CHAPITRE II
l'ÉTAT SAUÏAGE EST-IL Ot BON PRIMITIF? EST-IL REHÉDIABLET
- Deux hypothèses se pi-ésenlent :
Ou Tèlat sauvage est la condition primitive d'où l'homme s'est élevé graduellement à la civilisation ; ou bien ce n'est qu'une d^radation d'un état cultivé antérieur.
Rousseau qui cherchait en lui-même plus que dans Thisloîre les lumières propres à résoudre certaines questions, affirme que l'étal sauvage est le début de l'homme sur cette terre. La sociabilité, suivant lui, est le résultat de grands efforts faits pour la conquérir. Mais cette théorie en la supposant vraie, ne rend pas compte pourquoi certaines races sont parvenues à un haut degré de civilisation, tandis que l'état sauvage aurait été persistant chez des raçea entières. ■ Un grand esprit de nos jours a abordé ce sujet, et il l'a traité avec cette supériorité de vues, celle énergie de conviction, cette vigueur d'argumentation, et cette coloratioî! de pensée qui sont le propre de son talent original. Joseph de Maîstre a donné à cette question les proportions de vastes problèmes qu'il examine en détail. Je me bornerai à donner des fragments de sa discussion, de manière toutefois à ne {Ktint énerver les principaux arguments qui constituent le relief de ses idées.
A la vue de l'état a^'ancé des sociétés anciennes, aussi loin
D.nt.zedbïG00g[c
que l'histoire les découvre, l'auteur ne peut s'empËdier de proclamer pour les peuples primitifs, une ère d'intuition scientifique'. 11 dit ailleurs -. « Ecoulez la sage antiquité sur le compte des premiers hommes : elle vous dira qu'ils furent merveilleux, et que des êtres d'un oriire supérieur daignaient les favoriser des plus précieuses communications. Sur ce point il n'y a point dissonance : « Les initiés, les philosophes, les puêtes, l'histoire, la fable, l'Asie et l'Europe n'ont qu'une voix... Non seulement les hommes ont commencé par la science, mais par une science différente de ia nôtre, et supérieure à la nôtre parce qu'elle commençait plus haut*. — Personne ne sait à quelle époque remonte, je ne dirai pas les premières ébauches de ia société, mais les grandes institutions, les connaissances profondes, et les monuments les plus magnifiques de l'industrie et de la puissance humaine'. — Songez que les pyramides d'Egypte rigoureusement oricatées, précèdent toutes Igs époques certaines de l'histoire ; que la nation qura pu créer des couleurs capables de résister à l'action libre de l'air pendant trente siècles, soulever à une hauteur de six cents pieds, des masses qui braveraient toute notre mécanique etc., était nécessairement tout aussi éminenle dans les arts, et savait même nécessairement une foule de choses que nous ne savons pas. Si de là je jotte les yeux sur l'Asie, je vois les murs de Nemrod élevés sur une terre encore humide des eaux du déluge, et des observations astronomiques aussi anciennes que la ville. Où placerons-nous donc ces prétendus temps de barbarie et d'ignorance' ? »
« L'Asie ayant été le théâtre des plus grandes merveilles, il n'est pas étonnant que ses peuples aient conservé un penchant pour le merveilleux, plus fort que celui qui est naturel
' Soirées de Saiiit-PéUrsbourg, T édition, t I, p. 95. • Le même, p. 89-90.
' Le même, p. 90.
' I.e m&me, p. 93-95.
L'ËTAT SAUVAGE EST-IL ItËHÉDIABLËT m
à. l'homme en général, et que chacun peut reconnaître eh . lui-même. De là vient qu'ils ont toujours montré si peu de goût et de talent pour nos .sciences de conclusion. On dirait qu'ils se rappellent encore la science primitive, et l'ère dé l'intuition... 11 est impossible de songer à la science moderne sans la voir constamment environnée de toutes les machines de l'esprit et de toutes les méthodes de l'art. Sous l'habit étriqué du Nord, k tète perdue dans les volutes d'une chevelure menteuse, les bras chargés de livres et d'instruments de toute espèce, pâle de veilles et de travaux, elle se traîne souillée d'encre et toute pantelante, sur la route de la vérité, baissant toujours vers la terre son Tront sillonné d'algèbre. Hièn de semblable dans la haute antiquité. Autant qu'il nous est possible d'apercevoir la science des temps primitifs à une si énorme distance, on la voit toujours libre et isolée, volant plus qu'elle ne marche, et présentant dans toute sa personne . quelque chose d'aérien et de surnaturel. Elle livre aux vents des cheveux qui s'échappent d'une mitre orientale ; i'ephod couvre son sein soulevé par l'inspiration; elle ne regarde que le ciel, et son pied dédaigneux semble ne toucher la terre que pour la quitter. Cependant quoique elle n'ait jamais rien demandé à personne et qu'on ne lui connaisse aucun appui humain, il n'est pas moins prouvé qu'elle a possédé les plus rares connaissances : c'est uite grande preuve que la science antique avait été dispensée du travail imposé à la nôtre, et que tous les calculs que nous établissons sur l'expérience moderne sont ce qu'il est possible d'imaginer de plus faux '.Nous devons donc reconnaître que l'état de civilisation et de science, dans un certain sens, est l'élat naturel et primitif de l'homme*. Toutes les nations ont donc protesté de concert contre l'hypothèse d'un état primitif de barbarie ;
' Soirées de Sainl-Fétersbourg, l" ïol., p. 95-90. » Le même, p. 98,
et sûrement c'est quelque chose que cette protestation *. »
Joseph de Maistre ne borne point là sa démonstration, il la complète en abordant un ordre tout nouveau de. considérations. Il veut prouver que la langue elle-mi^me est une création spontanée qui ne doit rien à l'efTort de l'homme. Ten ai parlé dans mon livre sur l'esclavage, au titre des races, je n'en dirai que quelques mots ici pour compléter rensemWe des idées de ce grand homme.
« Nulle langue, dit-il, n'a pu être inventée, ni par uo homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par plusieurs qui n'auraient pu s'entendre*. Ce que je puis assurer, car rien n'est plus clair, c'est le prodigieux talent des peuples enfants pour former tes mots, et l'incapacité absolue des philosophes pour le même objet dans les siècles les plus rafSnés. Je me rappelle que Platon a fait observer ce talent des peuples dans leur enfance. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'on dirait qu'ils ont procédé par voie de délibération, en vertu d'un système arrêté de concert, quoique la chose soit rigoureusement impossible sous tous les rapports. Chaque langue a son génie, et cr génie est un, de manière qu'il exclut toute idée de composition, de formation arbitraire et de convention antérieure, etc. *. »
Je ne suivrai pas plus loin le savant philosophe dans ses démonstrations, mais on prévoit sa conclusion qui est celleci : à l'origine, l'homme est né intelligent et sociable, et doué d'une intuition remarquable pour pénétrer les secrets de sa destinée. S'il s'est trouvé en possession de si grands avantages, il est impossible de dire que l'état sauvage a été sa condition primitive ; là où l'on observe cet état, ce n'est autre chose qu'une dégradation et une décadence. Voici comment s'en explique notre auteur :
' Soiréei de Saint-PéUrsbourg, p. 99.
* Le même, p. 105.
* Le même, p. 110.