‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècle (volume 2)Chapitre 149 sur 158 · Morning Chronicle, 14 août · texte numérisé non relu

Morning Chronicle, 14 août

du gouvernement anglais, pourvu que l'aristocratie leur abandonnât la direction de la politique commerciale du pays. La différence avec le radicalisme benthamique était plus profonde encore. La doctrine de Bentham s'est présentée à nous comme une doctrine à double aspect. Sous l'un de ces aspects, elle considérait la société comme l'œuvre du législateur, comme l'émanation de la loi. Elle ne tendait donc en aucune manière à diminuer les fonctions de l'État: pourvu que l'État démocratisé exprimât la volonté du plus grand nombre, le benthamisme s'accommodait d'une extension marquée de ses fonctions. Sous un autre aspect, la doctrine considérait la société comme un produit spontané de la volonté des individus, en dehors de toute contrainte de l'État. Telle était la tradition de Hume et d'Adam Smith, reprise par l'école de Bentham, et retenue maintenant, à l'exclusion de la tendance contraire, par Richard Cobden et son groupe. Le radicalisme manchesterien se différencia du radicalisme de Bentham par une défiance beaucoup plus absolue à l'égard de toute intervention de l'État.

Renoncez, disaient les hommes de la Ligue, à cette fiction d'une sagesse collective, qui peut guider d'en haut les volontés individuelles. Il n'existe que des individus. Que chacun de ces individus gagne sa vie en travaillant sans s'occuper du voisin, achète au meilleur compte, vende le plus qu'il peut; et la paix et la justice régneront sur la terre. Philosophie d'hommes d'affaires? Morale de commis-voyageurs? Ce serait faire tort à la propagande manchesterienne que de négliger les éléments de sentimentalisme qu'elle renferme. Bien des années avant la formation de VAnti-Corn- Law League, l'Angleterre avait été le théâtre d'une autre agitation, purement désintéressée, et qui avait remporté un plein succès : c'était l'agitation pour l'émancipation des esclaves. Oastler et Stephens avaient copié les formes de cette agitation, se contentant de retourner contre les anti-esclavagistes leurs arguments sentimentaux, taxant ceux-ci d'hypocrisie s'ils refusaient de s'apitoyer sur les esclaves des grandes usines, sur les prisonniers des workhouses, aussi malheureux que pouvaient l'être les nègres des Antilles. Maintenant les orateurs de VAnti-Corn-Law League embarrassaient Stephens et Oastler par une argumentation de même ordre. Ils dénonçaient l'hypocrisie de la gentry rurale s'apitoyant sur le sort des ouvriers des fabriques, alors que le sort des ouvriers agricoles — ils le prouvaient, statistiques en mains — était tout aussi misérable. Et ce n'étaient pas seulement les ouvriers agricoles qu'ils présentaient comme étant les ilotes de l'aristocratie anglaise; tous les ouvriers, tous les consommateurs étaient, à les en croire, réduits d'une manière occulte en esclavage par l'institution « diabolique » des corn laws. C'était donc un mouve-

ment pour l'affranchissement des esclaves qu'ils avaient entrepris à leur tour; ils faisaient appel, eux aussi, à la sensibilité publique. Sur les plateformes de leurs meetings, ils savaient faire pleurer leurs auditoires. Euxmêmes, parfois, fondaient en larmes ^

Tant d'émotion, chez ces fabricants de cotonnades que leurs adversaires, révolutionnaires ou tories, représentaient d'un commun accord comme de secs égoïstes et d'impitoyables tyrans, déconcerte d'abord. Mais on est moins déconcerté quand on rapproche les grands meetings libre-échangistes de ces meetings religieux organisés depuis un siècle par Wesley, Whitefield, et, de génération en génération, par tous les « prédicateurs ambulants » formés à leur école. Le méthodisme a constitué un vaste système pour exalter et discipliner tout à la fois la senisbilité des foules; et quiconque en Angleterre, depuis Wesley, a organisé un mouvement de propagande, a, consciemment ou inconsciemment, copié le modèle wesleyen. Sans doute, la doctrine libre-échangiste, prise en soi, n'est pas une doctrine sentimentale. Richard Cobden est un utilitaire; et s'il nous dit que ses sympathies vont au protestantisme, c'est pour des raisons de froide politique, c'est parce qu'il considère le protestantisme comme plus favorable que le catholicisme au développement de la civilisation industrielle ^. Mais Bowring, dont la visite à Manchester, en septembre 1838, provoqua la formation de VAnti-Corn- Law Association, est un chrétien sentimental, un membre actif de la communauté unitarienne. John Bright, membre du comité provisoire de r « Association », est un quaker. Et dès le moment où la « Ligue » fut constituée, les pasteurs des diverses dénominations nonconformistes y affluèrent.

Soucieux de retenir leurs ouailles sur la pente du chartisme révolutionnaire et de la démagogie tory, ils étaient las de prêcher une sagesse toute négative. Le programme de la « Ligue » les tira de difficulté : ils purent enseigner au peuple une doctrine qui ne fût pas une doctrine de lutte de classes, mais au contraire de paix entre les classes, comme aussi entre les nations. Dieu a voulu que tous les hommes fussent unis : pourquoi des lois mauvaises les dressent-elles les uns contre les autres? Dieu a fait pousser assez de blé sur la surface de la terre pour nourrir tout le genre humain : pourquoi les hommes empêchent-ils le blé, là où il surabonde, de venir rassasier les hommes là où la récolte fait défaut? En 1841, pour

1. Voir l'incident rapporté par Prentice, et qui se produisit le jour où les délégués libre-échangistes furent reçus en audience par lord John Russell (Historg o/ Uie Anti- Corn-Law League, vol. I, p. 155).

2. England, Ireland, and America, chap. ii (Works, vol. I, p. 55 sqq.).

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remplacer le Patriot et le Christian Advocate disparus, les sectes dissidentes fondèrent un nouvel organe, le Nonconformist de Miall, qui prit pour devise : « La Dissidence du Dissent, et le Protestantisme de la Religion Protestante ». Journal dont l'apparition est importante dans l'histoire des idées, puisque le jeune Herbert vSpencer allait y faire bientôt ses débuts d'écrivain. La rédaction expliquait, dans un premier article, que, si les Dissidents n'avaient, depuis 1832, su acquérir que si peu d'influence sur la vie politique de la nation, c'est qu'ils s'étaient placés au point de vue étroit de leurs intérêts de secte. Le nouvel organe prétendait représenter <( non une classe, mais des principes », le principe « religieux » de « la justice à tous, la liberté pour tous, la paix entre tous », en d'autres termes le libre-échangisme intégral^. Le 17 août s'ouvrit à Manchester, sur la question des Corn Laws ^ une « Conférence des Ministres de la Religion », à laquelle assistèreiit six cent cinquante ministres du culte chrétien, Dissidents évangéliques, sociniens, catholiques. Un seul ministre de l'Église anglicane répondit à l'appel. Les wesleyens s'abstinrent, fidèles à la règle de leur communauté qui leur interdisait de prendre pai't à une agitation politique quelle qu'elle fût; Bunting, pape du wesleyanisme, tint néanmoins, par une lettre adressée aux organisateurs de la Conférence, à se déclarer publiquement favorable à l'abrogation des Corn Laws. Les délibérations durèrent trois jours; et l'assemblée décida, par un vote unanime, que les Corn Laws constituaient « une grave offense à l'Être au nom duquel les rois régnent et les princes décrètent la justice » -. Le libre-échangisme devenait une religion.

„^ ^, L'agitation se trouvant ainsi lancée, quelle

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