‹ Histoire du peuple américain. États-UnisChapitre 75 sur 130 · RAPPORTS DBS PENSYLVANIENS AVEC LES INDIENS · texte numérisé non relu

RAPPORTS DBS PENSYLVANIENS AVEC LES INDIENS

De tous les Indiens de l'Amérique du Nord, ceux qui occupaient le territoire représenté aujourd'hui par la Pensylvanie et le Delaware, étaient les plus pacifiques. Les principales tribus s'appelaient les Shawanese, les Delawares, les Susquehannas, les Nanticokes, les Conestagoes, les Tuteloes, les Ganawese, etc. Ils appartenaient à la grande famille des Leni-Lenape, mais leur nombre avait beaucoup diminué comme conséquence des guerres à outrance intervenues entre eux et les Iroquois ; guerres à la suite desquelles le joug du vainqueur s'était appesanti sur le vaincu. C'est d'eux que Deckewelder a dit, que les Cinq nations les avaient réduits au rôle de femmes'.

Les premiers rapports des colons de Delaware et de Pen-

' Histoire des Mœurs et coutumes des nations indiennes de Pensylvanie, p. 32.

nArroRTS avec lrs isdiens. 2«

sytvanie avec les Indiens reposaient sur la base la plus pliilanlhropique. On peut même dire que Penn déploya dans ses premiers rapports avec eux, un appareil scéniquc d'autant plus regrettable, que les hommes pour lesquels il stipulait, devaient un jour se montrer aussi injustes et aussi cruels envers ces peuplades, que les hobitanis des autres colonies. On commença par leur acheter des terres loyalement, moyennant des retoui'S en objets de consommation dont la valeur ne différait poinl des prix payés dans les provinces voisines. • Toutefois il n'est pas inutile de rappeler que lord Cécil Baltimore avait montré pour eux une sollicitude plus éclairée que celle de Penn, car outre des vêlements et d'autres objets d'un usage journalier, il leur avait fait accepter en payement des ustensiles d'agriculture, pour les habituer autant que passible au travail des champs, premier pas nécessaire vers la civilisation.

Les indigènes ne furent pas longtemps à ressentir les fâcheux effets du contact des Européens, malgré les protestations de fraternité prodiguées dans l'adresse de Penn, antérieure à sa prise de possession de leur territoire. Bientôt, im intérêt sordide violant les lois établies, répandit parmi eux le rhum et les liqueurs fortes qu'on recevait des Indes occidentales en retour des exportations. Les colons cherchaient en eux des consommateurs, et de plus ils voulaient troubler leur raison pour mieux les tromper, en obtenant leurs fourrures à vil prix. Dès 1684, c'esl-à-dire trois ans seulement après rétablissement de la province, le gouverneur déclare son impuissance à prévenir ces fraudes, et chose étrange! i! s'adresse aux Indiens eux-mêmes, pour les dissuader de s'enivrer, comme s'il leur supposait plus de raison qu'aux Européens qui se \antaient avec tant d'emphase de leur civilisation! Si Penn n'eât point abandonné son œuvre h des mains cupides, croil-on qu'il n'eût point trouvé un moyen efficace pour prévenir une pareille démoralisation? Com- II. 16

343 PENSYLVARliC.

méat I il se présente aux Indiens en leur disant, que lui et les siens les traiteront plus loyalement et plus chrétiennement que ne le font les habitants des autres colonies; on passe une loi pour proscrire la veule du rhum; et malgré ces démonstrations, le premier pas fait vers eus, a pour objet de leur présenter la coupe empoisonnée ! Esl-oe bien là ce qu'on devait attendre des Quakersî Penn n'a-t-il pas assumé une grande responsabilité devant l'histoire, pour avoir chei^ ché à inspirer aux Indiens une profonde sécurité, sans rien faire de sérieux pour les proléger contre les colons, et on assistant au contraire d'une manière indifférente, à leur démoralisation? Cette responsabilité ne s'accroit-elle pas encore de cette considération, que le fatal usage des liqueurs qu'ignoraient les indigènes, détruisit un bien plus grand nombre d'entre eux, que les luttes de trihu à tribu, et même les guerres avec les Européens?

Cet état de choses troublait cependant la conscience des meilleurs parmi les Quakei's, et l'on voit qu'en 1685, dans leur meeting annuel à Burlington (partie Ouest de New- Jersey), des propositions furent faites pour empêcher les membres de cette secte de vendre des liqueurs aux Indiens. Mais il ne faut jamais perdre de vue, dans l'étude du peuple américain, à quelque époque qu'on se reporte, que les actes publics manquent d'une sanction sérieuse, soit par complicité des habitants pour continuer une fraude productive, soit par faiblesse de l'autorité à laquelle sont refusés souvent les moyens de coercition. C'est ainsi que le meeting de Burlington resta stérile et n'empêcha pas un seul instant, la continuation de cet indigne trafic. Quelques Quakers cherchèrent à initier les Indiens aux vérités du christianisme, mais corn* ment pouvaient-ils espérer réussir dans cette mission charitable? Le meilleur enseignement se fait par l'exemple; et quand ces natures primitives virent les blancs se disant chrétiens, violer chaque jour la loi, employer incessamment la

i.A.OC">glC

rose et la fraude, et s'enivrer eux-mêmes probableracnt pour donner l'eiemple aux autres, le prosélytisme n'avait plus aucune chance de succès. L'Indien ne pouvait plus voir dans le christianisme qu'un voile d'hypocrisie!

Lorsque Penn fut rétabli dans son gouvernement après un court interrègne occasionné par la révolution de 16S8, s'il fut heureux de trwiver la province dans un grand état de prospérité, d'un autre côté, il se montra affligé du relâchement qui s'était opéré dans les pratiques du gouvernement, et entre autres choses, des (hiudes et des abus qu'il avait remarqués dans le trafic fait avec les Indiens. En 1 760, il sollicita de l'assemblée générale, une loi efficace pour leur protection et pour la répression de ces désordres, mais il éprouva un refus péreraploire qui dut l'édifier une fois de plus, sur l'esprit de justice et les sentiments d'humanité qui régnaient parmi les hommes de sa secte'.

Il ne fut pas plus heureux dans les tentatives qu'il fit poui christianiser les indigènes : et grande dut être sa surprise, quand son ignorant interprète lui annonça que l'idiome indien ne fournissait point les termes nécessaires pour la communication des vérités de la religion '. Comment Penn crut-il un instant cet audacieux mensonge? Il ne pouvait ignorer les succès obtenus par Eliot et par les frères Moraves, parmi les Indiens des provinces de l'Est, pas plus que les heureux résultats des missionnaires français partout sur ce continent. S'arrêter dans cette voie, c'était déserter une belle cause et avouer l'impuissance des principes annoncés avec tant d'éclat au débutl Depuis cette époque, on ne voit plus trace du moindre effort fait pour civiliser et chrisfianiser les tribus de cette contrée, quoiqu'elles fussent d'un caractère plus tempéré que les Indiens de l'Est. Penn avait sans doute compris qu'avec les tendances de la population blanche, il ne pouvait

' Hildreth, 8* vol., p. 303. — Gordon, p. JIS. • Gordon, p. 115.

24i PKNSÏLVAHIE.

espérer aucun succès. Mais avait-il oublié qu'il s'était porté garant de ce peuple envers la race rouge, et que chacun des ternies de sa première adresse était sa propre condamnation?

Cependant si la cause des Indiens était désertée, on ne perdait point de vue les avantages que la colonie pouvait tirer de ses rapports avec eux, A cette même époque (1701), Penn entra en négociation avec les Susquehannas, les Shawanesc, les Ganawese et les tribus des cinq nations, et il conclut immédiatement avec eux un traité dont l'objet était de leur rendre applicables les lois anglaises activement et passivement, dans toutes les circonstances où leurs intérôls pourraient se trouver mêlés avec ceux des colons. 11 leur était interdit de recevoir parmi eux des tribus étrangères, comme aussi de commercer avec aucun Européen, sans la permission du gouverneur. Pour faciliter l'exécution de ce traité, une compagnie de commerce fut aussitôt formée : le Conseil colonial lui concéda le privilège du trallc à faire avec les tribus, et lui donna pour instruction de réprimer autant que possible l'ivrognerie parmi les indigènes *. Charger unecomgagnie de commerce de prêcher la tempérance, était une idée bien naïve el tout au moins singulière! Penn ignorait-il donc que les agents chargés de ce traGc étaient les moins scrupuleux, et que le rhum leur servait d'auxiliaire à tous pour la réussite de leurs aflaires? Organiser un monopole au profit de pareils hommes, c'était régulariser l'oppression el la démoralisation, à l'exemple de ce qui se passait ailleurs, sans tirer aucun profit d'une expérience déplorable dont tous les hommes de bien gémissaient. Cette fois encore, Penn ne se montrait guère homme d'État, car les actes même les plus nobles lorsqu'ils manquent de sanction, ne sont bien souvent qu'un leurre pour les faibles. C'est ce dont les Indiens

' Cordon, p. 1i3-H6.

RAPPORTS AVEC LES INDIENS. 2i5

firent l'expérience quand ils surent que l'assemblée génèrnlo refusait son concours pour la répression des fraudes commises à leur préjudice.

Ce n'était point assez de sacrifier la santé et la moralité des Indiens ; on attenta à leur liberté malgré les promesses solennelles faites par Penn dans son manifeste aux indigènes de Pensylvanie. Dans cette province ainsi que dans les bas comtés de la Delaware, rescla\age se pratiquait à l'instar des autres colonies. On ne l'appliquait point il est vrai aux tribus locales, mais on recevait de l'étranger, notamment des Indes occidentales, deS sujets de race rouge qui étaient soumis au môme traitement que les nègres '. Il est digne de remarque qu'en face d'un démenti si grave donné à sa parole, Penn n'ait pas trouvé un mot de blâme contre cet infâme trafic qu'il avait stigmatisé lui-même! Ce n'est qu'en 1706, c'està-dire vingt-cinq ans après la fondation de la province, que la législature passa une loi pour proliiber la vente des Indiens esclaves*. On ne s'attaquait point à l'instilution, mais au commerce de ceux qui étaient déjà privés de la liberté. Une pareille loi était facile à éluder, dans un pays où il n'y avait ni état civil ni statistique de population rouge ; aussi le trafic continua-l-ilsans difficulté. En 17J2, on ût un pas de plus : une nouvelle loi prohiba l'importation de nouveaux esclaves indiens dont on redoutait l'accroissement, en vue des dangei's qu'ils pouvaient faire courir à la paix publique. On établit une lase de 20 livres sur tout nègre ou Indien amené dans le pays par terre ou par eau, sous déduction d'un drawback en cas de réexportation dans les vingt jours. Mais cette loi fut annulée par l'Angleterre et ne sert plus aujourd'hui que comme document pour attester la continuation d'un trafic qui n'eût pas pris sans doute, de si grandes proportions, si les colons n'avaient fait passer leur inlérôt avant tout sentiment d'Jiu-

' Gordon, p. 157.

Iliidrelh, 2- roi., p, 570.

S46 PENSYIVANIE.

manité. Le contexte de cet acie montre que les Indiens de Pensylvanies'étaient fort récriés contre lecommerce d'hommes de leur race, quelle qu'en fût la provenance, car le principe une fois admis, eux aussi pouvaient en devenir les victimes. L'impAt nouveau semblait avoir pour objet de donner à ces tribus voisines une satisfaction apparente , tout illusoire qu'elle devait être S Mais au fond, la mesure n'était que fiscale, et on put la renouveler plusieurs fois, en 1761, 1768 et 1773, sans nuire aucunement à cette sorte d'afTaires qui donnait trop de profils pour reculer devant ces taxes persistantes. L'esclavage des Indiens comme éelui des noirs ne cessa dans ce pays, qu'après la révolution de 1776.

L'esclave rouge ou noir était soumis à un régime exceptionnel où l'arbitraire du maître avait peu de limites. Dans le cas d'une accusation criminelle, on convoquait un tribunal composé de deuxjuges de paix et de six propriétaires fonciers qui statuaient ex squo et bono, sans appel *.

Quant aux Indiens libres, ils jouissaient d'une faveur particulière qui leur était refusée partout ailleurs : ils étaient admis à déposer en justice, même contre un blanc ; et s'ils avaient un grief particulier contre celui-ci, l'affaire était esaminéeetjugéedansla forme ordinaire, sans avoir égard à la couleur des plaideurs ^.

Les rapports entre les colons et les Indiens de la province ' étaient loin de s'améliorer ; loin de là, diverses causes concouraient à les relâcher de plus en plus. Lorsque William Keifh prit en main le gouvernement, son attention se porta surcet objetinléressant, et il provoqua en 1721, une conférence avec les chefs de quelques tribus, notamment avec les Cinq nations. Là furent exposés les griefs réciproques, ils ne manquaient point de gravité : les Indiens se plaignaient

» Hildrelh, 2* vol., p. 370.

» Gordon, p. 555.

* Proud. i'vol., p. 205.

RAPl'ORTS AVEC LES INDIENS. «47

de ce que, contrairement à toutes les promesses à eux faites, on les empoisonnait de liqueurs fortes pour égarer leur rai son, et obtenir à des prix dérisoires leurs terres et leurs fourrures. Un certain nombre d'entre eux en éprouvaient beaucoup de ressentiment, et se livraient sur les gens qui les trompaient, à des voies de Tait regrettables, mais qui n'étaient que le résultat de provocations incessantes. Ils ajoutaient que, eu égard au prix qu'on leur donnait pour leurs fourrures, il leur était impossible de vivre de leurs chasses, et ils soliicitaient la compassion des blancs. Le gouverneur répondait que beaucoup de désordres provenaient de la faute des jeunes guerriers indiens qui cherchaient querelle h des individus appartenant à d'autres nations amies des Anglais. Puis, ce n'étaient pas toujours des marchands de peaux qui vendaient des liqueurs aux Indiens, mais ceux-ci, entraînés par leur passion, se rendaient aux villes voisines de leur résidence, ou y envoyaient Leurs femmes pour en acheter. Enfin, à supposer que la faute pût en être attribuée aux blancs, comment pouvoir réprimer la fraude au milieu des immenses forêts où ils vivaient, si eux-mêmes ne faisaient leur propre police? Cependant après un échange de pourparlers et de promesses réciproques, un nouveau traité d'amitié fut conclu ; et pour donner sans doute une satisfaction apparente à ces tribus, la législature passa en 1722, une nouvelle loi prohibitive de toute vente de rhum et autres liqueurs aux indigènes'. Cette loi, il est presque inutile de le dire, eut le sort de celles qui l'avaient précédée.

La .situation des Indiens de Pensjlvanie se compliquait comme celle des tribus de New-York, du voisinage des Français, et des guerres d'influence qui existèrent si longtemps entre ces derniers et les Anglais, sur le continent américain. Logan l'âme du Conseil provincial, expliquait en 4752, que les Français réclamaient en vertu de traités préexistants,

• Proud, 2* vol., p. 149.

318 PENSVLVANIE.

toutes les lares bordant lis fleuves dont ils occupaient les embouchures; ce qui s'appliquait aux terres situées sur l'Ohio et l'All^hany, et par suite, à une certaine étendue de pays renfermée dans les limiles de la Pensylvanic, jusqu'à la rivière Susquehanna. Le sort des Indiens vivant dans ces possessions élait donc mis en question. Resteraient- ils sous la domination anglaise, ou bien passeraient- ils sous celle dos Français? Des démarches étaient faites des deux parts pour gagner leur alliance, et les Shawanesc cnlre autres, qui paraissaient pencher pour les Français, envoyèrent à Montréal une députation pour négocier. Cependant il ne résulta de ces pourparlers aucun traité d'alliance. A leur retour, le gouverneur de Pensylvanie les somma d'avoir à rendre compte de celte démarche ; mais les Indiens qui se trouvaient blessés de cette suprématie arrogante, se bornèrent à prononcer quelques mots d'explication sans vouloir quitter les bords de l'Ohio où ils élaienl établis, quoique ce voisinage presque immédiat desFrançaisdonnâtde vives inquiétudesau gouvernementprovincial. Celait la première fois peut-être que les colons éprouvaient une résistance de ce côté, mais aussi, que faisaient-ils pour se ménager l'afTection des indigènes? Les mômes abus, la même déloyauté qu'autrefois étaient pratiqués à l'égard de ceux-ci, sans qu'il leur fût possible d'espérer le moindre redressement. Et quand en 1745, la guerre devenant plus active, les Français entraînèrent les Shawanese dans leur parli, l'alarme fut vive en Pensylvanie. On chercha à prévenir de nouvelles défections, et à force de sacrifices, les Anglo-Américains parvinrent à s'attacher les six nalions (Iroquois) qui devinrent leurs plus puissants auxiliaires. Cependant le mécontentement allait grandissant parmi les indigènes de la province : ils se plaignaient de plus en plus, des usurpations que les blancs se permettaient sur leurs terres ; de l'abus des liqueurs qu'on venait leur vendre jusque dans leurs tentes, au mépris 'le la loi et des traités; de toutes les fraudes dont

ils étaient chaque jour victimes ; cl du désordre de mœurs qu'on introduisait chez eui, en débauchant leurs femmes*. Est-ce bien à l'ombre des lois et de la renommée de Penn que s'abritaient de pareilles tuq)itudes? On a dit qu'il serai! injuste de rejeter sur toute une secte, les fautes et les torts de quelques aventuriers; cela est Irès-juste, et nous ne repousserons jamais les distinctions légitimes. Maïs qu'on n'oublie pas que les Indiens de Pensylvanie étant moins nomades que d'autres, rien ne s'opposait à une surveillance active des rapports des deux races, et à la répression des torts des blancs. Deux faits restent Irès-accusateurs : l'inaction des chefs de la colonie à ta vue de ces abus, et l'absence de protestation de la part des hommes en dehors du pouvoir. En s'y référant comme elle le doit, l'hisloire peut-elle absoudre les Quakers d'une complicité plus ou moins grande avec les coupables, surtout quand, du vivant de Penn, l'assemblée générale lui refusa son concours pour arrêter ces désordres? Les empiétements de territoire se continuaient audacieusement, et la soif de possession semblait ne pouvoir s'éteindre chez les Européens, car ils ne reculaient devant aucun moyen pour arriver à leur but. Ce fut le point de départ de luttes fréquentes et d'une désaffection qui, s' augmentant de tous les autres griefs, marquent d'une manière déplorable, toutes les phases des rapports dos deux races. Les Indiens les plus maltraités étaient les Shawanese et les Delaware. On voit paraître quelquefois dans ces démêlés, les Iroquois qui jouent !e rôle de médiateurs, et parviennent par leur ascendant à pacilier les choses. Mais chaque traité devenait le pohit de départ de nouveaux conflits, amenant infailliblement de nouvelles cessions de territoire qui rétrécissaient de plus en plus l'espace nécessaire pour les chasses. L'Indien en était découragé. D'une part, la misère ruinait sa santé et celle des siens ;

' fiwdon, p. 247.

3S0 PËN8ÏLYAN1E.

d'autre part, il assistait à la destruction rapide de sa race, qu'il ne pouvait attribuer qu'aux blancs.

Cependant aucune guerre sérieuse n'avait encore écîaté entre les colons et les Indiens de la province, lorsqu'en 1754, un cerlain nombre des habitants du comté de Lancastre, presbytériens pour la plupart, poussés par un zèle fanatique contre le paganisme, zèle qu'angraentail encore la haine contre les tribus qui avaient fait alliance avec les Français, se ruèrent d'une manière sauvage sur des Indiens inotTensifs du voisinage appelés Conestogoes. Cette tribu était la plus paisible de la contrée, et n'avait jamais donné le moindre su- Jet de plainte, en sorte qu'en la choisissant pour victime expiatoire, on commettait l'acte le plus inqualifiable et le plus révoltant. Cependant ces sectaires furieux firent, des malheureux indigènes, une horrible boucherie, telle qu'on n'en vitjamais de pareille peut-être dans aucune province. Ils n'épargnèrent ni les femmes ni les enfants, et ils soumirent tous les individus dont ils purent s'emparer aux tortures les plus effroyables, au nom de la religion du Christ. Tous les corps sans exception furent scalpés.

Non contents de cet exploit, ces misérables se dirigèrent sur Philadelphie, pour exterminer tes Indiens qui pouvaient s'y trouver. L'alarme heureusement se répandit à temps, et quelque diligence qu'ils purent faire, la population les arrêta à Germantown, malgré les menaces de mort qu'ils proférèrent contre ceux qui s'opposeraient h leurs desseins. Là vint expirer la rage de celte nouvelle espèce de cannibales qui déshonora à plaisir l'histoire de la Pensylvanie. Alors, comme de nos jours, le courage civil faisait défaut. Personne n'osa entreprendre la poursuite régulière des coupables, encore moins se serait-il trouvé un tribunal pour les condamner ! La relation des premiers massacres consommés à Lancastre fut immédiatement publiée, mais telle était la terreur qui régnait dans ce moment, que ni l'auteur ni l'imprimeur n'osé-

i.A.OpglC

rent faire connaître leurs noms, pas plus que le lieu de la publication. Les Quakers eurent grand soin de faire remarquer qu'aucun homme de leur secte ne trempa les mains dans ce sang innocent'; mais ils dominaient encore dans l'assemblée générale qui était omnipotente, et comment restèrent-ils froids et indifférents devant ce crime qu'ils laissaient impuni? On ne peut échapper à la responsabilité du mal qu'on laisse s'accomplir, quand on a les moyens de le punir, et le devoir de venger la société 1

Le représentant des héritiers de Penn ne se montrait guère plus scrupuleux envers les indigènes, dans les guerres alors engagées contre les Français. Pour inspirer sans doute une terreur salutaire aux gens de race rouge combattant dans les rangs ennemis, le gouverneur Robert Hunter Morris mettait publiquement à prix en 1756, la tôte de ceux-ci, d'après un tarif ainsi établi : il promettait pour le cadavre de chaque Indien ennemi âgé de plus de douze ans, 150 dollars; pour le scalp du même, 450 dollars ; pour le scalp d'une femme, 50 dollars K

Lorsqu'on se reporte aux premiers rapports de Penn avec les Indiens, et qu'on les compare avec les faits qui viennent d'être rapportés, n'est-on pas amené une fois de plus k dire que les chartes et les constitutions quelque philanthropiques qu'elles soient, n'empruntent leur valeur réelle qu'à l'expérience faite par le peuple auquel elles sont destinées. Penn lui-même, n'aurait pu reconnaître son œuvre dans la conduite barbare des colons envers les indigènes. Voltaire qui n'avait point assez de louanges pour les Quakers et pour le premier traité fait avec les Indiens, aurait bien dû rechercher quelle avait été la suite de ce bruyant début, afln de donner à l'histoire le complément dont elle manque souvent dans ses écrits.

' Proud. 2- vol., p. 526 et suiv.

• Ounhp's Hislory of Neiv-York, i' \ol, p. 181, appendix.

Page 1