Voir plus haut, note p
A quoi bon d'ailleurs essayer de dessiner la carte géographique du Chartisme? Il est plus intéressant d'en tracer, à cette date de 1839, le tableau moral. Car le succès de la philosophie marxiste de l'histoire a créé, sur ce point, des illusions contre lesquelles il est difficile, et, pour cette raison même, important de se défendre.
Voici la première illusion. Selon cette philosophie, la misère et le désespoir de la classe ouvrière iraient croissant avec le progrès du machinisme, par le fait même de ce progrès : le Chartisme serait donc une révolte, en quelque sorte automatique, de l'ouvrier de la grande industrie contre la machine qui l'asservit. En réalité les fractions de la classe ouvrière qui constituèrent en 1839 le gros de l'armée révolutionnaire, ce n'étaient pas celles qui travaillaient aux usines. C'étaient d'abord les mineurs du Nord et de l'Ouest. C'étaient surtout les bonnetiers de Nottingham et de Leicester, les tisserands en soieries de Spitalfields, les tisserands en laine du Yorkshire, les tisserands en cotonnades du Lancashire, qui tous travaillaient en chambre sur des métiers. Classe dont le nombre, loin de diminuer, tendait à augmenter : leur décadence n'en était que plus lamentable. Traités en parias par les ouvriers de la grande industrie, touchant des salaires qui n'étaient égaux qu'au huitième des salaires touchés par ceux-ci, ils demandaient l'intervention de l'État, la fixation d'un salaire minimum. Remède pour eux pire que le mal. Car ils ne pouvaient se maintenir, contre la concurrence des machines, qu'en acceptant des salaires de famine. La fixation d'un salaire légal aurait précipité leur ruine, confirmé la victoire du machinisme ^. Ils étaient donc bien, en un sens, les victimes de la machine, mais d'une manière indirecte seulement, et parce qu'ils avaient à soutenir la concurrence des ouvriers des manufactures, mieux payés, plus heureux ".
1. Lettre d'Ebenezer Elliott à Mr. Tait, reproduisant une lettre de Edw. Sunderland, stufj weavcr, de Leeds, à Fielden et Oastler (Edinburgh Tait Magazine, novembre 1839, p. 253).
2. Sur la décadence de la classe des handloom iveavers, voir un document très curieux, sous forme d'autobiogiaphie, égaré dans un ouvrage théologique; A short account of the life and hardships of a Glasgow weavcr; ivith lus opinion upon the question ai présent in hot dispute between Churchmen and Voluntarics. Written by himself. Containing also Remarks. By David Maclure, printer, author of a letter to Dr. Wardlaw, 1834. — Sur la condition économique des handloom weavers, voir H. of C, 7 mars 1833, discours de John Fielden, Wynn Ellis et Gillon (Pari. Deh., 3rd ser., vol. XVI, pp. 365, 367); 9 mars et 28 juillet 1835 {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XXVI, pp. 715 sqq.; et vol. XXIX, p. 1152 sqq.); 4 juillet 1837 {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XXXVIII pp. 1790 sqq.) : 19 mars 1838 {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XLVI, pp. 871 sqq.). Sur les divers projets tendant à la fixation légale d'un salaire minimum, et en particulier sur le projet de Fielden, voir Report from Select Commiiiec on Hand-Loom Weavers' Pétitions, with Minutes of Evidence and Index, 1834, pp. iii-iv; et Report ..., 1835, pp. xiv-xv. Ces deux rapports sont favorables. Quatre ans plus tard, l'hostilité à l'égard de toute espèce d'intervention de l'État entre employeurs et ouvriers est devenue plus forte et le Report of
C'étaient les ouvriers des usines qui, parce qu'ils touchaient de forts salaires, avaient constitué les puissantes organisations syndicales auxquelles, vers la fin de 1837,1e patronat avait songé à déclarer la guerre. Pour se défendre, les Tmde Unions s'étaient laissé séduire par le mouvement chartiste naissant. Le Northern Star, après un meeting radical tenu à Bury, saluait « le premier exemple d'une Trade Union ayant l'intelligence et la hardiesse de déclarer que la politique est une partie essentielle de ses légitimes objets » ^; et, pendant tout l'été, les grands meetings chartistes avaient été de véritables fêtes des corporations ouvrières, où les irade unions défilaient par escouades, fanfare et bannière en tête. Mais, quand l'agitation chartiste fut redevenue une agitation contre le workhouse, quand les syndicats ouvriers eurent l'assurance qu'ils n'avaient plus à craindre les persécutions du pouvoir, quand Feargus O'Connor etBronterre O'Brien eurent pris la direction du mouvement, les trade unions se dérobèrent, et le Chartisme ne fut plus qu'une insurrection de la canaille. « Le Chartisme, déclarait mélancoUquement un délégué, ne peut obtenir l'unanimité que dans les rangs des ouvriers les plus mal payés. Les hommes qui gagnent trente shillings par semaine ne se préoccupent pas de ceux qui en gagnent quinze, et ceux-ci se soucient aussi peu de ceux qui en gagnent cinq ou six. Il y a une aristocratie parmi les travailleurs, comme il y en a une dans le monde bourgeois » ^. Voici maintenant la deuxième illusion, née, comme la première, du
ibe Commissioners on the Condition of the Hand-Loom Weavers, 1841, est nettement défavorable (p. 49) : il préconise l'abrogation des Corn Laws, et des lois contre la tyrannie des trade unions. — On trouvera, sous une forme résumé?, des détails instructifs au sujet de la condition des handloom weavers dans Michel Chevalier, Cours d'Économie Politique, 1842, pp. 167 sqq.
1. Northern Star, 31 mars 1838. — Cf. 7 juillet 183S :... Antecedently... the différent bodies of Trade Unions considered their order suf ficiently protected by the rules of their respective associations, and they rested satisfied with the protection which thèse rules yielded to their society, and therefore became négligent of their political duties from a fanciful reUance upon their associated strength. ... The trades did not formerty join in public meetings; but, for the reasons stated, they now do.... To the tvades and Newcastle societies both English and Irish, we are indebted to the splendid and astonishing meeting which took place on Thursday last....
2. Séance de la Convention de Birmingham, 16 juillet 1839 (DoUéans, Le Chartisme, p. 117). — Cf. Ann. Reg., 1838, Chron., p. 206 : ... trade unions ... are scarcely ever resorted to, except by those who habitually receive liigh wages ; and they almost invariably make their appearance when trade is prosperous. Ce que VAnnaal Register, dans ce passage, appelle de hauts salaires, ce sont des salaires de 28 à 31 s., de 30 à 35 s. par semaine. — Et Morning Chronicle, 10 septembre 1840 (à propos de la grève générale parisienne) : Neither in England nor in France does the discontent manifest itself strongly in the more intelligent and skilled operatives. In both countries, there is a sort of working class aristocracy, wliich therest aim at being equalized with.... In the Chartist Congress the différence of feeling became distinctly marked in the discussions. The Trade Unions of London, embodying the élite of the operatives, always stood aloof îrom the agitation.... They were appealed to again and again, tono purpose.
marxisme. Le ChaTtisme étant une insurrection des prolétaires contre le capitalisme industriel, et, le marxisme étant considéré comme la meilleure expression théorique de cette insurrection, on cherche instinctivement, à la base du Chartisme, quelque doctrine analogue au marxisme. Or^ il est bien vrai que, dans la mesure où la Loi des Pauvres de 1834 est conforme aux principes de l'individualisme, toute révolte contre cette loi peut être considérée comme plus ou moins vaguement empreinte de ce qu'on appellerait aujourd'hui socialisme. Seulement il y avait déjà en 1839 des « socialistes » conscients, qui demandaient l'abolition de la propriété individuelle par la substitution au capitalisme d'un régime coopératif intégral; et nul ne songeait à confondre ce socialisme avec le Chartisme. Lovett et quelques-uns de ses amis avaient été, étaient peut-être encore des « socialistes »; mais ils se dégoûtaient progressivement du socialisme pour aboutir à un individualisme très voisin de celui des disciples de Bentham. Feargus O'Connor, le grand homme du Chartisme, était un individualiste déterminé; Robert Owen, le fondateur du socialisme, était un ennemi du Chartisme. Un seul parmi les chartistes, Bronterre O'Brien, semble avoir voulu introduire dans ie mouvement des éléments empruntés à Babeuf et à Robert Owen. Encore le voyons-nous répudier expressément le communisme. Il reconnaît à chaque homme la propriété de ce qu'il a produit par son travail, et semble considérer q«e, pour toute réforme sociale, il suffit de supprimer l'appropriation individuelle du sol ^ Les propagandistes de V Anti-Corn-Law Association pouvaient noter comme un symptôme favorable ie fait que les révolutionnaires chartistes, après avoir dénoncé globalement tous les capitalistes, se trouvaient amenés inconsciemment à se coaliser avec eux pour dénoncer les seuls propriétaires fonciers.
La vérité, c'est qu'il n'y a pas de doctrine chartiste. Le chartisme ne fut qu'une révolte de la faim -. Le désespoir populaire s'irritait et s'apaisait, suivant que la récolte était bonne et mauvaise. Nous n'avons pas affaire ici à un peuple révolutionnaire par tempérament et prompt à adopter toute idéologie capable de justifier ses passions destructives. Ces grandes démonstrations, auxquelles des foules innombrables prennent part, sont étrangement pacifiques ^. On interdit les réunions aux flambeaux : les
1. Voir un bon exposé de la doctrine sociale de Bronterre O'Brien dans Rosènblâtt,
Social and Economie Aspects of iheChariist Movement, pp. 115 sqq.
2. Raikes à Wellington, 29 mai 1841 : ... The English require to be better fed than the French. Those who aim at popularity with the latter only appeal to their vanity; the former are to be won by their bellies (L. Raikes, Privatc Correspondence ivith the Duke of the Wellington and other distimjuished contemporaries, p. 277).
3. Louis Blanc, Revue du Progrès, vol. II, p. 249 (1839) : « Les Chartistes ont formé
ouvriers tournent l'interdiction en se réunissant sans lumières et silencieusement ^. On interdit toute réunion en plein air, et les autorités locales refusent aux chartistes l'usage des Town Halls : alors, le dimanche matin, les chartistes envahissent les églises. Mais ils ne se livrent à aucune manifestation scandaleuse, à aucune déprédation. Ils se contentent d'offrir aux riches leur misère en spectacle. Ils demandent pitié plutôt qu'ils n'intimident ^. Déjà, en racontant les soulèvements populaires de 1816 et de de 1819, nous avons attiré l'attention sur cette désharmonie entre l'idéologie révolutionnaire des meneurs et les revendications purement économiques des masses. Les choses n'ont pas changé depuis lors, si ce n'est que même à Londres les meneurs révolutionnaires ont perdu du terrain. La seule idéologie à laquelle ces foules ouvrières restent accessibles, c'est l'idéologie chrétienne des sectes dissidentes. Les ministres de ces sectes ont pu, dans les débuts de l'agitation chartiste, marquer de la sympathie pour le mouvement; il s'agissait de grouper alors toutes les petites gens sur un programme de radicalisme politique. Tout change en 1839; et bien des hommes d'ordre, négligeant les calomnies du parti tory, rendent justice à ces églises de petite bourgeoisie : il faut bien reconnaître que leurs ministres, malgré l'ostracisme social auquel ils sont en butte de la part des classes dirigeantes, servent d'auxiliaires officieux à ces classes dirigeantes dans leur lutte contre l'esprit révolutionnaire '.
'avant-garde de la démocratie de l'Angleterre. Dans leurs meetings ils affectaient jusqu'aux formes extérieures de la démocratie française... Mais c'était pour le gros de la nation plutôt un spectacle qu'un symbole, on venait écouter les orateurs pour passer le temps, et la circulation des voitures n'était pas même interrompue sur les places où ils se tenaient. — Cf. Life and Opinions of General Sir Charles James Napier, by Lieut. General Sir AVilliam Napier, vol. II, pp. 39, 43, 49.
1. R. G. G;:mmage, The History of Ihe Chartist Movement, p. 153.
2. R G. G;mmage, The History of the Chartist Movement, p. 153. — Ann. Reg., 1839, p. 304. — Times, 21 août 1839, d'après le Leeds Intelligencer.AX Bradford, the working men attcnded St James' Church, having previously sent a deputation to the Rev. Mr Bull, as had been done in other instances, requesting accommodation and that a certain text {Amos, viii, 4 to 8) might be the subject of the discourse.
3. Quelques extraits typiques du Christian Advocate, l'organe des « Dissidents politiques », en pleine agitation chartiste, donneront une idée de l'attitude du Dissent. 3 juin 1839 : ... (compte rendu du meeting annuel de l'assemblée de la Congregational Union). The Rev. J. A. James referred to tlie numerous revival meetings lately held In this country. Will it be believcd by a large portion cf the niembers of the Establishnunt in this country — that portion that considcr the Dissenters as little else than a politlcal faction — that forty Dissenting ministers could meet in thiee days", solemn public service and private conférence, without a passing allusion to the questions which hâve been agitated with so much bitterness of spirit. — 27 mai 1839 : ... Ten thousand troops would not be removed from Ireland, nor a rocket-brigade sent to Birmingham, for nothing! Yet it seems difficult to reconcile ail this with the comparative insignificance of the Chartist meetings, and the somewhat contemptible tranquillity that bas foUowed their note of préparation for open hostility. — 15 juillet 1839 : Far be it from us to apologize for the violence of Chartisra; but that is the puling of children compared with the dangers which must ensue. If, under the
CHARTISTES ET LroRE-ÉCHANGISTES. 309
Le 1er juillet, la Convention se réunit de BIRMISGHAM nouveau à Birmingham. Elle avait reçu de ses
ET XEWPORT. .. ^ , , ° . . , .
. T.^r.-rrr.wr^x'^ clccteurs Ic mandat d organiser le « mois sacre »,
DE L'INSURRECTION autant dire la grève générale. Elle remit sa CHARTISTE décision au lendemain du jour où la Pétition
aurait été discutée à la Chambre des Communes, c'est-à-dire au 13 juillet, et prit le parti de retourner à Londres, où les délégués se trouvèrent de nouveau assemblés le 10. Le 12, par deux cent trente-sept voix contre quarante-huit voix radicales, la Chambre des Communes, après avoir écouté un terne plaidoyer d'Attwood, une vive réplique de lord John Russell, un discours excentrique du jeune Disraeli ^ refusa de prendre la Pétition en considération. Le 13, la Convention s'exécuta, et fixa au 12 août le com.mencement du « mois sacré ». A Birmingham où depuis une quinzaine la fermentation était extrême, et où, le 8, l'arrivée de renforts policiers venus de Londres avait provoqué une première échaulîourée, des troubles graves éclatèrent le 15; tous les magasins de la plus belle rue de la ville furent mis à sac. Alors les ministres prirent le parti de sévir : la Pétition Nationale ayant été apportée et reçue selon les formes au Parlement, l'agitation n'avait plus légalement de raison d'être. Les arrestations se multiplièrent"; et, loin de réagir contre les persécutions, le Chartisme s'effondra.
Le 16 juillet, la Convention adopta une résolution dilatoire, déclara ne pouvoir « assumer la responsabilité de dicter la date ou les modalités de la grève », et nomma une commission de cinq membres, chargée de rédiger l'adresse par laquelle la Convention justifierait ce mouvement de recul. L'adresse parut le 6 août; elle expliquait, en termes à peine voilés, que l'on ne pouvait faire la grève générale sans l'appui des trade unions, et que les trade unions avaient refusé de répondre à l'appel de « leurs frères moins fortunés » ^. Le 12 août se passa presque sans désordres. Le 6 sepguise of free and popular institutions, we must longer continue to exclude the people from the fair enjoyment of those physical and moral blessings, wliich, under the providence of God, v.e are able, and bound, to confer upon them. — Le 22 juillet, après avoir flétri « the atrocious conduct of the Birmingham rabble », le Christian Advocate insinue que le soulèvement « sprang, no doubt, from the loin<! of that anti-poor law agitation which the tory press bas so much encouraged >
1. H. ofC, 12 juillet 1839 (Pari. Deb., 3rd ser., vol. XLIX, pp. 220 sqq., 236 sqq., 246 sqq.).
2. 443 condamnations en 1839-40 suivant Lovett {Life and Struggles, p. 238); 543 suivant Rosenblatt (Social and Economie Aspects of the Chartist Mouement, pp. 205-6).
3. « It is the deliberate opinion of this Council, that unless the trades of Great Britain shall cooperate as united bodies with their more distressed brethren, in making a grand national moral démonstration on the 12th instant, it will be impossible to save the
country from a révolution of blood Under thèse circumstances, we implore ail our
brolher Chartists to abandon the project of a sacred month.... We also implore the
tembre, la Convention se déclara dissoute. A un banquet qui leur fut offert à Edimbourg en octobre, les hommes d'État libéraux se réjouirent de n'avoir fait appel, pour dominer le Chartisme, qu' « au vieux droit commun du pays »; ils constatèrent que « le Chartisme s'était évanoui •en fumée » ^.
Brusquement, le 6 novembre, alors que le Chartisme semblait presque oubhé, la capitale apprit, en lisant les journaux du matin, que l'avantveille une grave insurrection avait éclaté dans la ville galloise de Newport. Plusieurs milliers de chartistes avaient investi l'Hôtel de Ville. Une vraie bataille avait été livrée. On sut plus tard qu'une insurrection générale avait été combinée pour éclater simultanément dans le Yorkshire et dans le pays de Galles. Le mouvement insurrectionnel avait échoué dans le Yorkshire parce que Feargus O'Connor, pris de peur, l'avait contremandé; mais il n'avait pas eu le temps de faire parvenir le contre-ordre aux Gallois, et ceux-ci avaient attaqué au jour dit. Ce fut une misérable affaire. Le maire, quelques notables et vingt-huit soldats, commandés par un lieutenant, suffirent à tenir en respect la ftîule des insurgés, armés de fusils et de piques ^. Une dizaine de chartistes perdirent la vie dans la bataille, quatorze furent traduits en justice pour haute trahison. En tête de ceux-ci, John Frost, l'organisateur du coup de main, qui avait été jusqu'au mois de mars un des Juges de Paix de lord John Russell. Feargus O'Connor disparut pour un temps, voyagea en Irlande.
Lorsqu'au mois de février 1840 le Parlement rentra en séances, il se trouva naturellement des conservateurs, dans l'une et l'autre Chambre, pour déplorer les désordres récents et en rendre responsable la faiblesse gouvernementale. Si pourtant ils avaient été sincèrement alarmés, auraiton vu des avocats distingués, membres du parti conservateur. Sir Frederick Pollock, l'avocat Goulburn, s'offrir pour défendre devant les tribunaux les inculpés chartistes? Le thème de leurs plaidoiries se laisse
united trades, if they would save the country from convulsion, and themselves and families from ruin, to render their distressed brethren ail the aid in their power, on or before the 12th inst., towards realizing the great and beneficent object of the holiday (R. G. Gammage, History of the Chartist Movement, p. 155).
1. Voir la reproduction des discours, Quart. Rev., décembre 1839, vol. LXV, p. 294.
2. Stanhope {Conrersations with Wellington, p. 195) écrit à la date du 13 novembre 1839 : The Duke gave us a fullaccount of the Newport revolt. There is one thing, he said, always to be borne in mind in this country, and that cannot be irapressed too much, though in France it does not prevail, at least not at ail to the same degree, that, whenever people do what they know is wrong, and against the law, they become most terribly frightcned, and run away. How else can you account for thirty men putting to fight six thousand? — J. West, A History of the Chartist Movement, pp. 143-4, émet cependant des doutes sur le nombre présumé des éraeutiers, et conclut : « Pour un cas du même genre, voir comment Falstalï raconte son aventure dans le Henry IV >de Shakespeare, 1^*= Partie. 6* acte, scène iv ».
deviner. Les paroles que les chartistes avaient prononcées, les actes qu'ils avaient commis, n'étaient pas plus graves que les paroles et les actes des radicaux réclamant en 1832, avec la sanction du ministère •whig, la capitulation de la Chambre des Lords et l'adoption du Ref^rm Bill. Parmi les Juges de Paix qui avaient eu la charge de rétablir l'ordre à Birmingliam en juillet, on remarquait d'anciens délégués des meetings chartistes. John Frost lui-même avait été un Juge de Paix jusqu'au jour où on avait eu peur de lui, et où on l'avait frappé pour avoir pris part à des meetings dont lord John Russell avait commencé par reconnaître expressément la légalité. C'étaient d'excellents arguments. Mais, encore une fois, les tories tiraient trop bon parti de la peur du Chartisme pour qu'on pût les considérer comme en ayant eux-mêmes bien peur.
Ils voyaient qu'un peu partout les ouvriers chartistes promettaient, en haine des whigs, de venir en aide aux tories quand il y aurait des élections générales. Les « associations conservatrices ouvrières » recrutaient sans cesse des adhérents nouveaux dans le Yorkshire et le Lancashire. Thomas Carlyle venait, dans un brillant essai, de tirer la morale de l'insurrection chartiste. Il considérait qu'elle signifiait la faillite du hbérahsme politique, et même du radicalisme, en dépit du fait que le programme apparent du Chartisme était radical et politique. Elle signifiait, à l'en croire, que la question sociale prenait le pas sur la question politique, et que le monde moderne évoluait vers quelque régime monarchique et aristocratique tout à la fois, mystique et paternaliste. L'ouvrage avait, pour le public tory, d'autant plus de prix que Carlyle était plus détaché de toute considération de parti.
Si les classes dirigeantes avaient été un instant alarmées au début de 1839, leur alarme s'était dissipée quand, les chartistes ayant été condamnés à en venir aux actes, leur faiblesse avait éclaté au grand jour. Décidément ce n'était pas ici une révolution à la française, mais un de ces grands mouvements de masse comme le nord industriel en avait connus pendant les années qui avaient suivi le rétablissement de la paix, et sur lesquels on commençait à se blaser ^ C'est en juin 1837, non en décembre
1. Voir le curieux article d'un fouriériste français, qui voyagea en Angleterre à cette époque, et dont le témoignage (La Phalange, 15 août 1839) n'est pas suspect, puisqu'il considère le mouvement chartiste, « on plutôt les idées qu'il développe chez les classes inférieures » « comme étant de nature à bouleverser l'Angleterre de fond en comble ». Mais il ajoute aussitôt : « Voilà l'opinion bien décidée que je me suis faite ici, malgré la parfaite sécurité que professent de ce côté-là les classes supérieures et moyennes de ce pays », et un peu plus bas : « Les Anglais pensent si peu comme moi à cet égard que quand je prononçais devant l'un d'eux le mot de chartistes : « Chartistes? me disait-on, qui est-ce qui s'occupe de chartistes en Angleterre? On ne parle des char-
1838, que Greville avait eu raison. Il n'arrivait rien. En Angleterre, il n'arrivait jamais rien.
Pendant tout le printemps et tout l'été de 1839, la question de l'administration de l'Irlande et de la Jamaïque avait pris dix fois plus de temps au Parlement que la question du péril révolutionnaire. Maintenant la Convention était dispersée, les meneurs étaient en prison, et l'on ne songeait qu'au mariage de la reine. Bien loin que l'agitation chartiste eût fortifié au Parlement le parti radical, c'étaient les conservateurs qui prenaient l'offensive pour demander, sur un point, une restriction du droit de suffrage tel qu'il avait été défini en 1832. Lord Stanley déposa un Irish Registration Bill qui, sous prétexte de rerhédier au scandale manifeste de la confection des listes en Irlande, visait à rendre plus difficile pour les petits cultivateurs l'obtention de la franchise, et à diminuer ainsi, par un détour, le nombre des électeurs catholiques ^ Il fallut que le ministère déployât, pendant de longs mois, toutes les ressources de la tactique parlementaire pour empêcher que le bill de lord Stanley ne fût adopté.