Greville Memoirs, 21 septembre
2. La reine prit peur quand, en septembre, elle crut que, par la démission de lord John Russell et la dislocation du ministère, elle allait se trouver une fois de plus en face de Sir Robert Peel.Voir ses lettres à lord Melbourne et à Léopold du 26 septembre (The Leilers of Queen Victoria, vol. I, p. 290, trad. fr., vol. I,p. 347). Et Greville Memoirs, l<=' octobre : She said that it was lier wish that some attempt should be made to open communications with the French Government. If Palmerston chooses to give way, he may make her wishes the pretext for doing so, and yield to them what he refuses to everybody else.
3. Lord Palmerston à LI. L. Bulwer, 21 juillet 1840 : I am inclined to think that Thiers has been misled by Ellice and by Guizot. — .\u même, 22 juillet 1840 : It would never do to let Thiers bully us, as our friend Ellice, who has misled him, will no doubt advise him to trj' to do (Sir H. L. Bulwer, 2"he Life of Viscount Palmerston, Book xiii; éd. Tauchnitz, vol. II, pp. 277, 280).
House étaient gallophiles en vertu d'une tradition qui remontait aux temps de la Grande Guerre. Lord Clarendon, qui avait quitté le poste d'ambassadeur en Espagne pour devenir lord du sceau privé, avait dès le début pris position contre la politique de lord Palmerston, moins par sympathie pour la France, dont il venait de combattre l'influence à Madrid, que par défiance à l'égard de la Russie. 11 avait déjà fallu, au début de l'été, que lord Palmerston menaçât de donner sa démission pour obtenir de ses collègues l'autorisation de signer le traité du 15 juillet. Puis on apprit, au mois de septembre, que des vaisseaux anglais bloquaient Beyrouth, que d'autres mouillaient devant Alexandrie, avant même que Mehemet Ali eût eu le temps de faire savoir s'il acceptait ou rejetait les conditions posées par les puissances. On apprit que lord Palmerston avait signé, avec les plénipotentiaires des puissances, un protocole de désintéressement parfaitement correct en soi, mais dont les autres ministres n'eurent connaissance que d'une manière accidentelle et indirecte. Alors les grandes familles whigs s'insurgèrent. Le duc de Bedford et lord Spencer poussèrent lord John Russell, qui avait appuyé en juillet la politique de Palmerston S à se révolter et à réclamer, pour le cabinet tout entier, son droit constitutionnel de contrôle sur la diplomatie nationale, compromis par l'autoritarisme de lord Palmerston et l'indolence de lord Melbourne. Lord John Russell menaça à son tour de donner sa démission, obtint qu'un conseil de cabinet fût convoqué d'urgence^. Lord Melbourne, partisan lui-même d'une politique moins turbulente que n'était celle de lord Palmerston, usait de tout son flegme pour empêcher que la crise diplomatique ne vînt se compliquer d'une crise ministérielle ^.
1. Lord Palmerston à lord John Russell, 4 décembre 1840 : « It was your support of the Treaty of July wliich chiefly induced the Cabinet to adopt it » (Sp. Walpole, Life of lord John Russell, vol. I, p. 362). — Dans son ouvrage de vieillesse, Recolleciions and Suggestions, 1875 (pp. 223-5), lord John Russell, devenu plus antifrançais qu'il n'avait été en 1840, insiste, pour s'en glorifier, sur l'appui donné par lui à lord Palmerston en juillet (Quadruple Traité, instructions à l'amiral Stopford), et passe totalement sous silence sa querelle subséquente avec lord Palmerston.
2. Sp. Walpole, Life of lord John Russell, vol. I, pp. 349 sqq.
3. Voir les lettres adressées par lord Melbourne à lord John Russell, 19, 26, 28 et 29 septembre [Lord Melbourne' s Papers, pp. 477, sqq). — Greville, qui était un membre très actif du groupe antipalmerstonien, a tracé un tableau amusant, mais caricatural, de l'attitude de Melbourne. 11 ne convient pas, avec Thureau-Dangin {Hisloire de la Monarchie de Juillet, vol. IV, p. 294) d'on faire état, sans une réserve, sans même une indication de la source où l'on puise. — Dans le cabinet, lord Palmerston fut constamment appuyé par le nouveau secrétaire d'état à la guerre, Macaulay. Celui-ci était un libéral avancé, presque un radical ; mais il était revenu des Indes dans ce qu'on appellerait aujourd'hui un état d'esprit impérialiste. Voir son discours du 7 avril 1840 {Pari. Deb., 3rd séries, voL LUI, pp. 7i)4 sqq., en particulier p. 719) sur les affaires de Chine, dont s'inspirera plus tard lord Palmerston, visiblement, dans sa fameuse péroraison du 21 juin 1850. — C'est Macaulay qui fut chargé d'écrire dans VEdinburgh Review (janvier 1841, art. ix; vol. LXXII, pp. 529 sqq.),
Lord Palmerston cependant était impertur-
VICTOIRE DE LORD , ui n •..
PALMERSTON bable. 11 ne prenait pas au sérieux cette insur-
rection de l'aristocratie whig. Ceux sur qui lord John Russell devait faire fond songeaient en ce moment à bien autre chose qu'à la conduite des affaires pubHques. Lorsque Guizot, au début de septembre, avait appris la nouvelle des premières démonstrations de la flotte anglaise, c'est en vain que, pour obtenir des explications officielles, il avait couru les bureaux. «Point de ministre à Londres; lord Palmerston à Broadlands, lord Melbourne et lord John Russell à Windsor. On dort bien à l'aise derrière l'océan ^. » Maintenant que lord Melbourne réunissait le cabinet, les ministres étaient encore dispersés aux quatre coins de l'Angleterre; et ils se perdaient en conjectures, pas un ne devinant pourquoi on dérangeait ses vacances. Ces grands seigneurs immensément riches considéraient la politique comme une sorte de jeu noble et bien réglé. Ils constituaient un cercle étroit de familles puissantes, dont les membres se fréquentaient, dînaient, chassaient les uns chez les autres, se mariaient entre eux. Lord Grey était en vérité bien mal placé pour trouver que lord Ponsonby compromettait l'Angleterre par sa diplomatie agressive : lord Ponsonby était son beau-frère, et c'est l'influence de lord Grey qui l'avait placé à Constantinople. Lord Palmerston venait d'épouser la sœur de lord Melbourne : si lord Melbourne prenait trop vivement contre lord Palmerston le parti de lord John Russell, la crise ministérielle dégénérerait en brouille de famille. On avait pu croire un instant que la réforme de 1832 allait changer les règles du jeu, supprimer cette quiétude. Mais non : la bourgeoisie respectait l'indolence de l'aristocratie anglaise. Rien de semblable ici à l'âpreté avec laquelle, en France, les classes nouvelles montaient à l'assaut des ministères, avec laquelle, au sein de la bourgeoisie gouvernante elle-même, chacun disputait à chacun la possession précaire du pouvoir.
Lord Palmerston n'était point troublé davantage par le déchaînement de la presse française : il se réjouissait de ces violences qui rendaient difficile à Londres le rôle des amis de la France. Il savait d'ailleurs que les journaux de Paris traduisaient mal l'état vrai de l'opinion publique; que la masse du pays et le pays légal lui-même voulaient la paix; qu'on s'en apercevrait aussitôt la Chambre des Députés rentrée en séances. Il comprenait que si, pour une fois, Louis-Phihppe avait pris en apparence
l'article consacré à la crise égyptienne. Suivant Duvergier de Hauranne (Revue de& Deux Mondes, vol. XLVII, p. 480), l'article aurait été « retouché d'une part par lord Palmerston lui-même, et de l'autre par lord Clarendon, de tous les ministres le plus favorable à la France depuis la mort de lord Holland ». 1. Guizot, Mémoires, vol. V, p. 309.
la tête du parti de la guerre et encouragé l'attitude belliqueuse de Thiers, ce n'était pas que Louis-Philippe voulût la guerre ^ Louis-Philippe, comme tous les Français, estimait très haut la puissance miUtaire de Mehemet Ali. Il croyait qu'il ne suffirait pas de l'appui naval de l'Angleterre pour aider l'armée turque à la réduire; qu'il faudrait l'assistance d'une armée russe; et que, le jour où une armée russe franchirait le Bosphore sur l'appel du gouvernement anglais, c'en serait fait en Angleterre de la popularité de lord Palmerston. Bref, Louis-Philippe pariait pour et lord Palmerston contre Mehemet Ali. Les événements devaient sous peu donner raison à l'un ou à l'autre.
Pendant le mois d'octobre le ton de la presse parisienne demeura aussi violent; cependant, le parti de la paix gagna du terrain dans les conseils du gouvernement. Thiers fit des propositions conciliantes, que lord Palmerston ne mit point de hâte à agréer. Thiers prit alors de nouveau une attitude guerrière : mais Louis-Philippe le congédia, appelant pour le remplacer aux affaires étrangères son ambassadeur Guizot, qui partit pour la France accompagné des vœux de la cour d'Angleterre. Avant de s'embarquer, Guizot passa deux jours à Windsor; et la formation de son ministère fut précédée par des conversations entre les Tuileries et Bruxelles ^. Encouragé par ce succès remporté à Paris, le parti anglais de la paix fut plus pressant que jamais; lord John Russell mit de nouveau lord Melbourne en demeure de choisir entre lui-même et lord Palmerston. Mais on apprit le 8 novembre l'anéantissement de l'armée d'Ibrahim. Le 27, ce fut la nouvelle de la prise de Saint- Jean-d' Acre. Louis-Philippe avait perdu son pari. Toute la France l'avait perdu avec lui.
Après quoi les événements firent que l'humiliation infligée au pacha d'Egypte et par ricochet à la France fut un peu moins forte que n'avait espéré lord Palmerston. Car il ne s'agissait plus, dans son esprit et dans celui de lord Ponsonby, de savoir si on laisserait au pacha tout ou partie de la Syrie. C'est de l'Egypte elle-même qu'on prétendait le dépouiller : le sultan, agissant à l'instigation de lord Ponsonby, avait prononcé sa
1 . Voir ses déclarations de septembre au comte Apponyi, immédiatement transmises à Londres (lord Melbourne à lord Palmerston, 19 septembre 1840; Lord Melbourne s Papers, p. 478).
2. La reine au roi Léopold, 16 octobre 1840; le roi Léopold à la reine, 20 octobre 1840; la reine au roi Léopold. 23 octobre 1840 (The Letters of Queen Victoria, vol. I, pp. 305, 307, 309; trad. fr., vol. L PP- 304, 366, 368). — V. en particulier cette dernière lettre, datée de Windsor : « Guizot est ici depuis mercredi et part ce matin. Albert lui ... a parlé et moi aussi. Il a promis, en échange de l'ardent désir que je lui exprimais de voir les choses raccommodées, de faire tout ce qui serait en son pouvoir. « Je ne nais que pour cela », répondit-il.
déchéance. Mais, le 25 novembre, le commodore Napier, mouillant devant Alexandrie, signa de sa propre autorité, et sans en aviser ni Londres ni Constantinople, un traité en vertu duquel Mehemet conservait, sous la suzeraineté du sultan, l'investiture héréditaire de l'Egypte. Cédant à la pression qu'exercèrent sur lui ses alliés, l'Autriche, la Prusse et la Russie elle-même, lord Palmerston obtint du sultan qu'il adhérât aux clauses de la convention Napier. Ce fut une légère revanche à Paris pour le ministère Guizot, à Londres pour le parti de la paix. Il n'en est pas moins vrai que lord Palmerston triomphait.
Non seulement il triomphait de Louis-Philippe, prenant plaisir à exaspérer la colère française pour rendre plus radicale l'humiliation de la France; mais il ne faisait nul sacrifice des intérêts nationaux à ses nouveaux alliés. L'empereur Nicolas perdait à Constantinople l'espèce de protectorat exclusif que lui avait conféré le traité d'Unkyar-Skelessi. Au mois de décembre, lord Auckland, le gouverneur de l'Inde Britannique, généralement considéré comme une créature de lord Palmerston, informait les ministres que Ghuzni était tombé, Candahar et Caboul occupés. Lord Palmerston était passé grand homme : il ralliait autour de lui cette masse flottante qui, en dehors des partis organisés, se laisse séduire par tout ce qui augmente le prestige de la patrie. Le prince Albert l'appelait plaisamment « le Second* ». «Le Premier », c'était lord Melbourne; lord John Russell disparaissait au troisième rang. Encore lord Melbourne, bien qu'il fût seulement de cinq ans l'aîné de lord Palmerston, faisait figure d'un vieillard fatigué; tandis que lord Palmerston, à cinquante-six ans, donnait l'illusion de la jeunesse. Il représentait désormais l'honneur, l'égoïsme national; il était John Bull incarné.
Cette victoire personnelle de lord Palmerston était-elle au même titre une victoire pour le parti libéral? Ce parti, lorsque, dix ans plus tôt, il était arrivé aux affaires, avait pris pour programme une politique de paix et d'économies par l'alliance de la France : lord Palmerston, pendant quatre ou cinq ans, avait suivi, cette politique. Puis il l'avait brusquement renversée; et maintenant, par le fait de la nouvelle politique adoptée par lord Palmerston, la France et l'Angleterre armaient l'une contre l'autre. Si ce n'était pas la guerre, c'étaient du moins des dépenses militaires : la formule de la « paix armée » date de 1840 ~. Si cependant les radicaux, les conservateurs, au cours de la discussion de
1. La reine au prince Albert, 8 décembre 1839 (The Letters of Queen Victoria, vol. I, p. 255; trad. fr., vol. I, p. 301).
2. L'expression semble avoir été créée par Thiers (Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, vol. IV, p. 241). Cf. Thiers à De Barante, 22 août 1840 : « L'cxpec-
l'adresse, critiquèrent la diplomatie de lord Palmerston, leurs protestations, dépourvues de véhémence, n'éveillèrent guère d'écho. Le débat était languissant. Tout languissait au Parlement anglais depuis un an.
Les grandes familles aristocratiques, une fois passée l'alerte de 1830, gouvernaient de nouveau paisiblement l'Angleterre comme au xviii^sièole. A quel taux convenait-il de fixer la dotation du mari de la reine? A quel rang devrait-il prendre place dans les défilés et les banquets? Les Dames de la Chambre appartiendraient-elles au clan whig ou au clan tory? Voilà les questions qui agitaient la Chambre des Communes « réformée ». Un conflit qui éclata entre les tribunaux et le Parlement, au sujet de l'affaire « Stockdale contre Hansard », occupa encore les partis : il s'agissait de savoir si la maison Hansard devait être tenue pour responsable devant les tribunaux pour les faits diffamatoires qu'elle se trouvait imprimer, sur l'ordre du Parlement, dans une publication officielle. Afïaire qu'il était difficile de prendre au tragique comme si elle eût intéressé les libertés de la nation. Elle n'en retint pas moins l'attention du Parlement au cours d'interminables débats; et les péripéties ridicules qui marquèrent ces débats contribuèrent à discréditer encore une Chambre des Communes déjà faiblement respectée. Peu importait donc que la politique de lord Palmerston fût contraire aux principes de 1832 : elle avait réussi, et la victoire de lord Palmerston offrait cet avantage indiscutable, de consolider au pouvoir ce ministère sans programme dont jusqu'alors, à chaque réouverture de session, l'existence avait paru précaire. « A présent, note Greville dans son journal à la date du 30 janvier, tout promet une session très facile ; et les conservateurs sont, de leur propre aveu, réduits à compter sur un accident pour les aider à renverser les ministres et à prendre leurs places. » L' « accident » allait se produire, quelques semaines plus tard : ce fut la question du libre-échange. Que cette revendication des classes laborieuses ait pris au dépourvu les plus sagaces parmi les membres de l'aristocratie dirigeante, prouve à quel point cette aristocratie était capable de perdre le contact de la nation. Pour comprendre les prélimitative armée, voilà notre politique d (Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, vol. IV, p. 240). — DeBourqueney à Guizot, 12 février 1841 : ... Alors viendra la question de la paix armée (Guizot, Mémoires, vol. VI, p. 80). — L'expression passe aussitôt en Angleterre. Raikes à Wellington, 6 décembre 1840 : ... Her (France's) paix armée vrill entail upon ail Europe the burthensome necessity of great standing armies, whlch be worse than real war, because its termination never can be foreseen. — Wellington à Raikes, 27 décembre 1840 : The armed peace, as it is called, is nonsense. — W^ellington à Raikes, 1^' mars 1841 : I hâve no confidence in the System of isolement. It does not answer in social life for individuals, nor in politics for nations. Man is a social animal. I hâve still less confidence in paix armée (L. Raikes, Privatc Correspondence with the Duke of Wellington and other dislinguishcd contemporaries, pp. 202, 218 162-3.).
naires de cette crise, les préludes de cette autre Réforme, comparable par son importance, dans l'histoire des idées et des mœurs, à la Réforme de 1832, achèvement et avortement tout à la fofs de cette Réforme, il faut se séparer de cette aristocratie à qui l'indulgence de l'opinion rend si facile l'exercice^des fonctions gouvernementales, et prendre pied, plus bas, dans le monde réel.
Progrès industriel. Crise de 1836. L'agitation contre la nouvelle loi des pauvres. — Naissance et progrès du Chartisme. — L'agitation contre le Corn Law. — Le soulèvement chartiste de 1839. — Progrès de l'agitation libre-échangiste. Le Budget de 1841.