NAISSANCE ET PROGRES DU CHARTISME
Le succès qu'obtenaient, au cours de leurs LES RADICAUX campagnes oratoires, les adversaires de la nou-
velle Loi des Pauvres inquiétait les hommes NOUVELLE . ...,,,
RÉFORME politiques du parti ministériel. Ils sentaient ce
PARLEMENTAIRE parti de plus en plus discrédité entre une masse
bourgeoise que la peur du désordre rejetait vers le conservatisme modéré de Sir Robert Peel, et une masse populaire qui se désafîectionait. Les radicaux parlementaires, simples alliés conditionnels du m.inistère, étaient plus inquiets encore. Ils voyaient la corruption exercer ses ravages dans les circonscriptions sous des formes à peine moins naïves qu'avant le vote du Reform Act, et le Parlement repousser toutes les suggestions faites en vue de soumettre à un tribunal impartial la vahdation des élections contestées. Ils voyaient la déception de 1832 provoquer, chez les ouvriers, une pro- " fonde méfiance à l'égard de la politique. Ces ouvriers écoutaient avec
faveur, non plus les orateurs radicaux, mais Oastler et Stephens, enfants perdus du parti tory, ou Robert Owen, le « socialiste » ennemi du radicalisme. Ils se demandaient s'il n'était pas urgent de réagir, d'expliquer au peuple que, si la Réforme de 1832 l'avait déçu, la faute en était non pas aux démocrates mais aux whigs; que cette Réforme, insuffisamment démocratique, devait être achevée par une autre. En fait, depuis les élections de 1835, ils faisaient des tentatives répétées pour réveiller dans le public l'esprit révolutionnaire de 1830.
Leur effort se porta d'abord contre la Chambre des Lords. Non contre l'existence même de la Chambre Haute : on reconnaissait la nécessité d'une deuxième Chambre, pour empêcher que la destinée de la nation pût être compromise en un jour par le caprice d'une majorité de hasard. Mais on demandait que les pouvoirs de la Chambre Haute fussent limités, qu'elle n'eût plus, sur les décisions de la Chambre des Communes, qu'un droit de veto suspensif. On demandait encore qu'elle cessât d'être héréditaire, et devînt, totalement ou partiellement, élective ^
1. Voir les projets élaborés par Roebuck, 0/ What Use is the Houseof Lords, et : The Evih of the House of Lords (Pamphlets for the People, vol. I, 1835; et Westm. Reo.,
O'Connell, que nous avons vu, dès 1834, songer à adopter ce programme, fit à cet effet, pendant l'été de 1835, une tournée de propagande en Angleterre et en Ecosse ^. Pourtant il fallut bien reconnaître, en 1836, que cet essai d'agitation avait avorté. Le bas peuple refusait de s'échauffer pour défendre contre la Chambre héréditaire les droits d'une assemblée à l'élection de laquelle il ne prenait point de part.
L'institution du scrutin secret, réforme manquée en 1832, constituait d'autre part une des revendications essentielles du parti radical. Chaque année Grotc déposait une motion en ce sens; et chaque année elle était repoussée ^. Mais en 1838 elle le fut dans des conditions que le ministère trouva détestables : il y eut deux cents voix pour, trois cent quinze voix contre, sur lesquelles soixante-cinq voix ministérielles seulement. En d'autres termes, la majorité du parti ministériel se déclarait favorable au scrutin secret; pour en obtenir le rejet, le cabinet était obligé de s'appuyer sur une majorité où ses adversaires politiques prédominaient. Lord John Russell, qui aurait été d'avis de laisser la question ouverte mais qui, pour se conformer aux instructions de lord Melbourne, avait parlé contre le scrutin secret avec énergie, songea à donner sa démission ^ Il ne semble pas cependant que les débats de ce jour-là, qui provoquèrent une tempête parlementaire, aient beaucoup agité le pays. C'était un argument favori des adversaires du scrutin secret que, sous un régime de suffrage restreint, la publicité du vote constituait, pour la masse des non-électeurs, le seul mo^cn de contrôle sur l'exercice du droit de vote par
-octobre 1835, vol. XXIII, pp. 509 sqq.; janvier 1836, vol. XXIV, pp. 47 sqq.); par Macaulay, qui semble avoir prévu la fin de la Chambre des Lords à très brève échéance : « I am quite certain, écrit-il de Calcutta à Ellis, that in a fe\Y years the House of Lords must go after Old Sarum and Gatton. What is now passing is mère skirmishing and manœu\Ting between two gênerai actions. It seems to be of little conséquence to the final resuit how thèse small opérations turn ont. When the grand battle cornes to be fought, I hâve no doubt about the event » (Sir G. O. Trevelyan, Lift and Letters of lord Macaulay, éd. Tauchnitz, vol. III, p. 69); et, en dehors des cercles radicaux, par l'archevêque Whately (lettre à Nassau Senior, 30 novembre 1834; Life, par E. J. Whately, vol. I, pp. 246-7).