CHAPITRE PREMIER ORIGINE DES INDIENS
J'écarterai dès l'abord, une première difTiculté qui consiste à mettre en doute si l'Indien est bien de la même espèce que Tbomme blanc. Après l'expérience faite pendant la période coloniale dans les provinces anglaises, je ne pense pas que le doule puisse tenir un instant ; aussi ne m'y arréterai-je point. Je me bornerai donc à rechercher si l'Indien forme ou non une race à part dans l'humanité, et pour cela je vais parcourir les diverses hypothèses qu'on a imaginées.
§1- Variété des centres àe création.
Les polygénisies, on le comprend, veulent que les Indiens de tout te continent américain soient un peuple autochlhone. Cette idée répond au système de la variété des centres distincts de création préconisé par Niebuhr avec des arguments philosophiques, par le docteur Morton à l'aide de l'anatomie, et par le savant Agassiz, au moyen de déductions tirées de la géographie zoologique. Si l'opinion contraire prévalait, dit-on, ne serait-ce pas prétendre que le continent américain est resté inhabité pendant une longue suite de siècles, jusqu'à l'époque comparativement récente où des migrations d'Asie et d'Europe seraient venues le peupler? Proposition inadmissible, car elle conduirait à dire que la moitié de notre planète serait restée privée d'habitants pendant des milliers d'années, tandis que l'autre aurait été peuplée. Ce qui rendrait encore cette conjecture moins probable, c'est queVAmérique a possédé des animaux qu'on n'a point trouvés dans
ORIGINES. 44b
l'ancien inonde, tels que le tapir, le glama et le tajactu. Or, si la création de l'homme a suivi celle des animaux, l'Amérique a dû posséder dès l'origine, une race propre à son sol. On ne pourrait objecter une formation récente de l'hémisphère Ouest, car les nombreuses découvertes de fossiles dans toutes les parties de ce pajs, à diverses profondeurs, attestent que certaines espèces d'animaus, loin d'avoir été récemment oi'ganisées, ont, au contraire, disparu depuis un temps considérable'.
Cette première argumentation n'est guère concluante, je l'ai déjà combattue dans mon livre sur l'esclavage en disant entre autre choses, qu'il était impossible de supposer que Dieu eût parqué fatalement les races dans certaines parties du globe, car ce serait empêcher le travail de diffusion des lumières et de la civilisation qui importe tant à l'individu et aux sociétés. J'ajoutais qu'il y /i chez l'homme un tel besoin d'expansion, que les limites climalériques seraient un contresens perpétuel avec sa nature et ses instincts. Quant à la partie zoologique, la réponse viendra bientôt.
Le savant docteur Morton,.polygéntstc avoué, est favorable à l'autochthonie de la race américaine et à sa complète homogénéité. Il la déclare une race à part', à cela près des Indiens des régions polaires qu'il excepte de cette grande classiiîcation. Son opinion se fonde sur l'observation des crânes trouvés dans les nombreux monticules élevés sur toute ta surface de ce continent, depuis le Pérou jusqu'au Wisconsin. Mais Morton divise ces tribus en deux grandes familles : l'une composée de Mexicains et de Péruviens qu'il croit être les Toltèques, peuples demi-civilisés j l'autre consistant uniquement en peuplades sauvages. Pour arriver à cette conclusion, il constate que ces, dernières ont une capacité cérébrale plus grande de cinq pouces que celle des tribus demi-civilisées.
' h' Itee's Encyclopedia. Art. Americii. ' Crama Americana. Ptiiladelphie, 1859.
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446 COHSIDÉRATIO.XS SUR LES INDIENS.
Mais par conlrc, il dil que celles-ci retrouvent l'avantage par un plus grand développement de la pailie antérieure du crâne, dans la proportion de 43.03 comparé à 41. 08. Ces différences ne constituent, ii ses yeux, que des variétés et non îles sëparafi(His. J'ai dit ailleurs combien il fallait se mettre ■en garde contre cette théorie qu'une expérience posthume avait constatée tout à fait inexacte ', et qui s surtout le tort de n'envisager qu'une des laces de la question anthropologique.
Quant au professeur Agassiz qui affirme aussi l'aulochthonie de la race américaine, il n'en déclare pas moins rester fidèle à la doctrine de l'unité de l'e^ce. C'est donc par des moyens différents a certains égards, ^e ceilx invoqués par les polygénistes, qu'il arrive aux mêmes conclusions qu'eux. D'après cet homme émineut \ il y aurait pour l'humanilë comme poor les animaux et pour tes plantes, des régions qui ont été assignées aux variétés de l'espèce, et qui sont en parfeit accord avec les faunes et les flores. Hais ce système pèche par plusieurs c61és. M. de Quatrefages l'a combattu et réfuté à l'aide d'arguments qui me paraissent décisifs. D'après ce savant naturaliste, le continent américain comporte toutes les latitudes, et forme pour tous les zoologistes comme pour tous les botanistes, au moins deux grands centres de création parfaitement distincts. Cela éUint, peut-on trouver en Amérique deux espèces d'hommes rouges de nature correspondante avec chai;un de ces cei^res séparés? Perstmne à coup sûr, n'oserait l'affirmer. Mais il y a mieux : tous les zoologistes s'accordent à déclarer que dans l'ancien et le nouveau continents, non-seulement les contrées boréales, mais encore les régions tempérées présentent, quant aux populations zoologiques, des
' De ^Esclavage dans ses rapports avec rUnûm américaine, p. 37.
* SkeCck of Ike naturid provinces of the animal world, and Iheir relations to the différent types of man, elc, As a préface lo the types Of manKind, by Nott et (Uidûon.
ressemblances frappantes. Ainsi l'Amérique du Nord possède UB grand nombre de genres, plusieurs espèces même, qui lui font communes avec l'Europe d'une part , avec l'Asie de l'autre ; tandis que l'Amérique méridionale comparée soit à l'Asie, soit à l'Afrique, constîfue un centre zoologique des plus distincts'. On voit donc que la UiéoriedeM. Agassii, tout ingénieuse qu'elle parait, au premier abord, ne réunit point les éléntents d'homt^énéité scientifique nécessaires pour être acceptée. 11 résulte de cette discussion, que si l'Amérique a possédé des espèces d'animaux et de plantes qui sont propres aux .variétés de son climat, la science n'amène pas à cette condusion forcée, que ce pays dùve nécessairement posséder une ou plusieurs races d'hommes entièrement différentes des autres races.
Là ne se trouve point la solution du prcJjlômei Cherchonslà ailleurs,
' tnité du berceau humain. — Calacl]r9incs pii>duieant les variéUs.
L'espèce h,umaine,, disent le^ mon9géni$tes., n'? qu'une seule souche. On convient généralement qii'il faut placer le berceau du monde au centre de l'Asie Mineure, c'est de là que la descendance d'Adam s'est dispersée s^r toutes les parties du monde. Quoi de plus naturel que de supposer que ces immigrations se sont dirigées vers l'Amérique comme vers d'autres parties du globe? Dira-l-on que la séparation des continents aura présenté un obstacle insurmontable à ces populations encore naïves, et très-étrangères à la navigation? Mais est-il bien certain d'abord que la configuration de la terre ait toujours été telle qu'on la voit aujourd'hui? N'es(-il pas présumable au contraire, que certaines révolutions sont venues modifier notablement les parties solides de notre pla-
' Histoire naturelle de l'Homme. Reoiie des Deux-Mondes, l"«yn.\li6i, |). 65S-6S6.
m CONSIDÉBATIONS SUR LES INDIENS,
nètc, et qu'il se (rouve maintenant des mers intérieures dans des pays qui, aux époques anté-hisloriques, n'en possédaient aucune? Si l'on en croit un savant auteur, le détroit de Behring qui, à l'extrémité du nord de l'Asie, est le point le plus rapproché de l'Amérique, n'avait, il j a quelques siècles, qu'une demi'lieue de large'. Ce n'était point là un obstacle même pour des populations primitives, et le besoin rend ingénieux à en triompher. Certains peuples qu'on ne fait aucune difficulté de comprendre dans la race blanche, ont dû trouver dans leur marche des difficultés bien autrement grandes à surmonter. Suivant le même auteur, la formation du détroit de Behring serait le résultat d'éruptions volcaniques qui remonteraient à huit cents ans peut-être. Cette hypothèse se fortifie par l'aspect des îles Aléoutiennes qui sont échelonnées de telle façon, qu'elles semblent former les piles d'un pont à jeter d'un continent à l'autre.
Ces migrations reconnues praticables, ont probablement précédé de beaucoup les temps historiques. Les grands cata- ' clysmes qui ont bouleversé quelques parties de l'Amérique, ont dû altérer profondément l'organisme de ces peuplades encore jeunes. Les modifications ethniques ont acquis plus de force encore sous l'influence de l'action climalérique, du genre de vie et de divers autres agents non moins puissants qui ont imprimé aux habitants de ce continent un caractère, une physionomie à pari, pouvant en faire une race distincte dans l'humanité.
D'après ce système, le continent américain aurait été peuplé par la voie du nord de l'Asie. Mais ce n'est encore qu'une hypothèse, et elle ne ferait point obstacle à d'autres origines.
' Leura américaines, par le c<xnte Carli, 1" vol., préface, p. ii.
Du mélange dm races.
D'autres idées se sont fait jour pour modifier ou repousser ce système. Les \ins, sans s'expliquer sur l'autochtlionie pnmitive, prétendent que la race rouge était déjà très-allérée dans ses caractères essentiels, bien avant l'époque de la découverte par Colomb, au moyen de mélanges avec les races jaune noire et blanche. D'autres nient l'autochthonïe, à raison de l'extrême dilïérence qu'on trouve dans la physionomie dos habitants de tout ce continent, et en se reportant h la, grande variété des dialectes parlés par les diverses tribus ; surtout par le fractionnement des peuplades américaines en quatre ou cinq langues principales, très-différentes les unes des autres par leurs vocabulaires.
Examinons ces deux opinions :
Comment les populations de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe ont-elles pu se mettre en communication avec l'Amérique, à une époque reculée où l'on ne connaissait point ia boussole, où tous les moyens paraissaient faire défaut pour de grandes entreprises, alors d'ailleurs qu'aucun besoin ne semblait devoir stimuler la migration de ces populations vers des régions inconnues?
Suivant M. de Quatrefages', l'Amérique ne serait plus habitée par une seule race d'hommes, elle en renfermerait au contraire «ne grande variété dont ia plupart présentent à un haut degré, le caractère de races mixtes résultant de croisements des principaux types qu'on observe dans l'ancien monde. Le teint rouge ou cuivré serait une exception parmi les tribus de l'Amérique Bftèridionale, comme Humboldl lavait déjà remorqué. Après lui, Alcîde d'Orbigny a montré que dans cette région le teint des Indiens est généralemeait ou
• HUtoire nalurelU de l'Homme. Revue des Deiix Mondes, 1^ a>ril 1861, p. 664.
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450 CONSIDËRATIOKS SUR LES IXDIENS.
jaune ou brun olivâtre. Les trois races blanche noire et jaune auraient contribué 5 former les variélés de teinte qu'on trouve dans toute t'Amèrique. Les immigrations de peuples de l'aneien monde se seraient aisément frayé un passage par le'détroit de Behring et les îles Aléoutiennes, puis par. l'Islande et le Groenland pajs si voisins de la Suède et de la Norvège. Mais il est une autre circonstance qui a pu être aussi productive que les autres, c'est le hasard des mers se. combinant avec la marche des courants. Ici je donne la pa^olf à l'honorable académicien : « Là où nos prédécesseurs n'avaient vu que le grand courant équatorïal allant uniforpiément de l'Est i l'Ouest, nous savons qu'il existe des contre-coûtants dirigés en sens contraire : nos marins ont découvert de nouveaux fieuves coulant au sein des^mersi et en particulier, ils ont retrouvé dans l'océan Pacifique un deuxième gulf slream qui, passant au sud du Japon, se dirige vers l'Amérique, comme Ee premier va de Terre-Neuve aux câtes de Tancien monde. Le courant de.Tes«an a conduit sur les côl(s de la Californie des jonques abandonnées, comme le Gulf-stream avait jeté sur la plage des Âçores ces fruits, ces poutres travaillées, ces eanots chavirés qui, dit-on, portèrent dans le cceur de Colomb la conviction qu'il existait un autre monde. Cecouranf, s'il a été connu d'une nation de navigateurs, a pu et dû conduii'e les flottes d'Asie en Amérique, comme il .a pu et dû entraîner en Californie les embarcations imparfaites des peuples moins l^abilas à lutter contre la mer. Enfm le grand courant équatorïal atlantique a fort bien pu amener dans l'Amérique méridionale et dans le golfe du Mexique, un certain nombre d'hommes enlevés aux côtes d'Afrique; mais ces derniers hiits ont dû être en tous cas asses rares, car la plupart des populations littorales africaines paraissent s'être for! peu livrées à la navigation'. »
' Renne des Dgua. Mondes, p. 665, avril 1
Si l'ou admet en principe .que des migrations de l'Asie Mineure aient peuplé la terre (l'Amérique aussi bien que les autres parties du nlondel, à une époque primitive, on peut aussi aisément croire à ta pos£ÎbiIllé de la marclie consécutive des peuples vers des régions inconnues, dans des temps postérieurs. Lq navigation encore dans l'enfance, était le jouet du hasard, et tous les accidents de mer aussi bien que la marche. naturelle des courants ont pu jeter sur les rivages américjtins à l'Est, à l'Ouest, au Nord et au Sud, des épaves humaines dont la néce^ilé aura fait des habitants de ce nouveau monde.
Le lieutenant Maury est favorable à l'hypothèse des migrations venu.^ du nord de l'Asie par le détroit de Behring. « Quand on examine, dit-il, la position de l'Amérique du Nord, au.regard de l'Asie, on est naturellement amenéà dire qu'il eiit été plus'étonnant de ne pas voir cette partie du monde contribuer au peuplement de l'Amérique, que d'assister â la réalisation de ce fait. » Par ce côlé sont venues des populations de race mongole ou jaune surtout.
On a supposé aussi que des embarcations chargées de nègres océaniens étaient venues s'échouer sur le rivage américain du Pacilique. C'est à cette circonstance que serait dû le teint presque noir des Indiens de (Californie. L'on cite en faveur de cette probabilité Le témoignage de Gomara compagnon de Cortès, qui fait mention de navires à proues dorées et à vergues attentées, que les Espagnols, sous la conduite de Vasquez de Coronando, auraient rencontrés vers le 37* de^ré de latitude. Ces navires étaient chargés de marchandises, et les gens qui les montaient, faisaient entendre par signes, qu'ils étaient en mer depuis trente jours. Celte relation ne doit être acceptée qn'avec beaucoup de circonspection, car les auteurs espagnols et spécialement Gomara sont sujets à caution, et mellcnt souvent l'hyperbole à la place de la vérité historique. Il faut surtout dans ce cas particulier, se méfier des proues do-
rées et des vergues argentées qu'explique fort peu le point
de départ supposé de celte embarcation.
HypoUiise de l'origine scandinsve.
M. de Uuairefages* considère comme plus authentique, c'està-dire comme tout k fait certaine, la prise de possession de la partie nord du continent américain, dès avant t'an 1000, par des chefs Scandinaves qui seraient venus chercher en Islande et dans le Groenland un refuge contre la tyrannie d'Harald aux cheveux d'or. Ce serait là un nojau de race blanche. La présence de ces émigrants recevrait un nouveau témoignage, d'une bulle de Grégoire IV datée de 835 et adressée à Ansgarius, laquelle mentionnerait les missions d'Islande et du Groenland. M. Frédéric Laciflix qui cite cette bulle % rapporte que Lapeyrère en signale une autre de l'an 900 applicable aux mêmes' contrées. Suivant M. de Quatrefages, ces Normands souffrant delà rigueur excessive du climat, seraient descendus au midi de l'Amérique. En 1408, Les glaces apnt intercepté les communications entre l'Islande et le Groenland, la population de ce dernier pays, plutôt que de se laisser écraser tout entière par les Esquimaux qui, plusieurs fois, ravagèrent les colonies islandaises, aurait suivi la trace des Normands vers le sud, où ils auraient été aperçus de plusieurs c6tés par les premiers conquistadores, vers le commencement du dixseptième siècle: ceux-ci les auraient même trouvés assez blancs pour dire qu'ils étaient plus blancs qu'eux-mêmes. M. de Quatrefages ajoute que partie de ces Scandinaves n'aui-aient point quitté le Groenland où l'on peut voir encore leur descendance'.
L'hypothèse de l'honorable académicien sur l'impoilatioit
' Revue det Devx Mondes, avril 18l}l, p. 067.
' llhtoire det régions circumpolaires.
' Revue des Deux Mondes, déjà citée, p. 668.
ORIGrNES. 455
d'éléments blancs en Amérique avant la découverte de Colomb, se compose de conjectures plus encore que de faits certains. Il est vrai que des Scandinaves ont habité l'Islande et le Groenland, mais soit qu'ils aient été détruits par les Esquimaux, soit qu'ils n'aient pu résister à l'action rigoureuse du climat, surtout après l'accumulation des énormes blocs de glace qui, par une cause inconnue, sont venus intercepter les communications entre ces deux contrées, la colonie danoise qui vint s'établir en Groenland au commencement du dix-huitième siècle ne trouva plus aucun vestige de cette première occupation'.
Puis, si les Scandinaves sont descendus au midi, au moyen d'embarcations, il faut supposer qu'ils ont fait provision de vivres pour plusieurs mois, car cette navigation devait être longue, difficile, laborieuse, ayant à lutter surtout contre le Guif Stream et contre les vents d'Ouest qui souftlent les trois quarts de l'année. De pareilles précautions sont-elles supposables? étaient-elles praticables? î-es émigrants qui ne connaissaient point la boussole imaginaient-ils où le vent pouvait les jeter? Si nous admettons un instant qu'ils soient descendus a travers le Canada, ils ont rencontré les Cinq Nations qui n'ont pas dû leur faciliter le passage; et malgré toutes les recherches faites, on n'en trouve aucune trace ni dans la physionomie des populations, ni dans les coutumes, ni dans le langage, ni dans aucun des objets nécessaires à la vie. La même remarque s'applique à tout l'espace qui sépare le Canada du Mexique. Si ces chefs Scandinaves ont parcouru un si grand espace, comment ne trouve-t-on nulle part la trace du fer dont l'usage leur était bien connu et dont étaient fabriquées peut-être les armes qu'ils portaient?
Il est une autre considération plus concluante encore : depuis le quinzième siècle, les Européens peuplent l'Amérique,
' Gallatin's Synopsis of tke ItuUan tribes, etc. — Archasologia americana, 2' vol., p, 12, et BancroCt, p. 502.
la plupart d'entre eux ne se sont point mêlés aux indigènes, et ils ont conservé leui- couleur et leur civilisation. Peut-on admettre que les Scandinaves auraient été si promptement métamorphosés, que du neuvième au quinzième siècle, ils fussent devenus rouges, sauvageâ et entiGremeht méconnaissables?
Enfin dans aucdti des idiomes indiens^ il n'apparaît pas la moindre racine de (angiie européenne.
De toutes les tribus indiennes, ùïiè seule paraît avoir attiré l'attention à raison de la couleur des inrfividiis qui'la composent. Les auteurs qui en parlent di^nt, les uns : qu'ils ont la peau entïiremipnl blanche et les che\'eux totec. D'autres se bornent à constater qu'ils ont le teint seulement plus clflir que les autres peuplades. Leur idiome se rapprocherait de celui du pays de Galles; on les connaîtrait sous la dénominationd'Indiens blancs {White Indinns), et leur tribu serait établie dans le haut Missouri. Un de ceux qui donnent quelques détails sur ce point, prétend qu*on a trouvé parmi eux une bible en langue anglaise, qu'ils ne pouvaient lire. Drake, ijui rapporte celle circonstance, se demande comment ces Indiens ont pu avoir en leur possession une bible, alors que l'émigration de leurs auteurs en Amériquei aurait précédé de beaucoup la découverte de l'imprimerie *?'
Ces Indiens blancs sont probablement les mêmes que ceux de la tribu des Mandans, établie sur le haut Missouri et dont Catlin parle avec beaucoup de détails. Il les représenté avec le teint clair, comme un peuple de demi-sflng, les cheVeiix gris, fins, soyeux, et les yeux bleus ou couleur nois^le. Il leur attribue une origine celtique*. Mais les récits concernant cette tribu qui depuis, a été détruite presque tout en-
. * Dfnke's Biography and history of the Itiiians of North America, book 1, diap. lu, p. 53.
' Letters and noies on Ihe mnmters and ctislorm o{ the Tiorth Afnmca» Indians.
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tiére par la petite vérole, ne sont accueillis qu'avec beaucoup d'incrédulité. On a notamment répondu à Callin, que celle prétendue couleur blanche n'était autre que l'albinisme, maladie qui se rencontre quelquefois chez les Indiens, et qui avait pu alTecter tous les Mandans. La couleur uniformément grise des cheveux de tous les individus jeunes ou vieui fortifierait encore cette présomption. On" ne peut retrouver dans CCS Indiens blancs lès descendants des Scandinaves qui seraient entrés par le Groenland en Amérique, car on ne voit nulle part comme je l'expliquerai plus loin, que les migrations intérieures se soient dirigées de l'Est à l'Ouest. Puis comment admettre qu'Une peuplade ait franchi l'espace immense qui sépare le Groenland du haut Missouri^ sans être arrêtée à chaque pas, par des tribus jalouses qui lui auraient barré le passage cl peut-être l'auraient inévitablement détruite!
Ce n'est point à dire qu'il n'ait pu y avoir des Européens . amenés sur le contitient américain, longtemps avant la découverte de Colomb, par suite d'événements fortuits dont la trace est perdue. Mais ce nombre a dâ être toujours extrêmement minime et fractionné sur divers points, à raison même des circonstances exceptionnelles qui les auraient poussés vers cette contrée. II faut aussi prendre en considération l'action énergique du climat, les luttes armées avec les indigènes,, les famines et les maladies qui ont pu les décimer, ainsi que cela a toujouîrs lieu dans les pays neufs, sauvages, où les Européens arrivent brusquement et sans transition. L'établissement des colonies anglaises prouve surabondamment qu'il ne serait rien resté du premier noyau de l'émigration en Virginie el dans la Nouvelle-Angleterre, si des envois successifs n'avaient comblé les vides laissés par la morl.
Hjpoihèse des origines hébraïque et grecque.
L'hypothèse Scandinave étant écartée, examinons si on a été plus ingénieux en voulant rattacher les Indiens à une origine hébraïque. On a invoqué de prétendues analogies de langage et une certaine conformité de coutumes telles par exemple que la scarification des bras et des jambes, en signe, de douleur de la mort d'un parent, et l'usage de scalper l'ennemi. Sans préjuger quant à présent, l'exacfiludé des faits invoqués el qui sont probablement très-isolés, n'en pourraiton pas trouver un grand nombre d'autres plus significatifs encore qui renverseraient ces rapprochements "î La conformité de quelques mots des deux langues hébraïque et indienne et peut-être de quelques formes du langage se retrouverait aussi bien dans d'autres idiomes. Les modes de manifestation de la pensée sont variés et multiples, ils peuvent donner lieu à des analogies, sans que pour cela aucun lien de parenté existe entre les peuples à qui certaines expressions, certaines formules sont communes. On est fondé à en dire autant de bien des coutumes qui trouvent leur raison d'être dans des instincts communs à tous les individus, et que les circonstances développent ou modifient, de manière à les rapprocher plus ou moins de celles d'autres peuples, indépendamment de tout contact entre eux. C'est souvent pour ne pas étudier sufiisamnient le cœur humain, qu'on trouve des sujets de raei-veille, là où nous ne devrions voir que des résultats bien simples peul-èire, de l'expansion de notre nature.
Mais est-il bien vrai qu'il y ait entre les idiomes indiens une analogie quelconque avec la langue hébraïque? R(^er Williams qui a longtemps vécu au milieu des tribus de l'Est de l'Amérique, el à qui l'hébreu était trés-familier, affirme précisément le contraire de cette proposition. Il ajoute même
que les idiomes qu'il avait appris parmi les tribus offraient bien plus de rapports avec le grec'. Le docteur S. Farmer Jarvis qui a porté ses invesiigalioas tout spécialement de ce côté, prétend qu'une langue générale aussi riche que celle des Indiens en formes grammaticales, surpasse même le grec, et a une grande supériorité sur l'hébreu qui est une des plus simples de toutes les langues*.
Dirai-je qu'on a essayé de rattacher les Indiensà une origine grec:que? On a prétendu en effet, que la ligue des Cinq Nation avait une grande ressemblance avec le conseil des amphictyons; et Charlevok particulièrement afSrme que la langue des Iroquois était mêlée de mots dérivés du grec.
Je n'insisterai pas davantage sur ces deux origines hébraïque et grecque dont la base est Irop fragile, et qu'on a voulue tort, étayer d'arguments en dehors de la science. Elles n'ont aucun crédit aujourd'hui, depuis les sérieuses études philologiques faites parGallatin et Duponcéau, et dont je parlerai plus loin .
§8- Hypothèse de l'oi-igine nègre.
Doit-on croire aussi à la présence de noirs sur le continent américain, à une époque reculée? Cela serait probable si l'on s'en rapporlail au témoignage de deux auteurs espagnols. En effet Pierre Martyr et Gomara attestent que Vasco Nunès de Balboa, en traversant l'isthme de Darien pour gagner les montagnes d'où il devait apercevoir le premier l'océan Pacitique, trouva sur son chemin de vérilables nègres. C'est là dit-on, ce qui expliquerait la présence dans l'ile Saint-Vincent, de ces Caraïbes noirs qu'on a voulu faire descendre des nègres èm.ancipès par le naufrage du vaisseau qui les portait, et qui
' Préface to Roger WUUams' Key.
' A discourse on Ike Religions of ihe Indian iribes of Norih America, New-York, 1820.
458 CONSipËHATIONS'SUR LES INDIENS,
étaient aux prises avec les Cartubes ronges. C^eodant si le sang noir est entré pour quelque chose dans les veines de l'Indien que nous connaissons, il y est bien effacé, car rien aujourd'tiui n'en révèle la trace : ni les traits du visage, ni la couleur de la peau, sauf dans l'Amérique du Sud, ni le caractère intime, ni le langage. En admettant la présence de quelques fragments de population noire, à une époque donnée, sur ce continent, leur destruction totale ou partielle a dû avoir Heu, ne fût-ce que dans les guerres de tribu à tribo, où la différence de physionomie et d'habitudes devait créer tant de motifs de rivalité et dehaine. Cène sérail point la première fois que l'histoire enregistrerait l'anéantissement total de diverses peoplades indiennes, pour des raisons moins déterminantes.
HypoUièse de l'origine mongole ou ;Jaune-
Quant a l'élément jaune ou mongol, il est plus aisé d'en remarquer la trace çà et là, au dire de quelques auteurs, non pas d'une manière tranchée, mais comme appoint seulement, dans les traits de certaines tribus, surtout sur la rive amériricaine du Paciûque. Il n'apparaît point que des migrations nombreuses de cette race soient venues tout d'un coup s'implanter en Amérique, car on en trouverait des vestiges mieux accusés, pans les langues et les dialectes parlés par toutes les tribus, rien ne rappelle même de loin, le génie de la langue des Chinois et des peuples de la Sibérie * ; il en est ainsi des usages qui sont entièrement différents. Aucun ouvrage.de la civilisation chinoise n'a été découvert . d'aucun côté sur ce continent, au dire de tous les archéologues et savants américains, malgré les assertions de de Guignes qui prétend, bien è tort, qu'on a trouvé les traces de voyages faits par les Chi-
' Banotrit, p. 501.
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nois en Amérique, dès lecînquième siècle de notre ère'. Le savant historien des États-Unis réfute victorieusement oes allégations dénuées de preuves, et il ajoute que si des marchands chinois fussent venus en Amérique à une époque si rapprocliée des premières découvertes de ce pays, il en serait resté des traces, ne filt-ce que de leur langage si différent de tous les autres, car rien n'est si indélébile que l'idiome d'un peuple vivant à l'état de tribu'.
J'ajoute que si des fragments de population de race jaune,, noire et blanche fussent venus par groupes nombreux en Amérique pour s'y établir sur un point donné, et eussent réussi à s'y maintenir, rien n'était plus facile que de conserver ■ leur physionomie, leur langue, leurs mœurs, leurshabitudes, en un mot leur individualité propre, à raison del'immense étendue de ce pays, de l'éparpillement des tribus^ et du nombre comparativement trèS-minime de celles répandues sur ces vastes espaces. On aurait d'ailleurs retrouvé^ depuis qu'on a remué le sol, de toutes parts, une foule d'objets d'origine étrangêreque l'archéologie n'aurait pas manqué de mettre en lumière. Enfin on aurait signalé quelque part «ri débris de population qui aurait échappé à l'élat sauvage. Cependant on ne cite pas un seul fait digne de confiance qui puisse appuyer ces prétentions.
§ 8. Hypothèse de l'aulochthonie.
R^ste à examiner si l'on peut attribuer une origine commune; primitive à toutes les peuplades indiennes du continent américain.
Dès l'abord, M. Bancrofl* signale une parlicularité très-
' Mémoires de l'Académie des Inscription, vol. XXVIII. » Bàncrofl, p. 502.
160 CONSlDËItATIONS SUR LES INDIENS,
curieuse, c^csl que, de tous les peuples du monde, les calions américaines (les Indiens) sont les seules qui universellement, ignorèrent l'élat pastoral : elles n'avaient ni vaches ni brebis et ne faisaient point, par conséquent, entrer le laitage dans leur alimentation. L'huUe, la cire et le fer leur étaient incon- 'nus. 11 en tire l'induction que presque certainement, leur civilisation imparfaite est leur œuvre à elles seules. De cette 'déclaration, je prends le fait momentanément, en résenanl la conclusion pour la discussion dune autre hypothèse concernant la dégénérescence de la race.
On a objecté à l'opinion qiii soutient l'autochthonie des Indienâ d'Amérique, la différence très-prononcée qui existait entre certains types de population depuis l'Esquimau jusqu'au Patagon, et l'extrèine variété des idiomes qu'on remarquait chez des tribus même voisines les unes des autres. L'objection est grave et veut être examinée de près.
Disons dabord, quant à la grande variété des types et à l'extrême distance qui sépare quelques-uns d'entre eux de l'ensemble, que dans aucun pays d'Europe et d'Asie on ne trouve une complète uniformité de conformation et de traits dans les populations. Quoi de plus différent du circassien, que le Tartare et le Kalmouk qui vivent à deux pas de lui ? Y a-t-il la moindre ressemblance entre l'Anglais considéré au point de vue physique et intellectuel, et certaines populations des vallées suisses où le goitre et l'idiotisme se perpétuent d'une manière déplorable? Si l'on veut maintenant réfléchir que les variétés les plus abaissées de la race américaine sont localisées aux extrémités de ce continent en très-grande parlie au moins, il faudra bien reconnaître que les influences climatériques ont beaucoup de puissance et peuvent à la longue, constituer une dégénérescence héréditaire, n n'est pas jusqu'aux habitudes et au genre de vie qui n'opèrent puissamment pour modifier l'organisme. Je reviendrai bientôt sur ce sujet.
Malgré ces dissemblances fort grandes, "Morton, dans sa classification des crânes des diverses races, n'a fait aucune difficulté de ranger toules les tribus du continent américain dans la même catégorie , quelles que fussent d'ailleurs les variétés de type et de coloration, pai-ce qu'il retrouvait dans l'ensemble de toutes ces populations, un trait général qui les relie entre elles. Il ne mettait à part que les Esquimaux dont l'aspect extérieur paraîtrait se rapprocher davantage de la race jaune. Toutefois cette considération ne lui faisait point exclure ces peuplades, de la grande famille américaine; tout au plus trouvait-il là plus de sang mongol que dans d'autres tribus'. Cette donnée est généralement acceptée par les auteurs américains de nos jours.
Mais on est amené à attribuer une commune origine primitive à toutes les nations de ce continent, par trois raisons principales : 1" l'uniformité de leur état sauvage depuis qu'elles sont connues des Européens; 2" un grand nombre d'habitudes communes; 5* et le caractère général des langues, qui est partout poljsynthétique, et en rapport avec la nature et l'état social des Indiens. J'essayerai de développer cette dernière considération qui est pleine d'intérêt, et qui me parait être de beaucoup de poids dans la question d'autochthonie.
11 peut paraître singulier, au premier abord, qu'on préfende ramener à un système d'ensemble, des langues qui sont assez dissemblables de mots et de syntaxe, pour constituer des familles très-distincles dans la race américaine : je ne parle ici que de celles du Nord. Mais une étude approfondie du génie de ces langues a montré qu'il existait entre elles des rapports de parenté tout à feit indépendants des vocabulaires. La structure du langage, la marche et l'assemblage des idées constituent tout particulièrement le trait caractéristique qui peut seul servir de guide dans ces sortes
' Cranta Ameriatrui.
^'investigations. C'e&t pour avoir négligé cette base d'appréciation, que tant ie savants linguistes »e sont égarés à La poursuite de, chimères qui leur ont toujours échappé. Vater en Europe, et Barton en Amérique, ont cherché à établir l'originp asiatique des Indiens du nouveau monde, par des ■comparaisons trompeuses des idiomes des deux contrées. Mais comment pouvaient-ils e^érer un succès réel, lorsque par temple, entre l'iroquois et l'algonquin qui étaient les langues de deux peuples très- rapprochés l'un de l'aulre, il n'y avait qu'un nombre insignifîani de mots appartenant au même vocabulfiire ? D'après celle marche , , ù. quel, résultat meilleur devait-on s'attendre, en comparant le grpentandais avec le péruvien, le hurpn ou le siou, avec la tangue du Chili 7 II ne fallait rien moins que l'insuccès de cette méthode, pour engager à tenter des voiçs nouyelles. L'entreprise offrait peu d'attrait, car il y avait à étudier les langues des tribus des deux Amériques, à les comparer entre elles, et à chercher à pénétrer leur génie propre sans aucun secours étranger, pour arriver péniblement à la synthèse, par cette analyse indéfinie. Ce travail considéji'able a été tenté et réalisé avec succès, chacun dans sa voie, par Gallatinel Duponceau que j'ai déjà cités. Duponceau surtout, a exposé d'une façon très-ingénieuse, la théorie de l'unité des races par l'uniformité de structure de toutes ces langues, de manière à faire impression sur les esprits '. Je vais essayer d'exposer succinctement ses idées tout en restant aussi près que possible du texte pour ne rien enlever de la précision .des raisonnements de l'auteur.
Le caractère général des langues américaines consiste en ce qu'elles réunissent un grand nombre d'idées sous la forme d'un seul mot, c'est ce qui les a fait appeler polysyntliéliques.
* Mémoire sur le caractère grammatical da langues de quelques nations iiiilUnnes de l'Améri(fiie du Nord, 1838.
ORlGIiNES. 46S
Les Indiens de l'Amérique sonl parvenus à créer des langués qui com[H%nnent le plus grand nombre d'idées daa$ le plus petit nombre de mots possible. Au moyen de ces procédés, ils ]>euvent changer la nature de toutes les parties du discours : du vei'be fair^ un adverbe ou un nom ; de l'adjeclif ou du substantif faire up verbe. Aussi est-on autorisé à affirmer que dans i^s idiomes sauvages, rien n'empêche de former des mots, à l'infmi.
Il y a des différences dans les formes grammaticales de ces langues, mats elles sont d'une nature secondahc : le caractère polysynlhétique domine dans toutes.
On ne peut pas dire que telle langue amëricainê soit de< rivée de telle autre ; tout ce qu'on peut faii-e est de les diviser en familles étymologiques. . ,
Une cireonstance particulière qui se remarque surtout dans les langues appelées algonquînes, suffirait à les différencier de toutes les autres, en dehors de l'Amérique. Il s'agit de la méthode dont les Indiens se servent pour faire leurs mots, non-seulement par des prélises et des suffixes, ce qui leur est coimmtm avec beaucoup d'autres peuples ; jnais par l'intercalation non-seulement de syllabes, mais de simples sons significatifs au moyen desqu^ ils peuvent composer des mots indéfiniment.
Les formes grammaticales des langues indiennes sont parfaitement en harmonie avec la structure particulière des mots indiens : partout on voit l'absence d'esprit d'analyse. Les formes synthétiques qui caractérisent ces idiomes proviennent de l'impossibilité où se sont trouvés ceux qui les ont formées, d'analyser les idées concrètes qui se sont présentées à leur imagination ; et ils ont cherché à les exprimer en masse, telles qu'ils les ont aperçues*.
Duponceau dit ailleurs : « Si la manière dont les mots
' P. 89, 90, 91, 108. 217, 249du Mémoire Duponceau.
461 CONSlDËnATLOKS SUR LES INDIENS.
indiens soni composés excite notre étonnemenf, les formes grammaticales qu'ils reçoivent après leur première composition sont bien dignes de notre admiration. 11 est impossible d'en trouver de plus régulières dans aucune langue du monde. L'analogie la plus stricte y est obser'vèe, et nous ne connaissons aucun idiome dans lequel il y ait moins d'irrégularités. Qu'on veuille bien considérer combien de travail, de réflexion, de sagacité, de génie, il a fallu pour inventer toutes ces formes, pour changer, ajouter, retrancher ici une lettre ou un son ; là une syllabe, el mettre toutes les parties de ce grand tout en harmonie les unes avec les autres ! C'est cependant l'homme sauvage qui a fait toutes ces choses M » - Mais ces langues ont un caractère matériel. Il semble qu'elles n'aient été faites que pour exprimer les besoins et les passions de ceux qui les parlent. Les passions il est vrai, sont du domaine de la morale, mais le cadre pour l'Indien en est assez étroit ; et il est étranger à un grand nombre de nuances que comportent ces sentiments élevés. Aussi à peu d'exceptions près, tout dans ces langues a une teinte physique qui montre que la spiritualité et les abstractions ne sont jamais entrées dans l'esprit de ces sauvages.
Cependant à l'aide de ces langues, des missionnaires sont parvenus à faire pénétrer dans leur esprit les vérités les. plus abstraites du christianisme, ce qui prouverait dans une certaine mesure, que cet instrument est plus souple qu'on ne le croirait; et l'on serait amené à douter si nos langues, aujourd'hui abondantes en termes métaphysiques, n'ont pas eu à l'origine, la même teinte de matérialité qui se sera successivement effacée '.
Tout ce qui est connu de ces langues depuis le Groenland jusqu'au cap Hora est empreint du môme caractère ; et dans toute l'étendue de ce vaste pays, on n'a pu découvrir une
' Mémoire Duponceau. p, 25(1.
* Lemêine, p. S50-^bS.
seule exception aux observations générales que je viens de rapporter '.
Ce système d'appréciation des langues américaines et de leur parenté commune qui en découle, rentre tout à fait dans les idées de Gallatin dont le travail remarquable quoique incomplet, donne sur ce sujet des informations précieuses, recueillies aux sources mêmes'.
Déjà Alexandre de Humboldt avait dit : « En Amérique, depuis le pays des Esquimaux jusqu'aux rives de l'Orénoque, et depuis ces rives brûlantes jusqu'aux glaces du détroit de Magellan, les langues mères entièrement différentes par leurs racines, ont pour ainsi dire, une même physionomie. On reconnaît des analogies frappantes de structure grammaticale, non-seulement dans les langues perfectionnées comme celle de l'Inca, l'Aymara, le Guarini, le Mexicain et le Cora, mais aussi dans les langues extrêmement grossières*. »
De pareilles autorités sont d'un grand poids dans la question qui nous occupe, et l'autochtiionie de la race américaine y trouve un sérieux appui.
Mais on peut se demander comment avec des caractères polysynthétiques uniformes si bien accusés, si permanents, si étrangers aux idiomes du vieus continent, le langage américain s'est iractionné en plusieurs familles de langues trésdistinctes les unes des autres dans leurs vocables et leurs syntaxes?
Lorsqu'on se rend bien compte de l'immense étendue de l'Amérique, on est moins surpris de ce fait. La grande dis persion des populations, la différence des climats et des besoins, le long espace de temps depuis lequel la langue primitive a été formée, suffisent pour expliquer les variétés de
■ Mémoire Duponceau, p. S6.
* Gallatiii's Synopsis, déjà cité, p. 143.
* Voir Morel, Traité des dégénérescences physiques, inlellecluelles et morales de l'espèce humaine, p. 457.