CHAPITRE XVI
R&Pl'OItTS DE LA COLONIE AVEC LES INDIENS
On a VU p. 64, que les premiers pas des compagnons d'Hudson dans le pays appelé alors Nouvelle-Hollande, aujourd'hui New-York, avaient été teints du sang des Indiens de cette contrée, brutalement versé et sans cause sérieuse. Depuis, des l'apporta obligés s'élant établis avec eus pour le commerce de pelleteries et pour l'acquisition des terres nécessaires à la fondation de la colonie, les mésintelligences de plus d'une sorte se multiplièrent, surtout à l'Est, où leslribus pitis belliqueuses supportaient moins patiemment les injures et les injustices. Une succession d'incidents pius ou
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moins graves entraînèrent des luttes acharnées qui, vers le milieu du dix-septième siècle, ne laissèrent aucun répit aux colons pendant trois années consécutives. On y vit figurer les Rarilans et les llackensacks , deux tribus établies sur l'Hudson, auxquels on fît chèrement payer des torts provoqués à plaisir par quelques colons qui se servaient du rhum Comme d'un sûr moyen pour tromper les indigènes, la cupidité suggérait aux liabilants et trafiquants les mêmes moyens que ceux employés dans les provinces voisines, envers ces malheureux. De là cette exclamation qui échappa à ces derniers dans plusieurs circonstances : a C'est vous, disaient-ils aux Européens, qui nous avez vendu du rhum, c'est vous qui nous avfez rendus insensés! Vous avez vous-mêmes, égaré votre propre raison en buvant comme nous ! A vous la faute si nous tuons quelques-uns des vôtres ! C'est le rhum seul qui fait tout le mal ' I » Qu'on joigne à ces griefs le refoulement continu des Indiens dont les territoires de chasse se rétrécissaient de plus en plus, et Ton trouvera là comme ailleurs, les causes principales de désalTection et de haine qui engendraient d'une part, des conspirations, et de l'autre, d'impitoyables représailles.
Par suite du démembrement assez hdtif de la province d'où l'on tira le New-Jersey, la Pensylvanie et le Delaware, les colons de New-York eurent principalement pour voisins les Ii'oquois ou Cinq-Nations, tribus les plus belliqueuses de toute l'Amérique du Nord, en même temps qu'elles étaient les plus féroces et les plus habiles. Il fallut compter avec celte confédération, et son appui était de haute importance car elle étendait au loin son patronage. D'un autre côté cependant, une alliance avec elle entraînait ia colonie dans des démêlés avec les tribus qui lui étaient hostiles. Enfin une circonstance particulière donnait une influence très-
' Dunliip, fvol., p. 69.
grande aux Iroquois. Etablis sur les bords des grands lacs du Canada, ils occupaient une situation intermédiaire entre cette possession appartenant aux Français, et la pro\ïnce de Newïork qui fut conquise de bonne heure par les Anglais.
Mais outre les peuplades localisées dans ces régions, le commerce se livrait à la traite des Indiens avec les Indes occidentales, soit comme importation, soit comme exporlàtioB. Les Indiens importés arrivaient comme esclaves, ils avaient une condition différente des tribus locales, aussi estil nécessaire de bien déterminer la position respective dé tous, pour l'inielligence de leur histoire.
I^s Iroquois de môme que les autres tribus du voisinage jouissaient d'une complète indépendance; c'est ainsi qu'ils pouvaient faire le commerce, vendre leurs terres, faire, après la guerre, des traités de paix, etc. Cependant celte indépendance n'était pas sans quelques restrictions : ainsi la colonie se réservait le monopole du trafic avec ces Indiens, et elle le centralisait dans quelques mains pour éviter l'ingérance de colons sans considération, et de trafiquants étrangers qui pouvaient semer le désordre et fomenter des insurrections parmi ces peuplades. La vente des terres aussi, n'était valable qu'autant qu'elle avait l'agrément des gouverneurs. Sauf ces restrictions qui dérivaient de la souveraineté et tenaient à la police du pays, les tribus étaient maîtresses de leurs actions. Plus d'une fois, l'Angleterre chercha à les amener A une soumission volontaire qui leur aurait assuré son appui çl so prolection dans les traités avec la France, mais la forcé seule aunit pu leur arracher celte abdication, les Iroquois s'j refusèrent hautement, en disant qu'ils ne relevaient d'aucune puissance, qu'ils étaient libres et qu'ils entendaient maintenir leur liberté ' .
lilependanl au fur et à mesure de l'expansion de la coloni-
' Duiïlap, 1*" vol., p. nS,
m NEW-YORK.
sation, et de la décroissance des forces des indigènes qui s'épuisaient dans des luîtes sans fin, la suprématie de l'Angleterre se fit accepter, sinon toujours d'une manière nette et formelle, au moins virtuellement \i3-à-vis de certaines tribus. C'est ainsi qu'on voit, en 1671, chose tout à fait rare dans les colonies anglaises, un gouverneur de New-York nommer d'otiice un sachem ou chef et un constable, à la tribu des Shinnacocks. On prenait, il est vrai, des chefs parmi eux, mais ils n'avaient point été consultés sur ces chois auxquels ils étaient tenus de se soumettre*. 11 faut que cette tribu ait été réduite alors à une bien grande impuissance, pour avoir toléré un pareil outrage. Mais les gouverneurs aussi bien que les colons ne se faisaient jamais faute d'abuser de la force et de la contrainte lorsque les circonstances le leur permettaient.
Si nous considérons maintenant l'Indien en tant qu'individu, son sort dépendra des circonstances : tant que la tribu sera en bonne intelligence avec la colonie, il sera libre dans tous ses rapports avec les agents locaus et avec les habitants, sauf l'exécution des règlements de police destinés à maintenir l'ordre. Tombera-t-il prisonnier de guerre? Il subira le joug de l'esclavage. Il en sera de même si, par la ruse ou par la violence, il est l'objet d'un rapt qu'on puisse soustraire aux recherches de sa tribu. Mais la plus abondante pépinière d'esclaves indiens, se trouvait aux Indes occidentales ; c'est de 15 que provenait la majeure parlie de ceux que possédaient les colons. Si quelques-uns des individus de cette origine venaient ii être affranchis, ils étaient comme déclassés, n'appartenant à aucune Iribu locale, et d'un autre côté, ne pouvant jamais être assimilés aux blancs. On a vu dans le précédent volume, que dès 1712, le Massachusetts arait voulu melirc un terme à l'importation de celte sorte d'esclaves, mais rien
> Dunl^, 3* vd-, appendix, p. 110.
de pareil ne se remarque [tour la colonie de New-York. Cependant le travail des indigènes étant reconnu de beaucoup inlérieur à celui des noJrs et des blancs, ce trafic cessa par l'intérêt même qu'avaient les colons à n'y plus recourir.
Dans mon ouvrage sur l'esclavage, j'ai expliqué la condition civile du noir esclave. A beaucoup d'égards, celle de l'Indien était identique, lorsqu'il était soumis à ce joug. Mais la province aussi bien que la ville de New-York avaient édicté des mesures particulières en ce qui concernait les Indiens libres et non libres, j'en vais dire quelques mots :
Par le code de lois dites Lois du Duc, défense expresse était faite de vendre aux Indiens sans distinction des armes à feu, des munitions, des bateaux et des liqueurs spirîtueuses, sans une permission du gouverneur.
Une loi de 1691 fil plus encore : elle fixa h quinze gallons la quanlilé minimum de rhum dont elle autorisait la vente h un Indien libre. Quant aux esclaves, il y avait prohibition absolue de leur en fournir, à moins que ce ne fût du consentement de leurs maîtres.
Ces précautions étaient de la plus grande importance pour conserver la paix avec les tribus, aussi bien que le bon ordre dans le pays.
Toute plainte portée par ces Indiens devant une cour de justice à raison d'un grief quelconque, devait être promptement examinée, et justice immédiate faite, de même que s'il s'agiï'sait d'un procès entre chrétiens (Dukc's Laws). Cette disposition pleine de justice ne se trouve point dans les lois des autres colonies.
Si un esclave indien sortait après le coucher du soleil sans son maître, ou sans être accompagné de quelque personne de race blanche, il était tenu de porter à la main une lanterne allumée, sous peine d'emprisonnement et d'une flagellation qui ne pouvait dépasser quarante coups de fouet (loi de 1751).
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La peine du fouet était appliquée aux esi^aves indiens et autres qui se réunissaient le dimanctte au nombre de plus de trois, pour jouer ou faire du bruit. La chaîne était, on le voit, très-serrée, et cependant le préfendu complot noir de 1742 n'avait point encore éclaté. On a peine à se rendre compte de celte sévérité de la loi pénale, lorsqu'on remarque qu'il était permis au\ esclaves de ta cîimpagne, d'acheter et de venilre sur le marché de la ville, du blé indien et des fruits de diverses sortes dont ils tiraient profit. Mais l'usage de cette liberté parut plus lard, dangereux, et il fut prohibé par une loi de 1740'.
Telle était à peu près, en état de paix, la condition civile et politique des Indiens libres et esclaves.
Qu'était devenu le dessein bruyamment annoncé de christianiser et de civiliser ces peuplades sauvages? On ne trouve nulle tracfi dans les archives de la province, d'un effort soutenu pour y parvenir. Tout au contraire, je montrerai plus loin, qu'on cherchait comme à plaisir, à surexciter leurs in- ■ slincls féroces pour en faire d'utiles auxiliaires dans la guerre. Si des Français mal inspirés eurent recours aux mômes extrémités, on eut en retour la consolation de voir leurs missionnaires gagner la confiance de bon nombre d'Indiens et taire des conversions parmi eus, même chez les Iroqnois, malgré leur hoslilité presque constante contre la France. Si ce travail chrétien n'atténue pas les cruautés qui se commettaient, tout au moins prouve-t-il que la conquête n'était pas, comme chez les New-Yorkais, le seul but de la possession du terriloire. On a prétendu que l'intervention des missionnaires français était plutftt politique que religieuse, c'est là une assertion toute gratuiie. La présence de ces hommes de dévouement dans ces régions, précéda de beaucoup la guerre entre les. deux nations ; leur action avait
i \'ok Dunlap, S* vol., appendix, p. 157 el tGG.
RAPPORTS AYEC LES INDIENS. m
donc un autre mobile. Si plus tard, ils se Irouvèrent avoir une part d'itiHiieiicc dans la lutte année, c'élaït alors un fait tout occasionnel qui n-'enlevait rien au mérile de la spontanéité de leur ministère évangélique. Ces missionhajres furent toujours l'olijet d'une jalousie excessive de la part des colons anglais qui ne pouvaient, sans dépit, les voir réussir là où leurs ministres échouaient la plupart du temps. Ce sentiment s'envenima encore par l'élablisscment dans la colonie, de réfugiés huguenots dont fe nombre, à la fin du dix-septième siècle, allait toujours en augmentant. C'est h cette double cause qu'il faut attribuer sans dùule, les proscriptions acerbes et sanguinaires fulminées contre les préttes catholiques en 1101, et qui souillent les annales de cette colonie.
Outre les rapports naturels qui existaient entre les colons' et les Indiens, et qui amenaient des cngagemeuts plus ou moins fréquents à main armée, un nouveau ferment de discorde fut jeté parmi eux. Je veux parler des guerres d'influence qui éclatèrent entre la France et l'Angleterre et dont le théâtre fut transporté en partie d'Europe en Amérique. La France ayant pris pied en Acadie et au Canada, se fit d'ardents adversaires des Iroquois et d'autres tribus qui étaient en possession de ces contrées. D'un autre côté, ces Indiens se trouvaient eux-mômes en lutte ouverte avec des tribus voi-' sines, en sorte que quand les deux puissances européennes vinrent se mesurer sur ce continent, lou.s leurs efforts tendirent à enrégimenter sous leurs bannières, ces tribus rivalespour en faire des auxiliaires destinés à ménager leurs propres forces. Les Iroquois plus particulièrement, se trouvant placés entre le Canada et les provinces anglaiees, jouaient un réle considérable, car ils couvraient le pays qui savait si bien se les attaclier. Leur alliance était donc très-recherchée. La province ■ de New-York que sa situation rendait plus vulnérable, eût été impuissante à contenir le flot qui plusieurs fois, menaçait de
198 NEW-ÏUItK.
l'cnvaliir, car dans la première de ces guerres inlercfdoniales, les secours de l'Angleterre étaient nuls ou ù peu près. Mais les provinces voisines de New-York, intéressées comme elle, quoique moins immédiatement exposées, vinrent à son aide. C'est dans celte première guerre qui date de 1689, que ces colonies formèrent un concert d'action qui était lo prélude éloigné d'une confédération plus importante, destinée à chasser l'Angleterre d'un pajs dont on chcrcliait alors à lui assurer la conservation. Je n'entrerai dans aucun détail sur ces guerres qui sortent du cadre que je me suis tracé et qui n'ont pas un trait direct au but que je me suis proposé. Qu'il sufllse de savoir qu'elles furent signalées par des actes de cruauté et de barbarie qui ne permettaient pas de distinguer entre tes blancs et les rouges, de quel cdté était la civilisation. Dans quelques circonstances, on put considérer l'esclavage comme un bienfait, car les Indiens, au lieu de massacrer les femmes et les enfants, les retenaient prisonniers dans l'espoir do les vendre au marché établi au Canada. Ces malheureuses créatures, une fuis aux mains des Français qui les achetaient, trouvaient dans la bonté de leurs maîtres, une condition trèssupportable comparée à ce qu'ils redoutaient de la férodté des Indiens. Quelquefois des enfants blancs tombés dans les mains de ceux-ci, restaient parmi eux, et se façonnaient si bien à celte existence nomade, qu'ils refusèrent plus tard de retourner avec leurs parents '. C'est là un trait de moeurs qui met en évidence la bonté naturelle de l'Indien, lorsqu'il n'a point de vengeance à exercer. 11 est du reste, reconnu par tous, que lorsqu'il a possédé des esclaves, autrefois comme dans le temps présent, il les a constamment traités avec une grande humanité et d'une façon toute patriarcale.
Dans ces guerres intercoloniales qui sévirentau Sud comme au Mord, et auxquelles ces diverses provinces prirent une
» BadreUi, a- vol., p. 137.
RAPPORTS AVEC LES INDIENS. m
part plus ou moins active, tant par des contingents d'hommes que par des subsides en argent, les engagements furent partout cruels, et souvent sans merci. Et ce qui est triste à dire : c'est que des deux parts, français et Anglo-Américains, stimulaient par l'appât de l'or, les instincts cruels des indigènes ! Ainsi, plus d'une fois on mit à prix la tôte des blancs, et la récompense promise n'était délivrée que sur la remise des scalps des gens massacrés 1 Les blancs se livraient eux-mêmes à ces acies barbares, aussi bien que les Indiens I « Scalper est devenu chose si commune, dit un historien en parlant de l'année 1757,qu'on en voit des exemples cités dans tous les journaux du temps*. 8 Ces pratiques odieuses avaient des conséquences plus étendues qu'on ne l'imaginait souvent, car l'appdt de la prime poussait quelquefois les indigènes à tuer de sangfroid, des hommes tout à fait incffensifs, pris peut-être dans tes rangs de ceux qui les payaient I Était-ce là le but qu'on se proposait en s'emparant de ce continent? Venait-on y désapprendre la civilisation et déshonorer le caractère de loyau'é dont on tirait tant d'orgueil en Europe? Quel fonds pouvaiton feire sur ces professions de foi religieuse qui n'apparaissaient alors, aux jeux de tous, que comme un masque destiné à mieux couvrir des actes réprouvés par la religion ? Tel était l'enseignement qu'on donnait aux Indiens I et l'on serait surpris aujourd'hui du peu de progrès qu'ils ont faits dans la rivilisatioD, après plus de deux siècles de contact avec les blancs? Mais ne devrait-on pas au contraire, être étonné du point élevé oîi sont parvenus de nos jours, certaines tribus, malgré tous les obstacles jetés sur leurs pas? On verra plus tard la vérification de cette proposition.
■ Dunktp, S* vol., appaidix, p. 170, 180, 18i, elc.
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