GÉORGIE ET CAROLINE COMPARÉES. MU
tron : ils devaient servir de lieu de refuge pour la population en cas d'invasion, et leur armement était une menace pour l'ennemi, dont il arrêterait la marche. Les colons qu'on habituait au maniement des armes devenaient une ressource très-utile même pour l'attaque. Toutefois il. faut se garder de généraliser cette observation, car on ne pouvait guère compr 1er en cas de guerre, que sur les Écossais et sur les Allemands, hommes d'une forte trempe et de beaucoup de courage. Ce début quelque minces qu'en fussent [les résultats, avait occasionné à Oglethorpe beaucoup de fatigues et d'anxiétés, et ses services étaient déjà méconnus. Les colons éprouvaient de cruelles déceptions, et beaucoup d'entre eux lui en faisaient un grief, comme si lui seul devait être rendu responsable d'un plan mal combiné, et des rigueurs d'un climat Irèsénervant. La comparaison de la Caroline du Sud avec la Géorgie n'était point favorable à celle-ci. Dans la première, le rhum jugé nécessaire pour combattre l'action climatérique était autorisé. L'esclavage trouvait sa consécration dans la loi, et le travail du nègre enrichissait le pays à vue d'œil. Les Caroliniens exempts d'alarme, protégés qu'ils étalent maintenant du côté de la Floride, donnaient tous leurs soins aux affaires, surtout aux affaires publiques auxquelles ils pre> naienl part d'une manière active et souvent décisive. En Géorgie au contraire, les colons toujours exposés aux dangers d'un voisinage redoutable étaient partages entre le travail agricole et les exercices militaires. Cet état précaire pouvait se prolonger indéliniment, et ils n'avaient point d'espoir de l'améliorer, privés, qu'ils étaient, de tous droits politiques. A l'action débilitante du climat s'ajoutait le découragement : à part quelques hommes mieux trempés tels que les Ëcos* sais et les Allemands, le plus grand nombre composé d'An-, glais déclassés en vue desquels cependant la fondation avait été entreprise, ne donnaient qu'un travail insignifiant; si bien qu'après plusieurs années d'établissement, les Géorgiens
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ne produisaient pDs encore les denrées niicossaires pour la subsislancc de la colonie. C'est ce qui faisait dire à un historien] du temps, que beaucoup de colons étaient indignes de l'ussiatance qu'on leur avait donnée'.
Les Trustées ne pouvaient rester insensibles à cette détresse, mais fermement attachés à leur plan de conduite qui avait pour but de relever le moral de la population qu'ils polronaient, ils refusèrent absolument de rapporter ta loi qui proscrivait le rhum el l'esclavage. Toutefois en 1737, ils modifièrent quelque peu la constitution de la propriété, en ce sens seulement qu'ils admirent les femmes au partage des successions, et que faculté fut accordée aux tenanciers privés d'iiéritiei's, de disposer de leurs terres par testament. Ce premier pas était insignifiant, il n'apportait aucun remède à la condition semi-militaire du colon, et celui-ci n'en restait pas ;,moins un paria privé de tout droit politique, et obligé de subir la loi faite pour lui ou plutôt contre lui, en Angleterre. -L'habitant de Géorgie restait la sentinelle et surtout le bouclier delà Caroline, quand tous les avantages politiques et commerciaus restaient à cette province. D'un autre c6té, il était aussi le soldat de l'Angleterre, obligé de prendre pari à toutes -les expéditions qu'il conviendrait à celle-ci d'entreprendre contre ses ennemis personnels de ce côté de l'Amérique. Cette condition n'était point enviable, et l'incertitude constante qui pesait sur la vie et la fortune des colons ne pouvait que leur faire désirer très-vivement un changement de condition. Une expédition entreprise en 1740 par l'Angleterre contre la Floride, vintencore augmenter cette détresse. Quoique Oglethorpe eût amené quelques troupes d'Europe pour prendre part à l'action, les colons n'en devaient pas moins fournir leur contingent d'hommes armés, et abandonner leurs habitations et leur culture pour une cause qui n'était
Slovci).}. — Bildrelh, 3' vol., p. 371.
EïlICIlATIOS DE LA GÉORGIE. 377
point la leur, oi qui les csposait û do cruelles représailles. C'est dans une attaque contre un fort espagnol, qu'une petite troupe d'individus d'origine écossaise voulant braver le feu de l'ennemi, succomba victime de son courage. Cette perte se faisait d'autant plus sentir, que ces braves étaient la fleur de la population de la Géorgie, et qu'eus et les Allemands avaient constamment fait des efforts pour repousser le rhum et l'esclavage, en opposition avec les réclamations des colons anglais qui ne cessaient de réclamer l'un et l'autre, dans l'intérêt suivant eux, de la prospérité de la colonie '.
L'attaque contre la Floride quoique dirigée par Oglethorpc lui-mâme avec l'aide de sa troupe anglaise et d'un renfort de Caroliniens et d'Indiens, fut avantageusement repoussée par les Espagnols. La défection se jnitdans les rangs des assaillants, et Ogielhorpe eut la douleur de se voir abandonné par les Indiens alliés et par une partie du régiment de la Caroline. Obligé de faire retraite, il ne put échapper à ta calomnie : l'insuccès lui fut attribué, et il ne put jamais regagner la confiance générale sans laquelle seule il est impossible de produire quelque bien.
Dans ces circonstances critiques, bon nombre de colons abandonnèrent la Géorgie pour émigrer dans la Caroline du Sud ; ils se dirigèrent principalement sur Charleston qui offrait plus de ressources à ceux dont l'existence antérieure s'était passée dans les villes, et qui n'avaient ni la- force ni le désir de s'occuper d'agriculture. Dans le nombre de ces émigrants se remarquaient les Moraves dont les principes s'opposaient à toute prise d'armes, à toute lutte armée, et qui ne pouvaient rester plus longtemps dans une colonie purement militaire. La Géorgie s'appauvrissait donc de plus en plus malgré les sommes considérables consacrées à sa fondation. Le parlement avaii largement contribué à ces sacrifices par
» HildtHli, 2* vol., p. 371 et suiv.
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une exception toute particulière, dans l'espoir de doter celte province du vin et de la soie qui manquaient à l'Angleterre. Tous ces efforts, toutes ces libéralités étaient bien conipromisi encore un pas de plus, et c'en était fait de celle conception si désintéressée à l'origine.
ieotlon II
PBEHiiaES HODtPICillOHS GODTEIlHEHENTjtLBS.
LE RHUir ET L'esCL*VAGE lUTORISÉS. — GOnrEHNEHEHT ROTàL.
IKSTinJTIONS POLITIQUES ET JVDICIAIBES.
Les gouvernements placés trop loin du siège de l'action, au lieu d'exercer un patronage salutaire, deviennent une calamité publique. Presque toutes les colonies en firent tour à tour l'expérience; et l'on voit que ce fut sans profit pour la dernière venue d'entre elles. Le gouvernement de la Géorgie donna lieu à des plaintes multipliées auxquelles il fallait cependant accorder quelque satisfaction. On se borna momentanément en 1745, à créer un pouvoir local chargé de la délégation de la corporation d'Angleterre. 11 fut composé d'un président et de quatre conseillers, mais le choix du chef tomba sur un vieillard qui, quoique recommandable à d'autres égards, n'avait rien de l'énergie nécessaire pour faire face à une situation si difficile. La colonie tomba dans une sorte de marasme peu propre à attirer des émigrants, et l'on pouvait toujours craindre l'éloignement de ceux qui avaient si longtemps souffert. Le nombre des habitants qui réclamaient l'introduction du rhum, le libre commerce avec les Indes occidentales, et l'emploi des esclaves nègres à l'agriculture, s'était beaucoup accru depuis |les premières pétitions faites dans ce but. Les Allemands eux-mêmes étaient gagnés à cette idée, mais ils voulaient se mettre en règle avec leur conscience touchant l'esclavage qu'ils avaient toujours repoussé avec beaucoup d'énergie. Il fallait donc trou-
INTRODUCTION DE NKGRES. 579
ver un moyen de no point paraître 4éseiiei' les principes tout en donnant satisfuclion aux intérêts. Ils écrivirent donc en Allemagne pour consulter leurs coreligionnaires, en leur soumettant toutes les difficultés de leur position. La réponse fut ce qu'on peut supposet, à une époque où l'on transigeait plus que nous ne le pensons aujourd'hui avec le devoir. « Si vous prenez, leur répondit-on, des esclaves selon la foi et avec l'intention de les conduire au Christ, ce ne sera point un péché. Il se peut même que cela devienne une bénédiction'. » Il n'en fallait pas davantage pour éclaircir les doutes et lever les scrupules, en sorte que ces colons se joignirent aux autres pour demander le rappel de la loi qui prohibait l'esclavage. WhiteÛeld lui-même, ce ministre dont la parole ardente chercha à ranimer la foi dans les colonies anglaises, joignit ses instances à celles des Géorgiens pour réclamer cette institution, sur le motif apparent de convertir les infidèles au christianisme'.
Cependant la corporation ne voulait point se départir des règles de conduite qu'elle avait adoptées et qui étaient, à ses yeux, un préservatif nécessaire pour les colons qu'elle assistait. Ceux-ci néanmoins trouvèrent le moyen de tourner la difficulté : les Trustées repoussant l'esclavage, mais non les nègres, on imagina d'introduire des individus de cette race à titre d'engagés volontaires ; et au lieu d'un contrat à court terme comme cela se passait pour les serviteurs blancs, on supposa un engagement de cent années. A l'aide de C3 subterfuge, les nègres arrivèrent en grand nombre, et rautorité fut obligée de céder. Elle se borna à exiger des planteurs qu'ils donneraient un enseignement religieux h ces malheureux, une fois par semaine le dimanche (1 749) \
Déjà antérieurement en !742, la prohibition de l'impor-
* Dancroft, p. 557.
* ilildreth, 2' vol., p. 417.
' Le même, p. il8.
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fation du rhum avait été rapportée, et il en copiait peu de s'y décider, car une contrebande active favorisée par la plupari des liabitants, en fournissait à la colonie en quantité suffisante pour enlever une portée sérieuse à la liberté qu'on accordait bien tardivement ',
Mais un point important restait toujours en suspens, et il était de sérieuse conséquence. La prohibition d'aliénation des terres, et l'obligation du service militaire inhérent à la possession pesaient de tout leur poids suf la Géorgie dont elle arrêtait les progrès, et qui languissait ainsi dans un état misérable. Touchés enfin de cet état qu'ils se sentaient impuissants à améliorer, les Trustées se résolurent au seul parti qu'il convenait d'adopter : en 1752, ils résignèrent entre les mains du roi, tous les pouvoirs qu'ils tenaient de la charte. Dès ce moment, ce pays devint province royale sujette à une nouvelle forme de gouvernement, et dégagée de toutes les entraves qu'on avait mises à sa réussite.
Ainsi Unit cette malencontreuse corporation à la création de laquelle présida une idée généreuse, mais qui, sans tenir compte des hommes et des choses, adopta tout un système de gouvernement qui ne pouvait que nuire aux intérêts qu'elle voulait protéger. Des sommes considérables furent dépensées sans profit réel, et cette fatale expérience détermina beaucoup de souffrances qui firent presque maudire la main qu'on aurait dû bénir. Cependant il sortit de là un utile enseignement qui montre une fois de plus que tous les gouvernements conçus à priori en vertu d'un système plus ou moins philosophique, ne s'adaptent presque jamais aux besoins des peuples et aux exigences de certaines silualions. La même observation s'était déjà faite dans Bhode-lsland et dans la Caroline du Sud ; à certains égards, on pouvait l'appliquer aussi au gouvernement de la Pensylvanie. En Géorgie, on acquit de plus
< Iliidrelh, S* >-ol., p. 384.
fiOlVi;nNEMEST ROYAL. SKI
celte certitude, qu'une colonie ne peut se fonder avec des hommes dont l'csistence s'est toujours passée dans les «lies, au milieu d'un cerlain bien-être, et plus ou moins imprégnés des\icesqui y ont leur siège permanent,
A l'époque où nous sommes arrivés de cette histoire {i 752), la Géorgie comptait environ dix-sept cents habitants blancs et quatre cents nègres esclaves. Les allocations seules du parlement pouvaient s'élever à cent trente-six mille livres sterling (près de trois millions et demi de francs), outre les colleclfts particuhères montante dix-sept mille six cents livres. Lesexportalionspourlestrois années précédentes présentaient à peine un chiffre de soixante mille francs. Les essais de culture de la vigne avaient complètement avorté. La production de la soie donnait seule quelques espérances '.
Les choses allaient prendre un tout autre aspect à la faveur du gouvernement royal qui, fout arbitraire qu'il était de sa nature, offrait d'immenses avantages sur cette lourde tutelle de la corporation de Londres. C'est à cette époque qu'il faut reporter l'immigration sur la rivière Midway, de toute une commune de la Caroline du Sud où elle avait déjà 50 ans d'existence, et qui se composait uniquement de Puritains venus dans le principe, de la Nouvelle- Angleterre. Très-fermement attachés aux doctrines de leur Église, ils entendaient les suivre en pleine liberté dans la Géorgie, et échapper ainsi sans doute, à l'action de l'Église épiscopale qui était devenue religion d'État dans la Caroline.
D'après le plan donné par le comité du commerce d'Au< gleterre qui, on se le rappelle, avait la haute direction des affaires coloniales, tes bases du gouvernement nouveau étaient à peu près celles des autres provinces roples. Un gouverneur et un Conseil nommés par la Couronne étaient investis du pouvoir exécutif, et faisaient fonction de cour suprême.
< Itildrelli, 2'\oi., p. 453.
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Quant à la législature qui était composée des membres du Conseil et des délégués des Planteurs, aucun de ses actesn'avait force obligatoire que de l'agrément du gouverneur.
Le droit de suffrage ne fut accordé qu'au propriétaire de 50 acres de terre ; et pour être éligible il fallait justifier d'une propriété de 500 acres. Ces garanties réclamées par les instructions du gouverneur montraient par leur importance, de combien l'on s'éloignait du but primitif qui était un asile pour la pauvreté. Il semblait qu'on voulût effecer tout d'un coup un passé que tous se reprochaient, et faire entrer enfin la Géoigie dans la grande famille des colonies anglaises qui prospéraient par le travail, le commerce et l'industrie.
Les juridictions étaient ainsi échelonnées : les juges de paix connaissaient de toutes affaires dans lesquelles l'objet en litige était inférieur k 40 shillings. Les procès engagés pour un objet plus important ressort issaient à une cour générale composée de deux juges, qui avait aussi dans ses attributions les matières criminelles. 11 y avait appel des décisions de cette cour devant le gouverneur et le Conseil pour toute aflaire dont le litige dépassait 500 livres sterling. Lorsque le chiffre s'élevait à 500 livres, on autorisait le recours au roi en Conseil.
Les crimes et délits commis par des esclaves étaient déférés à un seul juge de paix sans assistance de jurés. Si la condamnation emportait peine capitale, le juge fixait lui seul la valeur de l'esclave, et le montant en était remboursé au maître sur les fonds du trésor public *.
La première assemblée générale se tint en 1755, mais le début fut troublé par une espèce de complot de quelques-uns de ses membres qui voulaient arrêter l'action du gouvernement, et dont les menées découvertes à temps, les firent ex* puiser du lieu des séances. Réduite à un petit nombre, celte législature n'en passa pas moins divers actes ajant pour objet
' Ilildreili, 2" vol., p. 453.