveilleusement faits pour les orienter dans cette voie. Le paysage qu'on découvre des hauteurs de Pérouse ne ressemble point à celui de Toscane. Ce sont de longues chaînes de montagnes un peu molles, de vastes plaines aux calmes horizons, des lignes paisibles, élégantes, mais où il entre quelque chose d'un peu mélancolique, d'un peu monotone aussi, qui correspond bien aux figures du Pérugin. Déjà Fiorenzo di Lorenzo avait aimé ces grands espaces tranquilles, ces lointains bleuâ ti'es, aux reliefs peu accusés, au dessin peu précis. Pérugin en fit le thème ordinaire de ses paysages. Sans doute il prit toujours le soin d'étudier la nature : dans sa Crucifixion de i5i8 qui est à Florence (académie des Beaux-Arts), on reconnaît sans peine le lac de Trasimène. Mais le pays qui l'environnait ne l'incitait point à la recherche du détail pittoresque ; il aima mieux traiter la nature par grandes masses, s'harmonisant à l'intention
sentimentale du tableau. Par là il fut un créateur vraiment dans l'histoire du paysage italien. Parlant de la Pietà qui est au palais Pitti, Vasari dit justement : « Vi fece un paese che fu tenuto allora bellissimo, per non si esser ancora veduto il vero modo di fargli, come si è veduto poi. » Regardez ce chef-d'œuvre, regardez aussi la grande fresque de Santa Maria Maddalena dei Pazzi, à Florence : nulle part on ne sent mieux la justesse de la remarque de Vasari et l'harmonie intime entre ces longues lignes fuyantes et tristes et l'état d'âme des personnages. En simplifiant, en ramenant la nature à ses traits essentiels et expressifs, Pérugin a trouvé une formule qui devait avoir après lui une longue fortune. Le paysage italien procède vraiment de lui.
Deux exemples caractéristiques peuvent servir à illustrer pour la fin du xv^ siècle les deux tendances diverses où s'orienta durant cette période le paysage en Italie. Mais, par un renversement assez piquant, il se trouve que le représentant de la manière réaliste et précise est un Ombrien et que c'est un Florentin qui nous offre au contraire les plus beaux exemples du paysage expressif.
Tout le monde connaît les fresques charmantes dont Pinturicchio a décoré la Lihreria du dôme de Sienne. Les paysages qui remplissent le fond de ces vastes compositions sont tout pleins de réalité. Il est facile aujourd'hui encore de retrouver à Sienne le point précis d'où le maître a regardé, pour les peindre, la colline et l'église de San Domenico. Il suffit d'avoir visité Ancône pour voir que le maître, pour la peindre, a été sur place s'inspirer de la réalité. Pinturicchio a apporté ici le même goût de vérité qu'il apportait à représenter les Orientaux des fresques de l'appartement Borgia : son œil a minutieusement enregistré tous les détails topographiques ou pittoresques, son pinceau les a exactement reproduits.