L'ÉTAT SAUVAGE EST-IL REMÉDIABLE
H Si le genre humain a commencé par la science, le sauvage ne peut plus être qu'une branche détachée de i'arbre social ', »
« Nul doute sur la dégradation, el j'ose le dire aussi sur la cause de celle dégradation qui ne peut être qu'un crime. Un chef de peuple ayant altéré chez lui ie principe moral par qae^ucS'Unes de ces prévarications qui, suivant les apparences, ne sont plus possibles dans l'état actuel des choses, parce que nnos n'en savons heureusement plus assez pour devenir coupables à ce point ; ce chef de peuple, dis-je, transmit l'anathèmc à sa postérité, et toute force constante étant de sa nature, accélératrice, puisqu'elle s'ajoute continuellement à elle-même, cette dégradation pesant sans intervalle sur les descendants, en a fait à la fin, ce que nous appelons des sauvages. C'est le dernier degré d'abrutissement que Rousseau et ses pareils appellent l'état dénature'. «Pourjustitîer sa proposition, de Maistre fait, du sauvage, un tableau dans lequel i! montre celui-ci dépouillé de l'intelligence, du sentiment d'humanité, de la prévoyance, et livré h l'abjection, ayant l'appétit du crime sans en avoir le remords. « Il est visiblement dévoué, dit l'auteur, il est frappé dans les der< nières profondeurs de son essence morale*... II ne peut être racbet èque par le Christianisme *. »
Le système de de Maistre se divise en deux parties distiiiclcs. On peut accepter l'une et répudier l'autre, car la première a une base solide, c'est-à-dire l'histoire, tandis que la deuxième n'est qu'une conjecture qui, à certains égards, est contredite par les faits, comme je l'établirai bientôt. Je serais disposé à me ranger à l'opinion de ce philosophe, quant au point de départ de rhumanîlé : l'homme a été doté de la pa-
' Soirée» de Sainl-PéUrshourg, p. 97.
* Le même, p. 100.
I Lemem^p. 10M05.
* Le même, p. 104.
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rôle, il ne l'a point inventée. Le langage étant un puissant instrument de sociabilité, ce fait seul donne le pressentiment de sa destinée, qui consiste non à vivre errant, non à s'isoler, mais à s'établir sur un point, et à réunir ses efforts à ceux de SCS seniblables pour s'entr' aider, pour réaliser un peu de bien ici-bas, et mériter un monde meilleur. H répugaeau sens moral, que l'homme ait été jeté sur cette terre àam un état voisin de la brute, n'ayant aucune connaissance de Dieu et de lui-môme. Nous ne pouvons davantage admettre qu'abandonné à ses seules forces, avec un point de départ si caduc, il ait pu dans certaines contrées, s'élever si rapidement à un éfat de science et de civilisation dont l'antiquité la plus reculée nous oiïre de si magnifiques modèles. Le point de départ de l'humanité peut donc être conforme aux idées de l'au* teur. Mais faut-il nécessairement reconnaître que c'est à une transgression de l'ordre moral, en un mot, à un crime dont nous ne pouvons maintenant apprécier la gravité, que soit due la décadence des races sauvages existantes sur le globe? Ces races sont -elles condamnées fatalement à une expiatim perpétuelle?
- Le savant philosophe procède par une proposition à priori, toujours controversable, surtout quand elle a pour objet d'envelopper dans la môme proscription des races entières. H est vrai qu'il reconnaît la responsabilité personnelle et le libre arbitre, ainsi que la rédemption par l'adoption du Christianisme, mais qui ne sait combien cette liberté individuelle est enchaînée par l'absence d'éducation, par la force des préjugés, par la répulsion même des races favorisées? Ne voiton pas de nos jours, malgré le zèle fervent et le dévouemeol plein d'abnégation de nos missionnaires, l'éloignement prononcé qu'éprouve la race blanche pour les races rouge et • noire, et dont le résultat est l'endurcissement du cœur de l'Indien? On veut bien, par une sorte de faveur spéciale, leur tendre quelque peu la main, mais tout jc monde repousse
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l'idée d'une' égalité sociale, et.surlout des alliances avec des individus de ces races qu'on prétend à Jamais déshéritées, même lorsque le Christianisme les a rachetées de la pros-, criplion. Serait-ce parce que à une décadence morale s'ajoiiterait une dégradation physique qui inspirerait une invincible' répulsion, celle-ci étant la conséquence nécessaire de l'autre?- De Maistre conclut pour l'affirmative, et il doiine de l'Indien américain le portrait le plus repoussant, a On ne saurait, dit-il, fixer un instant ses regards sur le saiivage, sans lire l'analhéme écrit, je ne dis pas seulement dans son âme, mais jusque sur la forme extérieure de son corps. C'est un eiifanl difTorme, robuste, féroce, en qui la flammé de l'intelligence né jette plus qu'nne lueur pâle et intermittente. Une main redoutable appesantie sur ces races dévouées efface en elles les deux caractères dislinclifs de noire grandeur : la prévoyance et la perfeclibilité. Le sauvage coupe l'arbre poui* cueillir le fruit; il dételle le bœuf que les missionnaires viennent de lui confier, et le fait cuire avec te bois dé la charrue. Depuis plus de trois siècles, il nous conlemple sans avoir rien voulu recevoir de nous, exceplé la poudre pour tuer ses semblables, et l'eau-de-vie pour se tuer lui-même. Encore n'a-t-il jamais imaginé de fabriquer ces choses ; il s'en repose sur noire avarice qui ne lui manquera jamais. Comme les substances les plus abjectes et les [dus révoltantes sont cependant encore susceptibles d'une certaine dégénéralion, de même les vices naturels de l'humanité sont encore viciés dans le sauvage, l! est voleur, il est cruel, il est dissolu, mais il l'est autrement que nous. Pour être criminels, nous' surmontons notre nature : le sauvage la suit. lia l'appétit du ■ crime, il n'en a point le remords. Pendant que le fils tue son père pour le soustraire aux ennuis de la vieillesse, sa femme détruit dans son sein le fruit do ses brutales amours" pour échapper aux fatigues de l'allaitement. Il arrache la chevelure sanglante de son ennemi vivant, il le déchire, il le
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rdtit et le dévore en chantant.... Il est visiblemeat dévoué; il est frappé dans les dernières profondeurs de son essence morale'.... Chez lui, le germe de la vie es! éteint ou amorli'. »
Si ce tableau manque de vérité, on ne peut nier que la touche n'en soit vigoureuse, et tes couleurs d'une grande vivacité; mais dans ces matières, le vrai exprimé de la manière la plus simple sera toujours de beaucoup préférable à une œuvre d'imagination.
De Maislre n'est point le seul à porter ia responsabilité de ces exagérations '. avant lui, Bulîon mal informé était tombé dans des erreurs analogues. Voici ce qu'il dit de l'homme américain :
<t Quoique le sauvage du nouveau monde soit h pen près de même stature que l'homme de notre monde, cela ne suffit pas pour qu'il puisse faire exception au fait général du rapetissement de la nature vivante dans tout ce continent.' Le sauvage est faible et petil par les organes de la génération, il n'a ni poil ni barbe, et nulle ardeur pour sa femelle ; quoique plus léger que l'Européen, parce qu'il a plus d'habitude à courir, il est cependant beaucoup moins fort de corps ; il est aussi bien moins sensible, et cependant plus craintif et plus lâche : il n'a nulle vivacité, nulle activité dans l'âme... Otez-lui la faim et la soif, vous détruirei en même temps le principe actif de tous ses mouvements ; il demeurera stupidement en repos sur ses jambes, ou couché pendant des jours entiers. 11 ne faut pas aller chercher plus loin la cause de la vie dispersée des sauvages et de leur éloignement pour la sociëlé; la plus précieuse étincelle du feu de la nature leur 'a été refusée: ils manquent d'ardeur pour leurs femelles, et par conséquent d'amour pour leurs semblables; ne connaissant pas l'attachement le plus vif, le plus tendre de tous, leurs autres sentiments de ce genre sont froids et languis-
• Soirées de Saint-Péiersbourt], 1" lol.. p. 103.
* Le même, p. 105.