RÉGULATEURS. 5S
tion, car elle devait engendrer des abus, faciliter des veDgeances, donner carrière à toutes les passions ; aussi prolesta-1-on en réclamant hautement la procédure par jurés. Les deux parties allaient en venir aux mains, lorsque lord Montagne alors gouverneur, pacifia les esprits et fit ériger des cours de district. Cette mesure d'ordre bien simple à réaliser, ne fut si longtemps retardée que par un conflit de prérogatives entre le gouverneur et l'assemblée qui prétendaient l'un et l'autre avoir seuls le di-oit de créer de nouvelles juridictions. Les rivalités se continuaient toujours aussi vives entre ces deux pouvoirs, et ni l'un ni l'autre n'avaient assez d'amour du bien public pour faire taire un instant c«s démêlés si nuisibles au retour de l'ordre. Dès que ce conflit fut ïidé et que les cours fonctionnèrent, les Régulateurs ayant atteint leur but, consentirent à dissoudre leur association, et les choses reprirent leur cours ordinaire. Toutefois les deux camps s'étaient trop nettement dessinés pour qu'il ne survécut pas beaucoup de rancune à cet apaisement. Les adversaires des Régulateurs furent stigmatisés de la qualification de Tories, c'est-à-dire soutiens du gouvernement, tandis que ces derniers prirent le nom de Whigs, ou hommes de mouvement et d'indépendance. Ces dénominations indifïérentes en apparence, servent un jour de drapeau ; et vienne la révolution, elles auront une signification redoutable.
J'ai indiqué plusieurs sources de population de race blan< che qui, successivement se sont ouvertes pour féconder la Caroline ; elles paraissent se tarir par intervalles, puis couler de nouveau. L'Allemagne que nous avons vue fournir d'excel' lents cultivateurs jusqu'en 1750, en envoie encore cinq à six cents par la voie de Londres en 1764'.
Je ne parle point des émigrations intercoloniales dont le bilan serait difficile à établir, car si la Caroline reçut des co-
< Holmes's AnnaU, 3' vol., p. 368,
su CAROLINE bU SUD.
Ions de la Nouvelle-Angleterre, de la Pensylvanie et de la Virginie, elle en perdit aussi, par des causes diverses.
Rclalivement aux Huguenots, il semble qu'il y ait eu une grande lacune entre les (émigrations du dix-sepUème siècle et celles du dix-huitième. La première qu'on trouve mentionnée dans les auleui-s anglais et américains pour ce dernier siècle, ne date que de 1752, époque à laquelle on voit venir dans la Caroline du Sud 1600 protestants dont la plupart sont d'origine française. Douze ans plus tard, c'est-à-dire en 1764, on constate l'arrivée de 212 autres. Enfin en 1782, huit ans après la révolution américaine, l'afflux des émigrants est tel qu'on en évalue le nombre à 16^000 dont la plupart seraient des protestants français '.
Si l'Irlande, l'Ecosse et l'Allemagne fournirent de bons travailleurs pour l'agriculture, l'infériorité de leur condition sociale antérieure ne leur permit pas de longtemps, d'exercer une véritable influence sur ce pays. Il en fut autrement des colons français dont la plupart appartenant à la bourgeoisie et surtout au commerce et à l'industrie avaient reçu une certaine culture d'espril. Ils furent mieux placés surtout à la ville, pour contribuer, ne fût-ce, que par l'exemple de leurs habitudes paisibles et par l'aménité de leurs rapports, à adoucir les mœurs et à élever le caractère de celte nouvelle société. La Caroline du Sud est, de toutes les colonies anglaises celte qui, à l'exception de New-York, reçut le plus grand nombre de réfugiés français. En compulsant les archives des Églises presbytériennes de Oharleston et d'autres parties de celle colonie, on trouve encore bon nombre de noms français restés tels, sans compter ceux qui ont subi les altérations résultant de la différence de prononciation des mois par des bouches anglaises. D'autres modilications se sont ajoutées à celle-là pour dénationaliser certains non»
» Ch. Weiss, l" roi., p. 380.
flUGUËKOTS. S»
propres lorsqu'ils répondaient à un mot anglais qui pouvait servir à le traduire. Ainsi : Lenoir s'est métamorphosé en Black, Leblanc, en White, Levert, en Green, Leroy, en King, etc. Ces qualificatifs sont devenus des noms propres, et ont contribué à jeter un voile sur une partie de ces origines si intéressantes à conserver.
Les Huguenots pendant assez longtemps pratiquèrent leur cuKe tout à fait à part et dans leur langue natale. Plus tard, quand ils eurent complètement renoncé à tout esprit d'éloignement, ils se fondirent dans la masse, abandonnèrent leur idiome, el choisirent chacun la secte américaine qui répondait le mieux à ses sentiments particuliers. L'on peut dire qu'ils se répartirent principalement dans les deux sectes dominantes composées de Presbytériens et d'Ëpiscopaui, à peu près comme firent d'ailleurs les colons d'autres races.
Les historiens américains tous prolestants, évaluent à cinq cent mille âmes le total de l'émigration des Huguenots dans les diverses parties du monde, et ils pensent que l'Amérique anglaise en reçut une bonne pari. Quelques-uns d'eus ajoutent que comme la population totale des colonies américaines ne montait pas à plus de deux cent mille individus, en 1701, c'est-à-dire plus de quarante ans après le point de départ de cette émigration, un grand nombre de Huguenots s'y trouvaient mêlés, e( qu'ainsi, il doit y avoir une large infusion de sang français dans les yeines des Américains, surtout ceux de la Caroline du Sud. Les auteurs qui ont évalué à cinq cent mille le chiffre de l'émigration huguenote ne font point connaître les sources où ils ont puisé, ni les hypothèses qui les ont amenés à cette conclusion ; il est donc difficile d'apprécier leurs conjectures. Sismondi porte ses évaluations de trois à quatre cent mille, mais cet historien élant hostile aux catholiques, il se peut que ses appréciations se ressentent involonlairemeni de cette disposition d'esprit. M. Charles Weiss de son côté, estime que dans les quinze dernières an-
nées du dix -septième siècle, l'émigration huguenote dans les diverses directions qu'elle a prises, a dû s'élever de deux cent cinquante à trois cent mille âmes, non compris les faits antérieurs et postérieurs. Il s'appuyc de l'autorité de Jurieu l'un des plus femeus théologiens protestants du dix-seplième siècle, et d'un rapport fait par Vauban à Louvois en 1688, et dans lequel cet homme de guerre constatait dans l'armée seulement, une désertion à cette époque, de cent mille soldats huguenots'.
La précision d'un chiffre même approximatif, est chose fort difticile, aussi faut-il n'accepter qu'avec réserve ceux qui Sûnt mis en avant en ce qui concerne rAmérique anglaise au sujet de laquelle les données premières sont trop incomplètes pour asseoir une base solide. Nul doute que l'émigration au-delà de l'Atlantique n'ait été assez nombreuse, mais les premiers essais de colonisation en Caroline furent trop laborieux, trop tourmentés, et la condition des Huguenots y resta trop longtemps précaire, pour avoir déterminé parmi les hommes de cette secte, ces entraînements de population que provoqua plus tard la misère dans les autres Etats d'Europe. Une considération toute particulière les aurait ar^ rêtés : c'est la volonté persistante des Huguenots acclimatés, d'abandonner ce pays même en 1721, en face de toutes les épreuves matérielles et morales auxquelles ils ne voulaient pas davantage se soumettre. Un demi siècle se serait donc écoulé entre les émigrations du dix-septième et celles du dix-huitiéme ainsi qu'on l'a vu plus haut; et pendant ce temps, le gros des réfugiés français se serait réparti dans les divers Ëtals d'Europe. Quoiqu'il en soit, ce qui intéresse notre sujet, c'est d'établir que beaucoup de réfugiés français dans les dix-septiéme et dix -huitième siècles sool venus élargir ta famille américaine de la Caroline du Sud, de
manière h y occuper une place honorable et sufGsamment caractérisée.
Un membre distingué de l'Ëglise épiscopale des États- Unis s'exprime ainsi au sujet des Huguenots devenus Américains :
« Jamais aucun peuple ne reconnut mieux l'iiospilalité bienveillante qu'il reçut du pays qui lui donna un refuge. Beaucoup de leurs descendants (des Huguenots) existent encore dans les États de New-York, de la Virginie, des Carolines et aussi dans d'autres États, et l'on peut trouver les noms de quelques réfugiés français parmi tes plus brillants ornemenls de l'État, dans le sein des législatures et des cours de justice. Aucun homme en Amérique n'aura à rougir de s'avouer un de leurs descendants, car on a plusieurs fois fait cette observation qui doit être exacte, que : « parmi ces émi- « grés, on n'a que de bien rares exemples d'individus qui « aient été poursuivis pour crimes devant les tribunaux du a pays'.»
J'ajoute en terminant sur ce point, que lors de la période révolutionnaire, lei^ Huguenots s'étaient assez fusionnés avec la population d'autre origine, et avaient donné assez de gages d'intelligence et de patriotisme, pour jouer un rôle important dans les événements de cette époque. Officiers et soldats se montrèrent intrépides dans toutes les rencontres, comme s'ils étaient fiers du sang qui coulait dans leurs veines, et qui n'était point dégénéré. Dans les assemblées délibérantes ils se firent aussi remarquer, et ce ne fut pas un mince honneur pour eux que la nomination de trois des leurs à la présidence du congrès pendant la guerre de la révolution américaine. Cette haute distinction obtenue dans des circonstances si solennelles, suffirait à préserver de l'oubli les noms de John Jay, Henri Laurens et Elias Boudinot, trois hommes des
' History of the episcopai Church of Virginia, by Rev, D" Hawks.
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plus dislingiiés parmi les réfugiés français, et dont te souvenir n'a cessé d'être en grand honneur aux Étals-Unis',
Aristocratie. — Œuvres de charité. — StalUtique.
Avec l'accroisseinent des richesses, le luxe se glissa dans la colonie, et les habitudes de la vie devinrent moins tempérantes. Ce n'est pas que les grandes fortunes fussent nombreuses, mais l'aisance était générale. Les rangs se dessinèrent insensiblement, une aristocratie foncière se consliLua non point par les voies que Locke avait imaginées, mais sur une base non moins anormale, car à la servitude des blancs proposée par le fameux philosophe, le planteur substitua l'esclavage des noirs. Les éludes très-né^ligées ne reçurent d'encouragement que fort tard, e( à l'époque de la révolution américaine, l'enseignement n'avait encore que peu d'essor. Les jeunes gens de famille étudiaient au Nord ou en .Angleterre ; quant à la classe inférieure, elle comptait à peine dans le monde intellectuel. On comprenait cependant le bienfait de l'instruction dans un sens limité, mais on se serait bien gardé de l'appliquer aux races de couleur. Là comme dans l'antiquité, c'est en étoutfanl l'intelligence de l'esclave qu'on pensait seulement pouvoir le conserver et le gouverner. Les femmes se distinguaient particulièrement par une plus grande culture d'esprit et par ces talents accessoires qui, s'ils ne donnent pas la distinction, ajoutent beaucoup aux agi'éments de la vie. L'hospitalité était grande et noble comme on peut l'attendre d'un peuple qui avait beaucoup de loisirs et faisait servir une race tout entière au succès de sa fortune, à la satisfaction' de ses moindres désirs. En fait de villes, on ne comptait guère que Charlesfon où tout le mouvement d'affaires était concentré; hors de là, il n'y avait plus que la vie de campagne qu'on employait a la chasse et à la pAche, aux
< Bjird, p. 161.