‹ Histoire du peuple américain. États-UnisChapitre 98 sur 130 · MOTIFS DE LA FONDATION · texte numérisé non relu

MOTIFS DE LA FONDATION

Le projet lui-Tnênie dégagé de ces considéralions, paraissait mal digéré. On voulait employer aux rudes travaux de dérrichement, même au métier de soldat, des hoinmes habitufe de longue main au séjour des villes, et qui se trouvaient ruinés par des spéculations hasardées ; d'autres que l'infortune avait découragés ; enfin beaucoup d'individus que de mauvais contacts dans les prisons avaiciitplus ou moins démoralisés. Ëtaient-ce bien là les pionniers propres à fonder une colonie surtout dans un climat très-énervant et malsain ^ L' expérience feite par la Virginie était donc perdue entièrement et ne pouvait prévenir de nouvelles fautes? Puis, comment faire vivre sur le même pied, et en bonne intelligence avec ces premiers éléments défectueux, des hommes que la persécution religieuse pousserait vers ce pays? Pouvait-on trouver là cette Jiomogénéilé de population si nécessaire pour un début ? Un homme de guerre qu'entraînait une idée philanthropique ne prit point garde à ces premières difficultés, et au lieu dé les atténuer dans l'exécution, lui et ses amis ne tirent que les aggraver et tes multiplier.

Oglethorpe gagna à ses idées des hoinmes riches et influents qu'il, trouva disposés à l'aider de leur concours, et à contribuerde leurs propres ressources au succès de l'entreprise. Les marchands s'y intéressèrent par la considération que le sol et 1ë climat de la Géorgie étaient disait-on, des plus 'favorables à la production de la vigne et du mûrier, ce qui, dans un temps donné, devait affrancîiip l'Angleterre du lourd tribut qu'elle payait à l'étranger. Aux hommes politiques, on promettait une barrière militaire destinée à protéger efficacement la Caroline ; aux gens crédules, on faisait envisagei" un succès décidé pour la conversion des Indiens qui, plus nombreux et plus accessibles à la civilisation, ofTriràienl beaucoup plus de prise auii missionnaires, que dans au^ cune autre région.

Une' association se forma donc pour la colonisation de^ la

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Géorgie, et en 1732, elle obiint une charte d'incorporation

qui lui donna une consécration légale.

Cette charte érigea en pro\ince toute la contrée située entre les rivières Savannah et Allamaha d'un cùlé, et depuis les sources de ces rivières jusqu'au Pacifique, de l'autre ; on lui donna le nom de Gèoi^ie. Le but de cette fondation est expliqué dans le préambule qui csl un mélange de philanthropie el de considérations mercantiles. En voici le contexte :

o Attendu que beaucoup de sujets pauvres de Sa Majesté -par suite d'infortune et de manque d'emploi, sont très-nécessi- Icux, et seraient heureux de s'établir dans une des provinces d'Amérique où, par la mise en valeur des terres incultes cl désertes, ils pourraient non-seulement s'assurer une grande aisance, mais encore fortifier les colonies et accroître le commerce, la navigation et la richesse des États de Sa Majesté, etc. ' »

D'après la charte, les Trustées ou administrateurs reçurent la faculté de s'adjoindre un nombre illimité de. coopérateurs, et le roi leur conféra le privilège exclusif pendant vingt et un ans, de faire des lois obligatoires pour les habitants de la colonie, sauf cependant son approbation en Conseil.

La liberté religieuse fut assurée à tous, excepté aux catholiques.

On conféra le pouvoir exécutif h un Conseil composé de trente-quaire personnes dont quinze nommées à vie par la charte, et les autres devaientéfre élues par les Trustées. Il entrait dans les attributions de ce Conseil de faire des concessions de terre aux conditions qu'il jugerait convenables, mais les Trustées n'en pouvaient jamais recevoir directement ou indirectement. Il est juste de dire que celte clause restrictive fut insérée dans la charte sur leur propre demande. D'un flulrc celé, une disposition spéciale faisait défense d'accorder

■ Biograj/ticd memorials of James Ogletkorpe, by Th. M. Ilarris, p. 39.

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plus de cinq cents acres de terre à une seule personne soit en bloc soit psr parties séparées '. On avait en vue de main tenir l'aisance, sans permettre la fortune, comme si l'on ciil tenu à décourager l'ambition légitime des colons, ambition qui était le principal levier dans toutes les provinces d'outremer. Ces Tondaleursaux idées généreuses se montraient donc une fois de plus, bien étrangers aux mobiles du cœur bu- main.

Dansleur prcmièreréunion, les TViuIea voulant eux-mânies bien déterminer les vues désintéressées de leur entreprise et son but d'exécution, en laissèrent la marque sur le sceau qu'ils adoptèrent pour donner l'authenticilé aux actes de la compagnie. L'inscription portait : Non sibi sed alm, I^ figure emblématique était un groupe de vers à soie filant leurs cocons '. C'était indiquer suffisamment la culture ef l'induslrie que f on préférait pour cette contrée. Les Trustées supposaient aussi que la nature de la population s'accommoderait mieux de la préparation de la soie, que de travaux plus pénibles. Ënfm celle production répondait complètement aux vœux de l'Angleterre.

La création d'une colonie lointaine nécessitait de grandes dépenses, et pour y faire face un pressant appel fut adressa à toute l'Angleterre. On parla à chacun le langage le plus propre à amener son offrande. Plusieurs considérations étaient déterminantes pour le plus grand nombre : au moyen de celte fondation on viderait les prisons, et la taxe des pauvres serait de beaucoup réduite ; r.\nglelerre allait enfin obli'nir dans ses propres possessions, la soie et le vin qui lui manquaient; enfin une classe malheureuse élait appelée a jouir de l'aisance et de la liberté. Les offrandes ne se firent point attendre : elles abondèrent de tous côtés, et les plus

" llilJrctli, 2' vol., p. 563.

) lîarriâ, p. 41.

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libérales vinrent de la banque d'Anglelerrc et du Parlement

qui donnèrent un noble eiemple.

Lorsque les Trustées se furent assurés d'une somme suffisante pour acheter des vêlements, des instruments aratoires, des outils, des armes et tous les autres objets nécessaires à l'existence et à la sécurité des émîgrants, ils rassemblèrent les individus qui consentaient à s'éloigner et qui réunissaient les conditions de leur programme. Mais le choix ne fut pas heureux, et ceux qu'on accepta se montrèrent plus tard les moins propres à réaliser le but espéré. On les embarqua au nombre de trente-cinq familles comprenant environ cent trente-cinq personnes, et ils firent voile pour la Géorgie en novembre 1732, sous la conduite de Oglethorpe htî-mëme, qui fui nommé le chef absolu de l'entreprise et de la colonie'. Après avoir touché à Charleslon, l'expédition se mit en route pour sa destination. A peine dé])arqués, les colons s'établirent définitivement dans un lieu appelé Yamocraw sur la rivière Savannah. Ce nom plut par sa douceur. Il fut donné à celte première fondation qui est aujourd'hui la capitale de la Géorgie.

Une entreprise dont le mobile était principalement philanthropique ne pouvait débuter par une lutte avec les Indiens qui oecupaient cette position. On entra immédiatement en pourparlers avec eux, et moyennant une légère compensation, ce territoire fut cédé à la corporation. Mais il fallait davantage en vue de l'accroissement présumé de la colonie : il importait beaucoup de s'assurer de suite de plus grands espaces pour éviter des collisions avec les autres tribus, et il n'était pas moins intéressant de se concilier leur amitié, pour être dégago de toutes craintes de ce côté. Oglethorpe convoqua donc à une conférence les chefs les plus considérés et les plus influents; parmi eux se trouvaient de Haut et Bas Creeks qui, en hommeS)

■ Bildretti, 3' vol., p. StiS.

femmes et enfants, pouvaient présenter un chiffre de population de vingt-cinq mille âmes, et dont le concours était précieui car c'était la tribu la plus redoutable. Bon nombre de ces chefs se rendirent à la convocation dans les dispositions les plus pacifiques. Le gouverneur alors leur adressa une harangue solennelle dans laquelle il leur exprimait son vif désir de vivre en bonne intelligence avec eux, et proposait de leur acheter quelques parties de territoire à prix débattu. Il réclamait en outre un traité d'alliance, en leur faisant ressortir tous les avantages que les Indiens pouvaient retirer de leurs rapports avec l'Angleterre. Ces ouvertures furent bien accueillies, el en signe de consentement; l'un des chefs creeks lui offrit en présent une peau de buffalo ornée d'une tête et de plumes d'aigle. C'était un emblème qu'il expliqua ainsi :

L'aiglii, dit-il, symbolise la vélocité, tandis que le buffalo représente la force. Les Anglais sont aussi rapides que le premier et aussi puissants que le deuxième, car ils semblent voler en parcourant les mers, môme jusqu'aux points les plus reculés de la terre, et rien n'est assez fort pour leur résister. Les ailes de l'aigle sont douces et signifient affection; la peau du buffalo est chaude et donne l'idée de la protection, 11 concluait en exprimant l'espoir que les Anglais aimeraient el protégeraient leurs petites familles '. L'emploi de ces images en mâme temps qu'il prouve un certain degré d'imagination chez ces peuplades, atteste aussi le prix qu'ils attachaient à l'alliance anglaise, par le soin que prenait le chef d'en déterminer l'étendue. On ne pouvait inaugurer la colonie sous do meilleurs auspices; c'était la répétition du fameux traité conclu par William Penn, mais on espérait bien que se» résultats seraient moins amersi

Le plan de gouvernement adopté par les Trustées se ressen'

' Barris, p. 60.

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tait de la situ3lion géographique de la Géorgie, placée qu'elle était sur la frontière de la Floride, non loin des établissements créés par des Français dans la vallée du Mississipi, cl environnée de puissantes tribus indiennes. Celait une espèce de colonie mililaire à laquelle on donna une organisalion toute particulière. Voici les principales dispositions qui servirent de pacte avec les colons :

Ln corporation accordait à tout émigrant qui avait payé son passage, cinquante acres de (erre par chaque tête de serviteur engagé qu'il amènerait avec lui. Aucune concession ne pouvait dépasser cinq cents acres.

Chaque servileur engagé avait droit, à l'expiration de son contrat, à vingt acres de terre.

Tout émigrant envoyé par la corporation elle-même, avait droit à cinquante acres, mais â charge d'nne quilrent annuelle de dix shillings.

Chaque habitant mâle était considéré tout à la fois comme planteur et comme soldat. On lui fournissait des armes et des munitions en même temps que des instrumenis aratoires. Les terres concédées devaient être possédées à titre de fief mililaire, et soumettait le possesseur à prendre les armes et à se mettre en marche pour la défense du territoire, an premier ordre qui lui en serait donné. Les femmes étaient rcpoussées des successions comme impropres au service militaire. A défaut d'héritiers mâles, le fief faisait retour à la corporation qui en disposait au profit de toute autre personne qu'elle en jugerait digne. Pour éviter la concentration des propriétés dans une même main, aucune aliénation n'était valable que de l'agrément des Truslees. Toute terre qui n'avait point été défrichée, cultivée et entourée de clùtures dans un délai de dix-huit ans à partir de la concession, retournait également à la corporation, et le tilro se trouvait annulé de plein droit. Cette sage précaulion était sans doute prise contre l'espèce parliculiùre d'émigranis

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que l'on avait en >uc et dont il ne fallait pas trop espérer.

Aiin d'obliger les cotons au travail et pour mieux réussir à les moraliser, on prohiba expressément l'esclav-age des nègres, l'usage du rhum, et le commerce avec les Indes oc*^dentales qui ne fournissaient guère que cette liqueur en retour des produits expédiés d'Amérique.

Dans le but de prévenir toute collision de races, aucun colon ne pouvait faire de commerce avec les indigènes, si ce n'est en vertu d'une licence spéciale que l'autorité n'accordait qu'avec beaucoup de circonspeclion '.

L'ensemble de ce système qui était un mélange confus de féodalité, d'organisation militaire despotique, et de philanthropie ne pouvait réussir, surtout dans un pays naissant où ce n'était pas trop de l'initiative individuelle laissée à elle" même dans une grande mesure, pour amener la prospérité générale. Il est vrai que l'expérience à laquelle on se livrait inspirait de graves préoccupations et commandait une grande ciiixinspection ; on ne pouvait s'en reposer sur celte populalion pauvre et déclassée, de son amour du travail et de sa moralité, et il fallait prévenir sa dégradation. Mais puisqu'on faisait aussi appel aux victimes des dissensions religieuses et aux travailleurs de tous pays, c'est-à-dire à une classe d'hommes d'un ordre plus élevé, comment espérer que de pareils cotons consentiraient longtemps à se soumellrc à celle loi fondamentale qui les réduisait à une sorte d'asser\issement humiliant? Ne réfléchissait on pas que ic voisinage immédiat de la Caroline du Sud ferait envier ses institutions par les habitants de la Géorgie, et que l'on provoquait k plaisir, ou Tabaudon de la nouvelle province, ou une révolte p:)ur obtenir un régime plus libéral? Mais les réformateurs se passionnent généralement pour une idée, pour uu système, ils en préparent à dislance l'agencement général, ib soumel-

' Carroll, 1" toI., p. 307, a HiWretli. 2'vol.,p. 368.

tent les détails à certaines combinaisons mathématiques, sans tenir compte de ceux qui le feront fonctionner, sans faire la part des faiblesses humaines, des inégalités d'aptitude, des exigences du climat, de mille circonstances, qui, à l'œuvre seulement s'aperçoivent complètement.

Les premiers envois d'émigrants composés de pauvres qu'on avait recueillis dans les différentes villes et communes d'Angleterre étaientpeu portés au travail et ne remplissaient aucune des conditions propres à amener la réussite d'une colonie telle que celle de Géorgie, 11 devenait nécessaire de s'assurer du concours d'hommes plus vigoureux, rompus à la fatigue, et surtout exercés aux travaux des champs. C'est alors qu'on tourna les yeux vers l'Allemagne et la Haute -Ecosse. A peine la corporation eut-elle fait publier dans ces deux contrées les avantages dont elle favorisait l'émigration vers la Géorgie, que des offres lui arrivèrent de plusieurs celés. Bientét on put réunir cent trente écossais qu'on embarqua pour ce pays : ils prirent position sur la rivière Altamalia c'est-à-dire sur la frontière de la Floride, point le plus exposé de tout le territoire. Peu après, cent soixante-dix allemands furent expédiés sur un autre point, pour faire mieux sentir aux voisins alliés ou ennemis, que l'on se mettait partout sur un bon pied de défense. La province se recruta aussi de moraves allemands, et de juifs. Parmi les émigrants d'Angleterre se trouvait John Wesley le futur fondateur du Méthodisme et qui bien jeune alors, était déjà plein de zèle pour la propagation de l'Évangile. En trois ans de temps, la Géorgie avait reçu environ quatre cents immigrants sujets anglais, et cent soixante-dix étrangers. Quelque temps après, l'Allemagne et l'Ecosse fournirent de nouvelles recrues qui permirent de bien augurer de l'avenir.

Plusieurs points vulnérables attirèrent l'attention d'Oglcthorpe qui s'empressa de les fortifier pour éviter toute surprise. Les ouvrages qu'on éleva avaient une double destina-

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