Clare Jerrold, The Early Court of Queen Victoria, p
responsabilité aux whigs, prêt à les aider de ses avis dans leur résistance aux exigences radicales, à ralentir le plus possible le mouvement fatal qui, suivant lui, conduisait la nation vers l'anarchie démocratique. De sorte que son pessimisme aboutissait aux mêmes conséquences pratiques que l'optimisme de Sir Robert Peel. Wellington ménageait le ministère parce qu'il considérait les temps du conservatisme poUtique comme passés; Sir Robert Peel, parce qu'il était convaincu que, s'il savait faire accepter pendant assez longtemps par son parti sa prudente stratégie, un jour, infailliblement, le pouvoir tomberait sur ses genoux comme un fruit mûr.
Il fallut cette mansuétude des deux leaders LORD MELBOURNE. conservateurs pour maintenir au ministère lord ï^rH^ç^/r^r"^ Melboume et lord John Russell. Car ni l'un ni
LES RADICAUX l'autre, par eux-mêmes, si différents fussent-ils
l'un de l'autre, n'avaient les qualités requises pour réveiller dans le pays l'enthousiasme libéral.
A lire tous les témoignages contemporains, on a l'impression que le premier ministre libéral était, en 1835, un vieillard. En vérité lord Melbourne n'avait que cinquante-cinq ans. Mais, s'il n'était pas encore un vieillard par son âge, il l'était, il l'avait toujours été par son tempérament. Sceptique, désabusé, il sentait combien la vie est courte, l'art difficile, la nature humaine immuable : toute réforme paraissait, à ce chef singulier du parti de la Réforme, ou impossible ou dangereuse. Intellectuellement, il était très libéral : toutes les promotions ecclésiastiques dont il fut responsable en font foi. Mais, politiquement, c'était un aristocrate et un conservateur. Tant que Guillaume IV vécut, il réussit, par une résistance obstinée, à empêcher que le parti whig, son propre parti, fût renforcé à la Chambre des Lords par des fournées de pairs : il y eut quatre ans pendant lesquels, grâce à lui, la Chambre des Lords tendit à redevenir, conformément au vieil idéal du xviii^ siècle, un club aristocratique et fermé \ Il se résignait d'ailleurs à l'alliance radicale et irlandaise,
1. Lord John Russell à lord Melbourne. 1836 (Lord Melbourne s Papers, p. 495). Le 7 octobre 1835, lord John Russell avait donné son approbation à cette politique conservatrice : The Pitt party, écrivait-il, has been weakened, not strengthened, by raaking so many dull country gentlemen duUer peers.... Two or three now and then may be useful, but I should regret anv large création. The best stufC would be Libéral Irishmen (Sp. Walpole, Life of lord John Russell. vol. I, p. 250). Dix mois plus tard, il avait changé d'avis : « It appears to me... that this opportunity should be taken for the création of eight, ten, or twïlve peers, and that the Ministry be prepared to advise a sirailar création whenever it is provoked » (à lord Melbourne, 5 juin 1836 : Sp. Walpole, Life of lord John Russell, vol. L p. 266). :Mais il se heurta à la résistance de lord Melbourne. — Voici le tableau des pairies créées pendant les onze années d'administration
considérant qu'il avait pour seul devoir de la rendre aussi inofîensive que possible, jusqu'au jour, inévitable et sans doute désirable, où il remettrait entre les mains des conservateurs le dépôt qui lui avait été confié. Il le leur remettrait intact, pour autant qu'il était en lui. « J'aime, disait-il, ce qui est tranquille et stable ^ )>
Lord John Russell était différent. C'était un homme à principes, le doctrinaire du whiggisme libéral. Ses convictions étaient des convictions de famille autant que des convictions personnelles : les Russell se devaient à eux-mêmes, depuis un siècle et demi, d'être à la tête du parti populaire. Écrivain politique assez médiocre, orateur sans éclat, il jouissait cependant au Parlement d'un prestige grandissant; et la chose se laisse expliquer. Car nous aimons qui nous aime : et la Chambre des Communes devait de la gratitude à un homme qui prenait au sérieux toutes les formes, toutes les fictions de la vie parlementaire et du gouvernement des partis. Mais son attitude était difficile : car, obstinément hostile à toute réconciliation avec le parti tory, même régénéré sous le nom de parti conservateur, persuadé qu'il n'y avait pas de salut pour l'Angleterre en dehors du gouvernement par les grandes familles whigs, ni de salut pour ces grandes
libérale (nous négligeons les promotions dans la pairie, promotions de pairs irlandais ou écossais à des pairies du Royaume-Uni et convocations anticipées de fils aînés de pairs). 1831 : 13 pairies, sur lesquelles 8 à l'occasion du couronnement, et la promotion d'un bâtard du roi, devenu comte de Munster.- — 1832 : 1 pairie. — 1833:1 pairie. — 1834 : 1 pairie (le Chief .lustice Denman). — 1835 : 3 pairies faites par l'administration de Sir Robert Peel (dont 2 pairies judiciaires, celles de Scarlett et de Pratt), et 4 pairies faites par les whigs après leur retour au pouvoir. — 1836 : 2 pairies judiciaires. — 1837 : 4 pairies. — 1838 : 4 pairies à l'occasion du couronnement. — 1839 : 10 pairies. — 184U: 1 pairie. — 1841 : 6 pairies (dont 1 pairie judiciaire et 4 pairies créées par les whigs au moment de leur retraite). — Ces nouveaux pairs appartiennent tous à la gentry, exception faite pour les pairs judiciaires et pour C. Poulett Thompson, fait baron Sydenham en 1840, au moment où il partit pour le Canada comme gouverneur général: il fallut l'entêtement de lord John Russell pour vaincre à cet égard les répugnances de lord Melbourne (Grevillc Memoirs, 24 aoiit 1S40). Encore fallait-il être riche pour devenir pair. V. Gre\'ille, 25 mars 1834: Denman's peerage is much abused; it is entirely the Chancellor's doing. Denman has no fortune and a feeblesontosucceed him. — Lord John Russell à lord Melbourne, 30 septembre 1838 : ... Pepjs is, I believe, rich and so far would be a good new pcer... (Early Correspondcn.ee of lord John Russell, vol. II, p. 126). — Edward Bulwer Lytton, England and the English, vol. II. p. 193 n. : The sordid and commercial spirit of our aristocracy may be remarked in the disposition of its honours. It is likely enough that there will soon be a numerous création of Peers : — in France, such a création would be rendercd popular and respectable, by selecting the most distinguished men of the necessary politic^; — hère neither the minister nor the public would ever dream of such a tliing — we shall choose the richest men. — Sur le parti bien arrêté par lord Melbourne de ne créer de pairs qu'en petit nombre, v. Qui en Vietoria's Diary, 31 mai 1838 ( Girlhood of Queen Victoria, vol. II, p. 334). — Sur la création, en 1838, à l'occasion du couronnement, de 31 baronets, v. une lettre de Disraeli à sa sœur, 4 juillet (W. F. Monypenny, Life of Disraeli, vol. II, p. 33), et un article du Times, 13 juillet.
1. Queen Victoria s Diary, 28 septembre 1838 (The Girlhood of Queen Victoria, vol. II, p. 35).
familles si elles cessaient d'être en contact avec les partis avancés, il allait bientôt se trouver embarrassé pour définir la formule de cette alliance des whigs avec l'élément populaire. Il avait pris la responsabilité du Refonn Bill; il demandait la démocratisation des corporations municipales; ses projets réformateurs, pour ce qui concernait l'Église en Irlande, avaient, lorsqu'il redevint ministre au début de 1835, l'approbation des radicaux. 11 n'était cependant ni radical ni démocrate au sens propre du mot. Il était d'ailleurs forcé, en sa qualité de leader, à constamment modérer les exigences des radicaux. Or son tempérament de doctrinaire le préparait mal à jouer ce rôle d'opportuniste. Il irritait par des assertions tranchantes ceux qu'il aurait fallu apaiser. Il donnait l'impression, fondée ou non fondée, qu'il avait à un moins haut degré que Peel le sentiment de la plasticité des institutions pohtiques; il semblait parfois, à l'entendre, qu'il ne fût pas besoin de le presser beaucoup pour lui faire dire, après le vote du Reform Bill, ce que Wellington disait en 1830 : que la constitution de l'Angleterre, sous sa forme présente, était, sinon parfaite, tout au moins voisine de la perfection.
Pour ce sceptique et pour ce doctrinaire, tous deux prudents quoique pour des motifs différents, le gros problème à résoudre, s'ils voulaient rester au pouvoir, c'était le maniement du parti radical. Ce parti venait, aux élections de 1835, de doubler ses effectifs à la Chambre des Communes; s'il continuait à progresser suivant la même loi, à conquérir sinon la totalité, du moins la majorité des circonscriptions urbaines en Angleterre, la fraction modérée du parti libéral serait réduite à la situation précaire d'un parti de centre, menacé sur ses deux ailes. Bien des gens faisaient ce pronostic; et nous avons vu pourquoi Sir Robert Peel, qui partageait cette croyance, attendait le jour où, l'équilibre intérieur du parti libéral se trouvant rompu au profit du groupe radical, le parti conservateur deviendrait le gouvernement normal de la nation. Mais la croyance était illusoire : aux élections de 1837, les radicaux anglais cessèrent de progresser, perdirent des sièges dans plusieurs circonscriptions importantes. Et n'en avons-nous pas dit assez, en racontant l'histoire du premier Parlement réformé, pour que la cause de cette faiblesse du groupe radical se laisse deviner?
C'était un parti hybride qui faisait profession d'indifférence en matière de religion, de libéralisme en matière de morale, et qui cependant, sous le régime électoral institué en 1832, était condamné à s'appuyer, dans les circonscriptions, sur la petite bourgeoisie dissidente, piétiste et puritaine. C'était, à un second point de vue, un parti hybride qui, se recru tant en Angleterre, confondait ses voix au Parlement avec les voix irlan-
daises du parti d'O'Connell: ainsi pesait sur lui, de tout son poids, l'impopularité irlandaise. A un troisième point de vue encore, c'était un parti hybride : on y trouvait des radicaux sentimentaux, prêts à adopter sans critique toutes les revendications populaires, qui s'apitoyaient sur la dureté de la nouvelle Loi des Pauvres, qui demandaient que l'on accordât aux ouvriers tisseurs la fixation légale d'un salaire minimum, qui réclamaient la journée de dix heures pour tous les ouvriers des fabriques. Fielder le manufacturier, Duncombe l'homme du monde excentrique, étaient de ceux-là. Mais le ministère trouvait, pour les combattre, des alliés dans le parti radical, les plus compétents, les plus intellectuels du groupe, les disciples de Bentham, auteurs responsables de la nouvelle Loi des Pauvres, adversaires de la protection légale des travailleurs adultes, qui se piquaient de n'être pas des démagogues et qui semblaient prendre une sorte de plaisir dogmatique à faire entendre à la classe ouvrière des vérités désagréables.
Il est tout naturel en conséquence que ce groupe n'ait jamais réussi à se donner ni dans les circonscriptions ni au Parlement une véritable organisation de parti. On passait, dans le parti ministériel, des whigs modérés aux simples libéraux, des simples libéraux aux libéraux avancés, des libéraux avancés aux radicaux philosophiques, des radicaux philosophiques aux ultra-radicaux; mais ce n'étaient que nuances insensibles. Pas un grand homme n'émergeait pour ralher, par l'ascendant de sa personnalité, les éléments épars du parti démocratique. Roebuck, Sir William Molesworth, à la Chambre des Communes, étaient des doctrinaires trop étroits pour jouer ce rôle. Lord Brougham, lord Durham, à la Chambre des Lords, étaient trop aventureux, trop excentriques : et d'ailleurs la Chambre des Lords n'était pas le théâtre qui convenait à un leader radical. Ou plutôt, les radicaux anglais avaient bien en quelque manière un chef au Parlement : mais, pour leur malheur, ce chef, O'Connell, n'était ni un véritable radical ni un véritable Anglais.