‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècle (volume 2)Chapitre 66 sur 158 · V. plus bas p. 154 n · texte numérisé non relu

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Tous deux tenaient l'Église pour condamnée à brève ou à longue échéance : mais ils se désintéressaient du sort de la bataille, qu'ils considéraient comme acquis. Ils voulaient, pour parler le langage de leurs maîtres saint-simoniens, essayer de deviner quel régime positif serait institué, une fois effectuées les destructions nécessaires, et tracer le programme de cette ère organisatrice qui devrait succéder à l'ère critique ouverte par les révolutions de 1789 et de 1830^. Et cet état d'esprit n'était ni chez Stuart Mill ni même à la rigueur chez Carlyle un esprit rétrograde : mais ce n'était pas un esprit de lutte.

L'analyse qui précède permet de réduire à LES RANGS ggg éléments essentiels la coalition des ennemis

DES DÉFENSEURS j ,,€• r /> ^ ^> 4-1 .-u ,•

DE L'ÉGLISE Eglise. Ce sont, d une part, les catholiques

SE RESSERRENT irlandais, et, d'autre part, la majorité des pro-

testants des sectes non wesleyennes : des allogènes et des sectaires. L'impopularité guette à brève échéance cette coalition disparate. Ne peut-on cependant concevoir, en retour, que la naissance d'un parti d'ultras cléricaux aura pour résultat, en alarmant l'opinion publique, de créer au sein de l'Église des factions discordantes, propres à l'affaiblir? Ce n'est pas, en réalité, ce qui se produisit en 1833 : le premier résultat du réveil de la Haute Église, ce fut de resserrer en un seul faisceau tous les amis de l'Église, malgré la diversité de leurs tendances.

Il y a une erreur dont il faut soigneusement se garder, lorsqu'on étudie l'histoire du mouvement d'Oxford naissant, à presque un siècle de distance : on sait que Newman s'est converti plus tard au catholicisme romain, on est amené à conclure que dès 1833 il se sentit attiré vers cette forme de la religion chrétienne par une force invincible. Et cependant Newman et ses amis ne s'unissaient, en 1833, qu'en vue de faire la guerre à Rome. N'étaient-ce pas les catholiques irlandais qui, sous la direction d'O'Connell, venaient d'obtenir du Parlement britannique, en s'alliant aux pires ennemis de la foi chrétienne, la suppression sacrilège de dix évêchés? Ulrish Church Bill n'était-il pas la conséquence directe de cette émancipation des catholiques, que Newman, quatre ans auparavant, avait eu la clairvoyance de combattre? Tous les catholiques qui s'étaient faits élire à la Chambre des Communes par des circonscriptions anglaises aux

1. J. s. Mill à John Sterling, 20-22 octobre 1831 ; à Gustave d'Eichthal, 30 novembre 1831; à Thomas Carlyle, 17 juillet 1832, 9 mars 1833, 11-12 a\Til 1833 (Letters of John Stuart Mill, vol. I, op. 3, 20, 32, 37, 42).

dernières élections étaient des whigs ^ ; et c'est dans le parti libéral que le catholicisme éveillait des sympathies, provoquait des conversions '^. George Spencer, frère de lord Althorp, devenu un zélé catholique et établi à Rome, décidait Wiseman par ses exhortations à entreprendre la conversion de leur pays natal. Thomas Moore, irlandais et catholique d'origine, libéral avancé, ami et biographe de Byron, écrivait avec la collaboration érudite d'un hbre-penseur anglais, en faveur de la thèse catholique, ses « Mémoires d'un Gentleman Irlandais à la recherche d'une religion » ^.

Revivifier l'Église d'Angleterre en lui rendant conscience de son caractère apostolique, c'était, aux yeux de Newman et de ses amis, la mettre en état de résister à l'assaut qui allait lui être livré par les catholiques alliés aux libéraux. Et qu'on ne dise pas que Newman eût jugé plus favorablement l'Église catholique s'il avait connu le catholicisme français ou italien, et non pas seulement la démagogie d'O'Connell. Il venait de faire le voyage d'Italie. Il avait vu là-bas un peuple ignorant , une bourgeoisie, une aristocratie, incrédules et corrompues *. Il avait cru constater l'impuissance de l'Église catholique à lutter contre 1' « infernal fléau » de la Révolution. Il avait d'autre part entendu dire que les pasteurs orthodoxes, les évèques luthériens de Prusse, allaient solliciter la faveur de l'ordination anglicane '. L'Église d'Angleterre était la seule qui eût

1. Elections de 1830 : cinq catholiques, dont un tory; de 1831 : huit catholiques, dont un tory; de 1833 : neuf catholiques, tous whigs (B. Ward, Eve of CathoUc Emancipation, vol. III, pp. 276 sqq.). — A la Chambre des Lords, en octobre 1831, un seul pair catholique (sur neuf) vota contre le Rejorm Bill (lettre de lord Shrewsbury au Sun, citée par Cobbett, Pol. Reg., 29 octobre 1831, vol. LXXIV, pp. 305-6).

2. V. le Times du 15 décembre 1838, pour une hste de ces conversions au catholicisme dans les rangs du parti whig et libéral. Outre le frère de lord Spencer, le Times cite Mr. Lisle Phihps, Mr. Roche, M. P. for Cork County, Mr. Charles Wolseley, M. Bennett, fils du parlementaire, sir Bourchier Wray. — Et le Times poursuit : And are there not hundred more in the ranks of the libéral party who applaud lord Morpeth in repeating the words of Pilate. « What is truth? ». Pour le protestantisme orthodoxe du Time'!, scepticisme et cathoUcisme, c'est tout un.

3. Travels of an Irish Gentleman in search of a religion, with notes and illustrations, 1835. — Le héros du roman, un catholique, voudrait bien se faire protestant, pour obtenir la main de miss ***, et du même coup, la jouissance d'un living anglican. Mais il constate, à son désespoir, que le catholicisme est bien conforme aux traditions du christianisme primitif, que le calvinisme répète les erreurs du gnosticisme et du manichéisme. Il va en Allemagne, suit à Gôttingen les cours du professeur Scratchenbach, constate l'état de décomposition où est tombé le luthéranisme allemand. Décidément il restera catholique.

4. V. ses réflexions sur la Rome des Papes (elles portent le titre caractéristique Home Thoughts abroad) dans le British Magazine, 1" janvier 1834 (vol. V, pp. 1 sqq). — Voir en particulier pp. 126-5, le problème énoncé « How to avoid popery without giving up the Church »; et Newman à Pusey, Rome, 19 mars 1833 (H. P. Liddon, Life of Edward Bouverie Pusey, vol. I, p. 248 sqq.).

5. Newman à sa sœur Jemina, 20 mars 1833 (Letters and Correspondance, vol. I, p. 377).

franchi, sans être ébranlée, la crise du dernier demi-siècle. Elle était, à son tour, menacée par les progrès du mal continental. Mais peut-être, pensait Newman, était-il temps encore de réagir. Son orgueil d'Anglais se plaisait à le croire ^

Les jeunes gens, « résidant à Oxford », qui publièrent les Tracts for the Times à la fin de 1833, n'étaient donc pas encore à cette date, comme on est d'abord porté à le croire, les amis plus ou moins conscients des institutions romaines. Quant aux sept mille clercs, aux deux cent cinquante mille laïques qui signèrent les adresses à l'archevêque de Canterbury, ils ne se considéraient pas nécessairement comme solidaires des principes formulés dans les Tracts. La grande majorité ne les avait sans doute pas lus; s'il en était qui, les ayant lus, se défiaient de cette philosophie, ils ne jugeaient pas à propos de rompre avec de jeunes excentriques, dont il leur paraissait utile d'accepter l'alliance pour lutter contre le péril commun. Il y eut à cette époque, dans l'Église, tout un mouvement d'opinion favorable aux tendances du High Church, au développement du caractère rituel et liturgique du culte anglican, qui ne s'embarrassa pas des subtilités théologiques de l'école d'Oxford ^. Il y eut en outre fraternisation croissante entre les deux partis de la Haute et de la Basse Église, qui se crurent menacés, l'un et l'autre, par la coalition des catholiques et des incrédules ^. Dans l'Église d'Irlande, la première atta-

1. A sa mère, 28 lévrier 1833 : Ibegin tohope that England after ail istobe the 'Land of the Saints' in this dark hour and her Church the sait of the earth (Letters and Correspondence, vol. l, p. 310).

2. Newman au Rev. R. II. Froude, 7 novembre 1833 : The tracts are spreadingand the Evangelicaîs Join us, but deprecate them (Letters and Correspondence, vol. I, p. 419.)

3. Pusey au Rev. R. W. Jelf, 16 février 1834 : A strong expre'^sion of love for the Church lias been called forth by the violence of her enenùes, a great union of parties amongthe clergy; members hâve withdrawn from the religious societies in which they used to act with Dissenters; and now that the Brandi for Foreign Bibles is baing formed within the Christian Knowledge Society, y trust that the occasion of confounding Churchmen with Dissenters and disuniting the Church will be removed (H. P. Liddon, L//e of E. B. Pusey, vol. l, pp. 285-6). — Cf. la lettre d'un ministre unitarien, Robert Aspland, 17 mars 1834 (Memoirs, p. 535) : We hâve contrived, by our violence and folly, to force into union the hostile parties within the Church, and to strengthen the Conservative Party. — Westm. Rev., janvier 1836, art. iv. The Fiulge<; in Enylond, (vcl. XXIV, p. 79) : The Orangeman was now a Saint; Ihe clergyman was now an EvangeUcal... Then did the pious Peeress nominate her moral agent. Then did hohness divide with hyson the attractions of the tea table. 'Ihen did the prayer meeting grow into fashion, and the sale of polyglots becomc a distinct commercial spéculation. Then did the clergyman appear in the Sunday School, and the visage of the Tory lawyer show itsclf where the missionaries were gathered togcther. — Rev. R. Vaughan, Tboughts on... Religious Parties, 1838, p. 87 : The Evangelical Clergy of the présent day, while holding the sam^^ theological opinions with their devout predecessors who wereexpelled from the pulpits of the Establishment in 1662, are characterized by a singular absence of sympathy with those conscientious and holy men in their objections to many things in the discipline and worship of the Established Church, and in their ardent attach-

quée, le parti de la Basse Église était prédominant : on ignorait, de l'autre côté du canal de Saint-Georges, le préjugé de 1' « église » contre la « chapelle ». En 1832 les associations orangistes se réorganisèrent, sur le modèle des sociétés secrètes irlandaises; et ce fut une vaste francmaçonnerie, association tout à la fois ultra-tory et ultra-protestante, qui, sous la présidence du duc de Cumberland, frère du roi, couvrit le Royaume-Uni de ses « loges », pénétra jusque dans l'armée ^. Les promoteurs du Faciory Bill de 1833, Oastler, Sadler, lord Ashley, sont trois évangéliques et trois tories.

C'est en cette année critique, quelques mois après le vote du Reform Bill, que l'on peut considérer l'évangélisme anglais comme atteignant enfin sa pleine maturité. Il est l'essence même de la prédication méthodiste : et les wesleyens, en haine des catholiques et des latitudinaires, se rapprochent de l'Église dont ils sont issus. Il est devenu prédominant dans les sectes hostiles à l'Église : et sa prédominance a cet effet inattendu de refroidir le zèle anti-anglican des latitudinaires et des libres-penseurs. Dans l'Église elle-même, les influences évangéliques sont de jour en jour plus marquées : on estime maintenant à deux ou trois mille le nombre des dergymen qui se considèrent comme formellement affiliés au parti ". Les dergymen des paroisses rurales cessent d'être les grands chasseurs, les grands buveurs d'il y a quelques années : les évangéliques, par leur prédication et leur exemple, leur ont imposé un souci plus grand du décorum, un respect plus visible à l'égard de leur vocation ecclésiastique. C'est à l'influence évangélique qu'il faut attribuer, en dernière instance, le mouvement de réforme morale qui est entrepris vers ce moment, avec un plein succès, par Thomas Arnold et plusieurs autres, dans les grands public schools anglicans. Les évangéliques discréditent, dans l'aristocratie dirigeante, la pratique du duel ^. Ils discréditent, dans les classes populaires, l'usage des boissons enivrantes : les premières sociétés de tempé-

ment to the principle of free government. — [J. Grant], Travels in Toivn, 1839, vol. II, p. 108, déplore la défiance que manifestent les évangéliques anglicans à l'égard des Dissidents : ils ont fondé la Pastoral Aid Society en opposition à la City Mission.

1. Sur les Orange Lodges,\. H.of C, 23 février 1836 (Parl.Deb., 3rd ser., vol. LXXXI, pp. 779 sqq.); et London and Westminster Review, janvier-avril 1836, art. viii. Orange Conspiracy (vol. III and XXV, pp. 181 sqq.).

2. Robert Vaughan, Thoughts on the Past and Présent State of Religious Parties in England, 1838, pp. 86-7:some thousands. — [J. Grant], Travels in Town, 1839, vol. II, p. 105 : I should suppose there could not hâve been one evangelical clergjman for flfteen or twenty of an opposite class (il y a vingt ans). Now, perhaps, the evangelical clergy may be in the proportion of one to five of those who are meri-ly moral preachers. . . Il parle d'une manifestation collective faite par trois mille dergymen évangéliques.

3. Sur le déchn de l'institution du duel, voir le bon récit de Sp. Walpole, Hist. of England, vol. IV, pp. 133 sqq. : la disparition totale est un peu postérieure.

rance viennent de se fonder sur un modèle américain S et la Chambre des Communes nomme une commission parlementaire pour examiner s'il n'y aurait pas des mesures législatives à prendre contre l'alcoolisme^. Les deux grandes lois humanitaires que le nouveau Parlement a votées pour l'émancipation des esclaves et pour la protection des enfants employés dans les manufactures, sont, comme nous avons vu, des victoires évangéliques autant et plus que radicales. Chaque année. Sir Andrew Agnew présente un bill pour imposer l'interdiction de tout travail dominical. Il est battu; mais le nombre de voix obtenu à la Chambre des Communes par le bill sabbatarien augmente chaque année; et, d'année en année, les mœurs, imprégnées de piétisme, tendent à rendre plus inutile l'imposition légale d'une règle à laquelle, spontanément, tout le monde se soumet ^.

Les hommes de lettres n'aiment pas les évangéliques à cause de l'étroitesse de leur puritanisme; les hommes de science non plus, à cause de leur puérilité intellectuelle. Mais l'évangélisme est, au xix^ siècle, le véritable ciment moral du peuple anglais. C'est l'influence évangélique qui a conféré à l'aristocratie britannique une sorte de dignité stoïque;qui a

1. Sur la formation de la British and Foreign Tempérance Society, voir les documents cités dans le British Magazine, 1" mars 1832 (vol. 1, pp. 54 sqq.). Le Gentleman' s Magazine, janvier 1836, p. 60, mentionne deux périodiques consacrés à la propagande anti-alcoolique, le British and Foreign Tempérance Adoocate, et le British and Foreign Tempérance Herald.

2. Abstract of Evidence before the Select Conuniltee appointed by Parliament lo enquire inlo the Extent, Causes, and Conséquences of the Prevailing Vice of Intoxication, and to ascertain whether any législative measures can be desired to prevent the further spread of great a National Evil, 1835. — En citant cet ouvrage, il est curieux de voir VEclectic Review, organe du >ieux Dissent, ne se décider (octobre 1835, art. ii. Claim of Tempérance Societies, vol. XIV, p. 283) qu'avec beaucoup d'hésitation en faveur de l'intervention législative en ces matières. — Le budget de 1834, quatre ans après le budget de 1830, porte la première marque d'une réaction de l'opinion : si le droit sur les spiritueux est encore abaissé, on relève les licences des débitants (Ann. Reg., 1834, p. 291).

3. H. of C, 3 juillet 1832 (Pari. Deb., 3rd ser., vol. XIV, pp. 50 sqq.); 20 mars 1833 {ibid., vol. XVL pp. 898 sqq.); 16 mai 1833 {ibid., vol. XVII, pp. 1325 sqq.); 9 juillet 1833 {ibid., vol. XIX, pp. 384 sqq.); 11 mars 1834 ^bid., vol. XXII, pp. 54 sqq.); 30 avril, 6, 7, 21 mai {ibid., vol. XXIII. pp. 314, 587, 746, 1176); 26 juin, 2, 7 juillet 1834 {ibid., vol. XXIV, pp. 850, 1094, 1286). — Le Patriot. organe du Dissent, 4 décembre 1833, signale trois sociétés qui se sont formées pour assurer la stricte observation du Sabbat : Sunday Trading Suppression Society, Sabbath Protection Society, Sabbath Observance Society. — Suivant Plumptre {H. of C.,21 mars 1838; Pari. Deb., vol. XLl, p. 1177), des pétitions portant 280 000 noms avaient été adressées en 1836 au Parlement. — C'est à cause de la résistance de Roebuck et de certains de ses amis radicaux à ce Sabbatarianisrae qu'ils ne furent pas réélus aux élections générales de 1837 (Voir les discours de Roebuck, H. of C, 17 et 19 mai 1837, sur la question de savoir si la circulation des chemins de fer devait être permise le dimanche; et 7 juin 1837, sur la question générale de l'observance du Sabbat (Pari. Deb., 3rd ser., vol. XXXVIIl, pp. 856 sqq., 898 sqq.; 1229 sqq). — Cf. Greville Memoirs, 23 mai 1834; et. pour l'histoire générale du bill de Sir Andrew Agnew, [J. Grant], Random Recollections of the- House of Commons, 1836, pp. 372-3.

mis en garde les nouveaux riches contre l'ostentation du luxe et de la débauche; qui a placé, à la tête du prolétariat, une élite ouvrière éprise de vertu, capable de réserve. Telle est la force conservatrice qui vint rétablir en Angleterre l'équilibre momentanément rompu par l'explosion des forces révolutionnaires. Avant beaucoup de mois,iI fallut constater l'échec (Je l'agitation organisée en faveur de la séparation de l'Église et de l'État.

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