LES PARTIS EN
Le Parlement fut prorogé le 16 octobre, dis- ÉLECTIONS sous le 3 décembre : on appréhendait, pour
CP'NF'H AT E^
ces élections faites sous un nouveau régime au DU NOUVEAU sortir d'une crise aussi grave, des désordres,
PARLEMENT des émeutes peut-être ^ : les Unions politiques
dont l'action avait tant contribué à la victoire du parti de la Réforme, mais qui n'avaient pas obtenu pour tous leurs clients les droits civiques auxquels ils aspiraient, u'allaient-elles pas organiser le tumulte autour des estrades où l'on viendrait voter, intimider les électeurs, essayer de rendre les opérations impossibles lorsqu'il apparaîtrait que le candidat de leur choix ne serait pas élu? En fait c'est à peine si ces prédictions alarmistes se vérifièrent dans une dizaine de circonscriptions du nord et du centre : à Londres, pas le moindre désordre ^. On avait réduit à deux jours, dans les comtés, la durée de l'élection; et
1 Sur ces pronostics, et sur la manière dont effectivement les élections se passèrent, voir deux articles de l'Edinburgh Review, octobre 1832, art. xi : Working and Prospects of the Reform (vol. LVI, pp. 245 sqq.) et janvier 1832, art. x : The Reformed Parliament. — The Ballot (vol. LVI, pp. 543 sqq.).
2. Ann. Reg. 1832, pp. 303 sqq. — Lord Grey à la princesse Lieven, 12 décembre 1832 : Never was there anything so completely successfui as the London élections. Not one Radical returned, not one soi-disant Conservative ; not a syraptom of violence or tumult. Nobody who passed through London would hâve knovm that an élection was goingon.... Ireally believe that there has not been a disturbance anywhere, except where it was provoked by the Tories, whora God seems to hâve blinded for their destruction {Correspondence of Princess Lieven and Earl Grey, vol. II, pp. 428-9).
on se demandait si on réussirait à faire voter en si peu de temps un si grand nombre d'électeurs, hâtivement inscrits sur les nouvelles listes : tout se passa sans encombre. En vérité, sauf en Ecosse où les bourgs avaient été privés jusque là de tout régime représentatif effectif, il n'y avait sans doute pas un sujet anglais qui n'eût déjà, soit comme acteur, soit comme témoin, pris part à une élection parlementaire. Le régime électoral avait été profondément remanié : ce n'était pas cependant, au sens propre du mot, l'entrée dans un monde nouveau.
Le 24 décembre, il n'\' avait plus d'autres résultats à attendre que ceux de quelques circonscriptions lointaines d'Ecosse ou d'Irlande : on savait comment l'Angleterre serait gouvernée. Les « conservateurs » (c'est le nom nouveau que les tories avaient cru politique d'adopter) furent réduits à se consoler de leur mieux en constatant qu'ils n'avaient pas été balayés jusqu'au dernier. L'extension de la franchise, dans les comtés, aux tenanciers d'un immeuble d'une valeur locative de 50 1. avait été votée expressément en vue de consolider l'influence des propriétaires fonciers : l'Opposition conserva en conséquence quelques sièges dans les comtés. Un dans le Gumberland, un dans l'Essex, un dans le Dorset, un dans le Bucldnghamshire, un dans le Lancashire, deux dans le Westmoreland ; lord Althorp partagea avec un conservateur la représentation du Northamptonshire. La nouvelle définition du cens électoral laissa subsister un grand nombre de petites circonscriptions urbaines où quelques centaines de contribuables seulement étaient pourvus de la franchise : les conservateurs y disposaient, sous le régime du scrutin public, de bien des moyens de pression. Ils réussirent même à faire passer, par exception, des candidats dans quelques grandes villes, à Bristol, à Liverpool ; à Norwich leurs deux candidats furent élus. Bien entendu, les Universités leur demeurèrent fidèles^. Mais, tout compte fait, ils n'étaient guère plus de cent cinquante dans la Chambre nouvelle. Sur six cent cinquante-huit membres dont elle se composait comme l'ancienne, plus de cinq cents appartenaient au parti de la Réforme. En Irlande vingt-cinq conservateurs furent élus sur cent un représentants; en Ecosse, dix à peine sur cinquante ; dans le Lancashire et le Yorkshire, six ou sept sur soixante-deux ; à Londres, pas un ne fut élu ".
1. Sur ces succès conservateurs, voir Ann. Reg., 1832, pp. 301-2.
2. Les partis n'étant pas à cette date organisés avec une rigueur absolue, on ne saurait être catégorique à ce sujet. Lord Mahon, écrivant à Robert Peel, le 8 janvier 1833, donne les chiffres suivants : Conservateurs, 150; Ministériels, 320; Radicaux, Repealers, etc., 190 (C. S. Parker, Sir Robert Peel, vol. Il, p. 209) : — Goulburn, d'après une lettre que lui adresse Robert Peel, le 3 janvier, ibid., p. 214) estimait à 140 le nombre des conservateurs. — l.'Edinburgh Revieiv (janvier 1833, art. x. The Rcformed Parliament,
Cette majorité énorme, presque monstrueuse, le problème est de savoir de quels éléments elle était constituée. La Réforme de 1832 avait été tout à la fois la victoire d'une faction — un groupe de grandes familles whigs — et d'une classe — la masse des électeurs bourgeois, fermiers, rentiers, manufacturiers, boutiquiers, auxquels la franchise électorale avait été uniformément concédée sur toute l'étendue du royaume. Cette classe n'allait-elle pas, après la victoire, se soustraire à l'ascendant de la faction dont elle avait accepté la direction tant qu'avait duré la bataille? La Chambre des Communes n'allait-elle pas se remplir brusquement de financiers, de négociants, d'industriels? On ne constate rien de pareil. Le nombre des représentants du monde des affaires resta, après 1832, à peu près ce qu'il était avants Fait plus caractéristique encore, les membres des sectes protestantes formaient, dans tous les bourgs, sous le nouveau régime, l'appoint de la majorité; ils étaient probablement partout la majorité de l'électorat hbéral; dans un certain nombre de locahtés ils constituaient peut-être la majorité du corps électoral 2. On s'attendrait donc à voir les Dissidents abonder dans le Parlement réformé : et
The Ballot; vol. LVI, p. 562) mentionne « 130 or 140 Tories who... are avowedly members of that party », plus « 15 or 20 wavering and uncertain raen who deny their being Tories ». — J. Grant, écrivant un peu plus tard (Random Recollcctions of the House of Gommons, 1836, pp. 87-9), estime à 192 le nombre des Tories dans le premier Parlement Réformé.
1. Nous avons trouvé, pour le Parlement de 1812 (cliiffres rectifiés sur ceux que nous avons donnés dans notre vol. I, p. 138) : 23 banquiers; 34 représentants des intérêts mercantiles, dont 6 industriels, 13 marchands, 4 brasseurs, 2 directeurs de la C'e des Indes, etc. — Le Black Book de 1835 (p. 686) donne, pour le Parlement élu en 1830, les chiffres suivants : East India Interest, 62; West India Interest, 35; Bankers, 33. — Pour les mêmes élections, Carpenter, dans sa Political Letter du 6 novembre 1830, donne les chiffres : Merchants and Tradesmen, 82; Bankers, 36. — Pour le Parlement de 1833, Wade {British History, p. 929) donne les chiffres : Merchants and Traders, 33; Manufacturers, 16; Bankers, 33. — Le Rotten House of Gommons, 1837, p. 20, donne, pour le Parlement élu en 1835 : Bankers, 35; East India Proprietors, 35; West India Proprietors, 14. — Dans la Chambre des Communes élue en 1837, nous avons relevé les noms de 97 représentants du monde des affaires, sur lesquels 29 banquiers, 26 merchants, 14 industriels. L'accroissement commence à peine à se faire sentir. {The Assembled Gommons; or, Parliamentary Biographer : ivith an abstract of the law of élection, and the usages of Parliament, by a member of the Middle Temple, London, 1838).
2. Voir Morning Ghronicle, janvier, février, mars 1834, les statistiques par lesquelles les Dissidents essaj^èrent d'établir qu'ils l'emportaient par le nombre sur les membres de l'Église établie. Ces statistiques ne sauraient évidemment être utilisées qu'avec les précautions nécessaires. Voir cependant les chiffres donnés pour Leicester (10 mars), et qui semblent authentiques : The number of the electors who polled at the last contest for that town was 2 260; of thèse 1 107 are Dissenters, 936 are Churchmen, and 167 of unknown religions opinions. Of the 1 107 Dissenting voters, 1 024 gave their suffrage in december 1833 in favour of the Ministerial Candidates.... On the other hand, 811 Churchmen... voted for the Anti-Ministerial Candidate; and of the 167 nondescript electors 100 voted with the Dissenters as above, and 67 for the political adversary of the Cabinet. — N. B. Dans ces statistiques, les Catholiques sont comptés au nombre des Dissidents.
cette invasion aurait constitué, si elle s'était produite, une véritable révolution sociale. Mais elle ne se produisit pas. Si on néglige le groupe — lui-même fort peu nombreux — de ceux qui se disent Unitaires et ne sont en réalité que des libres penseurs, des déistes, sous une dénomination chrétienne ^, on ne trouve au nombre des élus que deux membres des sectes évangéliques : le quaker John Pease et le méthodiste John Wilks, auxquels viendra s'adjoindre, quelques mois plus tard, le congrégationaliste Edward Baines.
Soixante-quatre officiers de l'armée de terre, dix-neuf officiers de marine, quarante-cinq officiers de la mihce et de la yeomanry; plus de quatre cents membres sans profession, près de deux cents apparentés ou alliés à des pairs. Le premier Parlement réformé restait, par la volonté d'un électorat bourgeois, un Parlement composé, en immense majorité, de country gentlemen et d'aristocrates. Les journaux conservateurs, au lendemain de la bataille électorale, le constatèrent, non sans ironie. Ils prétendirent que, lorsque les whigs avaient élaboré un système compliqué pour décider quels bourgs électoraux seraient jugés indignes de conserver leur franchise, ce système avait été tout simplement conçu de manière à supprimer les bourgs où la nomination des membres appartenait au parti tory, à sauver ceux qui étaient soumis à l'influence locale de quelque grande famille whig. Ils dressèrent la liste des circonscriptions où le nombre des électeurs se trouva être inférieur, souvent très inférieur, à trois cents et qui avaient cependant conservé leurs deux représentants — deux membres de la majorité ministérielle -. Critiques peut-être justifiées en partie. Mais les conservateurs avaient tort de se plaindre : ils bénéficièrent du fait que le nouveau Parlement se recrutait dans l'aristocratie. Lorsqu'il fallut élire le speaker de la nouvelle assemblée, les ministres
1. G. W. Wood, Brotherton, D. W. Harvey, Faithfull, Gillon. — Cf. EAectic Review, octobre 1833; 3rd ser., vol. X, pp. 303 sqq. : How can Disseuters expect to exercise any influence upon the national councils and institutions, but through their représentatives? Do they dream of obtaining the récognition of their rights, or promoting tlie advance of their principles, by pétitions, or resolutions, or conférences with the Premier?... Should we wrong the Reform Government, by expressing the suspicion that for orthodox Dissenters, as a body, they incline to entertain a not uncourteous, but very aristocratical feeling of contempt? And truly, if Dissenters can shew no better front in Parliament, they must subrait to the sort of feeling which is naturally excited by the display of either poUtical weakness or a supineness bordering on imbeciUty. Their exclusion under the old system was no indication of their relative strength, and involved no dishonour. But their self exclusion from a bona fide national représentation will inevitably produce, in the minds of both our legislators and the Government, the impression that they are entitled to smaU considération,
2. Quart. Rev., avril 1833, art. x. The Présent and Last Parliaments (vol. XL IX, pp. 255 sqq.).
demandèrent le maintien du Speaker de l'ancienne Chambre desCommunes, Manners Sutton, un tory : et il ne se trouva qu'une poignée de radicaux pour protester contre cette manifestation de courtoisie à l'égard du parti vaincu. Il serait d'ailleurs absurde de vouloir expliquer par certaines dispositions frauduleuses du Reform Bill la composition aristocratique de la nouvelle assemblée : ce n'est pas seulement dans les petits bourgs, restés après la Réforme les bourgs de nomination de l'aristocratie, c'est aussi dans les circonscriptions populaires que la bourgeoisie anglaise se montra souvent fidèle aux vieilles familles du pays.
Telles sont les réflexions qui se présentent à
LA. PRESSIO V ^ r
RADICALE ^ l'esprit lorsqu'on analyse aujourd'hui la liste
des membres du premier Parlement réformé. Mais telle ne fut pas d'abord — il s'en faut de beaucoup — l'impression des observateurs contemporains. Les Anglais modérés, rassurés momentanément par les paisibles élections de décembre, trouvèrent un nouveau sujet d'alarme dans le brusque accroissement numérique du groupe radical.
De quels éléments se composait le groupe? Voici d'abord les hommes dont la foule avait pris l'habitude d'acclamer les noms, au cours des meetings qui précédèrent le vote du Reform Bill. Si Hunt n'avait pas été réélu à Preston, qui cessait sous le nouveau régime d'être une circonscription de suffrage universel, Sir Francis Burdett, Thomas Attwood et William Cobbett étaient là; et si Francis Burdett, désabusé, vieilli, préparant sa défection, ne joua plus qu'un rôle effacé, Attwood et Cobbett se montraient impatients de faire scandale. Cobbett, pour ses débuts parlementaires, alla s'asseoir sur le premier banc de l'Opposition, côte à côte avec le leader conservateur. Sir Robert Peel. Ne mentionnons que pour mémoire certains parlementaires dont c'est à peine si l'histoire a gardé le souvenir, qui ne furent pas cependant dépourvus d'influence : Warburton, Clay, Whittle Harvey. Mais voici John Fielden, le grand industriel du Lancashire, défenseur opiniâtre du prolétariat des fabriques. Voici les « radicaux philosophiques », disciples de Bentham. Avant la Réforme ils n'avaient guère eu que le vieux Joseph Hume pour les représenter à la Chambre des Communes. Maintenant les jeunes hommes du groupe, six mois après la mort de Bentham, entraient en nombre à Westminster : Roebuck, Sir William Molesworth, le banquier Grote, Leader, Charles Buller, John Romilly. Le romancier Edward Lytton. Bulwer ainsi, que son frère Henry, se rattachaient à eux par des liens fort étroits. C'étaient tous des intellectuels, des « philo-
sophes » comme l'indiquait leur dénomination, qui, s'ils répudiaient l'emploi des méthodes insurrectionnelles, n'en avaient pas moins pour programme la destruction de toutes les institutions aristocratiques. Voici enfin les Irlandais du groupe d'O'Connell. Leur chef avait beau se donner pour un radical anglais, disciple politique de Bentham : il était en réalité le grand homme d'une autre nation. Ses parents — quatre O'Connells furent élus en décembre 1832 — , ses clients, recrutés au hasard dans tous les rangs de la société, sans autre consigne que d'obéir aux ordres du grand démagogue, formèrent un groupe — la « queue d'O'Connell » — qui tenait du clan autant que du parti, et constituait, au sein de l'Assemblée, une sorte de corps étranger.
Ils étaient peu nombreux les uns et les autres : cinquante ou soixante au total, mais bruyants et toujours sur la brèche; et c'est à leur irruption qu'il faut attribuer le tumulte qui régna au cours des débats du Parlement Réformé. Qu'on se figure, un jour de séance, l'aspect de la vieille « chapelle de Saint-Étienne ». La Chambre se compose de six cent cinquante huit membres : mais il suffit que le nombre des mem-bres présents dépasse quatre cents pour que déjà tous les sièges soient occupés. Les autres, debout, encombrent les espaces libres. Dans cette cohue, il suffit d'une vingtaine de radicaux turbulents, d'une trentaine d'Irlandais mal élevés et qui veulent provoquer un esclandre, pour que le ton de l'assemblée devienne déplorable. Les orateurs ennuyeux ne sont pas écoutés, parlent au milieu du bruit des conversations particulières que coupent les monotones et inutiles rappels à l'ordre du Speaker. Les orateurs impopulaires sont interrompus par des insultes grossières, des hurlements, des cris d'animaux ^. Il se passera des années avant que la Chambre des Communes « réformée » retrouve son équilibre moral.
Ils étaient peu nombreux : mais n'allaient-ils pas croître en nombre? La majorité parlementaire qui venait d'être envoyée à Westminster par
1. Sur ces scènes tumultueuses, voir Sketches by Bo: (Ch. Dickens), 1836, Scones, ch. XVIII. — J. Graut, Rand m Rccollections of iheHouse of Commons, 1S3G, pp. 61-2,72 sqq. — S. Warren, Ten Thousands a Ycar, 1841, vol IL PP- 79 sqq. — Cf. Croker à lord Hertford, 25 janvier 1833: ... For two nights andahalf the véhémence and disorder were se great that people began to think the National Convention was begun. Peel told me that it was « frightful — appalling ». (Croker Papers, vol. Il, p. 2 '-)• — Greville Memoirs, 4 avril 1835 : ... in better, or at least more gentlemanlike, times, no noises were permissible but the cheer and the cough... Now ail the musical skill of this instrument is lost and drowned in shouts, hootings, groans, noises the most discordant that the human throat can émit, sticks and feet beating against the floor. Sir Hedworth Williamson, a violent whig, told me that there were a set of fellows on his side of the House whose regular practice it was to m;\ke this uproar. — Journal de Charles- Edward Poulett Thomson. 21 septembre 1839 : I will give up the Cabinet and Parliament.... The interruption and noise whlch prevail so much in the House cows me (G. Poulett Scrope, Memoir of... lord Sydenham, 1843, p. 103.
un électorat nouveau avait été élue sur un programme réformateur. Donc, de deux choses l'une. Ou bien elle accomplirait les réformes promises : alors, peu importe la dénomination dont on se servirait pour la désigner, par ses actes elle serait radicale. Ou bien elle se déroberait à la réalisation du programme que les électeurs lui avaient dicté : comment alors réagirait l'opinion? Les électeurs radicaux avaient, au cours des semaines qui précédèrent les élections de 1832, fait ce qu'ils pouvaient pour imposer aux candidats la théorie du mandat impératif, des pledges ^ : les parlementaires défaillants ne seraient-ils pas considérés comme des mandataires infidèles? Dans les grandes villes, et particulièrement à Londres, le conflit, en décembre, n'était plus entre tories et whigs, entre conservateurs et libéraux, mais entre « libéraux » ou « réformateurs modérés » et « radicaux » : la bataille électorale ne prendrait-elle pas, avant de longues années, le même aspect dans toutes les circonscriptions du royaume^? C'était le pronostic du leader de l'Opposition; et, pour alarmante qu'elle lui apparût, il prétendait adapter sa politique aux circonstances nouvelles. Il voulut devenir le chef d'un grand parti non pas tory ou « réactionnaire », mais « conservateur » ^ destiné à rallier tous
1. Ann. Reg., 1832, pp. 299-300. — Quart. Rev., octobre 1837, art. vu. Prospects of the Country (vol. LIX, pp. 555-6).
2. Greville Memoirs, ff avril 1834 : Lord WharnclifTe... like lord Harrowby, is very dismal about the prospects of the country, and thinks we are gravitating towards a révolution. He says that the constituency of the great towns is composed of Ultra- Radicals, and that no gentlemen with really independent and conservative principles can sit for them, that the great majority of the manufacturers and of the respectable persons of the middle class are moderate, and hostile to subversion and violent measures, but that their influence is overwhelmed by the numerical strength of the low orders, who want to go ail lengths.
3. L'idée d'employer le mot Conservative pour désigner le parti tory rajeuni est généralement attribuée, et en toute justice, à Croker. Voir Quart. Rev., janvier 1830, art. IX. Internai Policy (vol. XLII, p. 276) : ... We now are, as we always hâve been, decidedly and conscientiously attached to what is called the Tory, and which might with more propriety be called the Conservative party. — et janvier 1831, art. VIII. Parliamentary Reform (vol. XL IV, p. 595) : It would ill become those who désire to cherish the Conservative principle to withhold, in circumstances like the présent, on any mère party considérations, their cordial support from any government which should évince a fixed détermination to uphold that principle. — Et il compte, pour prendre la direction de ce gouvernement, sur Wellington, qu'il appelle « the great restorer and conservator of European peace ». ■ — L'emploi alternatif des mots « conservative » et « conservator » révèle l'origine continentale, française, du nouveau vocable. Cf. Baron Vincent à Wellington, 4 janvier 1819 : ... La bonne cause, les principes conservateurs, ont en vous un fort et noble appui » (Wellington, Despatches, Cont. vol. I, p. 3); — H. of C, 16 avril 1823, discours de lord John Russell : In 1820 the emperor of Russia had issued his first manifeste respecting the Spanish afîairs, in which he laid down that principle — that « institutions emanating from thrones were conservative, while those which sprung up from popular effort were calculated to engender a new chaos » {Pari. Deb., n. s., vol. VIII, p. 1038) ; — Wellington à lord Londonderry, 20 avril 1827 : Rely upon it, dear Charles, the object of the great aristocracy, and of the parti conservateur of this country, is to secure the crown from the
les hommes d'ordre — whigs ou tories, peu importe : l'essentiel était qu'ils fussent unis par un même sentiment d'aversion à l'égard du radicalisme révolutionnaire ou « destructif ^ ».
Même à présent, si limité que fût à Westminster le nombre des représentants radicaux, ne pouvaient-ils peser sur les délibérations de la Chambre des Communes, en se donnant pour les représentants normaux, au sein d'une assemblée élue au suffrage restreint, de la multitude des nonélecteurs? La nation, au mois de mai 1832, avait su, en dehors des formes constitutionnelles et par la menace d'une révolution, intimider la Chambre Haute et la forcer à capituler. Cette « pression extérieure » (pressure from without), pour employer la formule de lord Grey -, tout de suite devenue classique, n'allait-elle pas s'exercer, d'une manière non spasmodique mais « constante et active », pour peser sur les déUbérations du Parlement tout entier? A peine le Parlement s'était-il assemblé, qu'il fut menacé d'être submergé par des pétitions de toutes sortes; et on prit le parti sinon de restreindre le droit de pétition, tout au moins, par une réforme du règlement, de diminuer le temps perdu à lire
mischief with which it is threatened, by modération, by consistencj% by firnuiess and good tcmper (Wellington, Despatches Cont., vol. III, p. 655) ; — LordLondonderry au duc de Buckingham, 5 janvier 1831 : ... it appears to me thaï if there were nieans of bringing about a complète reconciliation between the ultras and Peel's party — a reconciliation founded on the ne^essity of a loyal and constitutional party adhering together — to which (by the bye) Grey miglit conie, if foixed by the libérais — it would be the best puissance conservative for the ncxt session (,Duke of Buckhigham, Memoirs of ihe Courts and Cabinets of William IV and Victoria, vol. I, p. 190). — Le mot « conservator » est encore employé par Wellington, é:;rivant le 23 avril 1831 : .. « We are... the conservators of the Constitution •> (Wellington, Despatches, Cont., vol. YI, p. -132), et par un de ses amis, le rev. R. L. Freer lui écrivant le 14 mai 1832 : ...Birmingham is far from bein g radzca/, the majority of respectable persons being decidedly conseipalors (/fci</., vol. VIII, p. 319). Le mot est employé par le Standard, 24 décembre 1831, comme s'il était déjà courant (the conservative party) ; il devient véritablement courant, et est employé par le même journal à l'exclusion totale du mot « tory » après les élections de 1832 (voir notamment 26, 28. 29 décembre 1832). — Le mot garde cependant encore la valeur d'un néologisme. Voir Lord Grey à la princesse Lieven, 12 décembre 1832 : <■ Never was there anything so completely successful as the London élections. Xot one Radical returned, not one soi-disant Conservative» {Correspondence of Princess Lieven and Earl Grey, vol. II, pp. 428-9); Peel à Goulburn, 3 janvier 1833 : that party which is called Conservative (C. S. Parker, Sir Robert Peel, vol. Il, p. 212); et Ed. Rev., janvier 1833, art. x. Tlie Reformed Parliament : what has of late been called Con^ervatioes (vol. LVI. p. 563).
1. Voir le grand discours où, annonçant son intention de voter pour l'adresse dont les ministres avaient soumis le texte à l'approbation des Communes, il exposa les principes de sa politique {H. of C, 7 février 1833; Pari. Deb., 3rd ser., vol. XV, pp. 366 sqq.).
2. Ann. Reg., 1834, p. 43. — Lord Grey semble avoir, en employant cette expression, fait allusion à un propos tenu jadis par lord Chatham, et que Cobbett avait cité quelques mois plus tôt dans son Political Register (19 mars 1831; vol. LXXl, p. 711) : Lord Chatham said, more tlian ûfty years ago, that, « if the House did not reform itself from within, it would be reformed from without, %vith a vengeance. » It wilt be, to a certainty, reformed frotn wilhoid.
LA POLITIQUE DES RÉFORiMES. 63
et discuter ces documents innombrables ^ Ils émanaient souvent de ces « Unions Politiques », dont lord Grey avait escompté la disparition après le vote du Reform Bill -, mais qui persistaient à réclamer la réalisation intégrale de leur programme. Le premier Parlement réformé n'était pas réuni depuis deux mois que déjà les réunions publiques se multipliaient dans les grandes villes du royaume, à Birmingham, à Newcastle, pour demander la démission d'un ministère jugé trop modéré. On vit reparaître le projet, qui avait déjà trouvé faveur en 1819 dans les milieux révolutionnaires, d'élire des délégués qui seraient, par opposition aux élus du suffrage restreint, les véritables représentants du peuple, et dresserai<.'nt à Londres une « Convention Nationale » en face du Parlement bourgeois de Westminster. Le 13 mai, une réunion publique ayant été tenue à Londres malgré l'interdiction gouvernementale, avec déploiement de tous les emblèmes républicains qui depuis trois ans étaient d'usage, il y eut conflit avec la police, un agent tué, plusieurs blessés; et, pendant de longs mois, les tribunaux furent occupés à juger les manifestants de la « bataille de Calthorpe Street ^ ».
Les nouveaux élus — ceux de la majorité ministérielle tout au moins — se trouvaient en somme placés dans une situation équivoque : recrutés dans la même classe que leurs devanciers, ils avaient été envoyés à Westminster dans des circonstances nouvelles et sur un programme démocratique. Car il ne suffit pas de dire, comme nous avons fait tout à l'heure, que la Réforme de 1832 avait été la victoire d'une faction et d'une classe : elle avait été aussi la victoire d'une doctrine. Nous avons vu le rôle joué pendant la crise par Bentham et son groupe : maintenant, sous un nouveau régime électoral, les « radicaux philosophiques » mettaient à la disposition du parti vainqueur un programme intégral de réformes. Rarement vit-on programme plus nettement tracé. Bien entendu, le programme « radical » n'était pas identique au programme « libéral » qui luimême différait du programme « whig »; et, au delà des radicaux disciples de Bentham, il y avait des « ultra-radicaux », qui faisaient à la classe ouvrière d'autres promesses encore. Mais les « libéraux » et les whigs eux-mêmes, dans la mesure où ils voulaient faire preuve de bonne volonté réformatrice, dans la mesure où ils voulaient diminuer la clientèle
1. J. Redlich, Procédure of the Housc of Gommons, vol. I, p. 76.
2. Lord Grey à Sir H. Taylor, 5 juin 1832 {Correspondance of Earl Grey with William IV, vol. IL p. 461).
3. Sur l'affaire de Calthorpe StreeL v. Ann. Reg., 1S33, Chron., 7 mai; et Pol. Reg., 29 juin 1833 (vol. LXXX, p. 778), 6 juillet 1833 (vol. LXXXL p. 11); sur l'allairc coniex^^ de l'agent provocateur Popay, v. Pol. Reg. 20 juillet, 10 août, 17 août, 31 août, 7 septeiabrc 1833 (vol. LXXXL PP- 130, 324, 562, 585, 628-9).
des ultra-radicaux par l'adoption d'un programme positif de réformes, étaient obligés de se référer au benthamisme comme à une norme. Le radicalisme benthamique, c'était la limite, peut-être impossible à atteindre, dont tout réformateur conscient, en 1832, tendait à se rapprocher.
Or, en premier lieu, la Réforme électorale elle-même, à laquelle Bentham et ses disciples avaient donné leur assentiment temporaire, ne remplissaient pas tous leurs vœux. Bentham, qui venait de mourir, plein de jours et de gloire, au lendemain même du vote du Reform Bill, avait consacré les douze dernières années de sa vie à la rédaction d'un « code constitutionnel », dans le but, comme il l'expliquait à un ami, « d'améliorer ce monde mauvais en le couvrant de républiques ^ » t il demandait un régime de démocratie pure, gouverné par une Chambre unique, élue annuellement au suffrage universel et au scrutin secret. Ses disciples allaient-ils, immédiatement après l'adoption de la Réforme, demander l'abolition de la monarchie et de la pairie héréditaire? Pour l'instant, la monarchie et la Chambre des Lords demeuraient hors de cause. Des motions furent introduites pour la réduction sinon à un an, du moins à trois ans (selon la tradition de 1688), de la durée du Parlement^. D'autres demandèrent l'extension de l'électorat par la suppression de l'article de la loi qui subordonnait l'exercice du droit de vote au paiement effectif des rates ^ Grote déposa en 1833 une motion favorable à l'institution du scrutin secret ^ conformément aux principes de l'orthodoxie benthamique; et cette réforme, dont la perspective alarmait tous les conservateurs et tous les modérés, fut assez généralement considérée, vers cette date, comme devant être adoptée à brève échéance. Mais pour l'instant, et pendant toute la durée du premier Parlement réformé, il ne fut pas touché au Reform Ad. C'est sous l'empire de cette loi, provisoirement acceptée, que les radicaux durent essayer de faire pénétrer dans la législation du royaume l'esprit de leur philosophie politique.
1. Bentham à MordvinolT, 1824 {Works, éd. Bowring, vol. X, p. 542).
2. H. of. C, 23 juillet 1833 {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XIX, pp. 1107 sqq.); 15 mai 1834 Pari. Deb., 3rd ser., vol. XXIII, pp. 1036 sqq).
3. H. of C, 18 juin 1833 {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XVIIl, pp. 961 sqq.); 19 juin 1834 {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XXIV, pp. 560 sqq.).
4. H. of C, 25 avril 1833 {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XVII, pp. 607 sqq.);