LA TACTIQUE D'O'CONNELL
Nous avons vu quel zèle il avait déployé pour ramener les ministres whigs au pouvoir. Les conservateurs prétendirent que, lors de la réunion du 18 mars, un pacte formel avait été conclu entre lui et les ministres libéraux, le pacte de Lichfield House, the Lichfield Confederacy. O'Connell et les ministres nièrent l'existence de ce pacte; et cependant il est certain qu'il y eut alliance, — expresse ou tacite, peu importe. O'Connell cessa d'être un révolutionnaire. L' «Association Générale » qu'il fonda en 1836 ne fut qu'une organisation légale, ayant pour objet, comme les associations
conservatrices, de préparer les élections en veillant sur la confection des listes. La « Société des Précurseurs », fondée pour l'abrogation de l'Acte d'Union, entra en sommeil, et ne révéla occasionnellement son existence que par des manifestations de sympathie à l'égard des ministres whigs. En matière de réformes, O'Connell devint le plus opportuniste des politiciens. Pour le récompenser de cette nouvelle attitude, les ministres lui abandonnèrent l'administration de l'Irlande. Le lord lieutenant, pour la police du pays, pour la distribution des places, fit systématiquement de lui son conseiller. Peu s'en fallut, à deux ou trois reprises, qu'il ne fût lui-même pourvu d'un haut poste gouvernemental, qu'il ne fût fait Master of theRolls pour l'Irlande. Mais il eut la sagesse de ne pas compromettre le ministère au delà de ce qui était prudent : il se contenta d'obtenir pour un avocat catholique, son ami et allié politique, David Richard Pigot, le poste de conseiller juridique du gouvernement de l'Irlande, puis de Solicitor General, enfin d'Attorney General pour l'Irlande.
Quels furent en Irlande les effets de cette politique? Les statistiques auxquelles on se réfère sont d'une interprétation difficile. Il est certain que toute agitation proprement révolutionnaire cessa, il est moins certain qu'il y ait eu diminution notable du nombre des crimes agraires. Les ministres l'affirmèrent, avec chiffres à l'appui^; les orateurs de l'Opposition contestèrent leurs chiffres, non sans de bons arguments ^ et avec beaucoup d'âpreté et de persistance. Les questions d'Irlande continuaient à absorber la meilleure partie des sessions parlementaires, la gentry protestante ne se résignant pas à ce nouveau système qui consistait à gouverner l'Irlande contre elle d'accord avec la population catholique. Le mystérieux assassinat de lord Norbury, dans les premiers jours de janvier 1839, provoqua une telle explosion de colère, que lord Mulgrave, devenu lord Normanby, jugea sage de céder à un autre ses fonctions de lord lieutenant. Il passa à l'intérieur; et sa place fut prise par lord Ebrington qui d'ailleurs pratiqua la même polique d'entente avec O'Connell. On ne pouvait s'y soustraire : de cette combinaison parlementaire l'existence même du ministère dépendait.
O'Connell, au Parlement, avait décidément domestiqué, amoindri la faction radicale. Si elle déposait une motion qui fût de nature à mettre le ministère en péril, il votait pour la motion, suivi de deux ou trois amis : ainsi les apparences étaient sauves, car il continuait à faire profession de
1. H. of. C, 7 février 1837 : discours de lord John Russell (Pari. Deb., 3rd ser., vol. XXXVI, p. 220); H. of L., 21 mars 1839 : discours de lord Normanby {Pari. Deb.. 3rd. ser., vol. XLVI, p. 1007).
2. H. of C, 7 février 1837 : discours de Jackson {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XXXVI, pp. 246 sqq.).
radicalisme. Mais il donnait l'ordre au reste de ses acolytes de voter contre la motion : ainsi le voulait sa nouvelle stratégie d'opportunisme ministériel. Son influence au Parlement alla croissant. Aux élections de 1837, tandis que les radicaux anglais subissaient de nombreux échecs, la petite armée irlandaise d'O'Connell revint deux fois plus nombreuse; et, Joseph Hume ayant été battu dans le Middlesex, O'Connell lui fit l'aumône d'un siège irlandais. A la longue, cette alliance intime avec le démagogue irlandais était de nature à discréditer le cabinet; elle abaissait certainement le niveau de la politique anglaise, toutes les questions se ramenant à des questions de distribution de places, de « patronage ^ ». Mais elle était conforme aux intérêts parlementaires immédiats du parti libéral : elle intimidait le parti conservateur, averti que, le lendemain du jour où le ministère libéral aurait donné sa démission, O'Connell redeviendrait 1" « agitateur » qu'il avait été jusqu'en 1834, et donnerait le signal de la révolution. Bref, il arriva ce fait curieux que les trois leaders de la Chambre des Communes» lord John Russell, Sir Robert Peel, O'Connell, firent assaut de modération. De sorte que, protégé par Sir Robert Peel contre les ultra-tories, par O'Connell contre les ultra-radicaux, le ministère dura.
Il dura six ans. Et d'abord il essaya de légiférer avec vigueur. A peine entré en fonctions, il déposa deux projets de loi : l'un pour la réforme des corporations municipales en Angleterre, l'autre pour la solution du problème des dîmes en Irlande. Mais alors Sir Robert Peel intervint : s'il accepta le premier bill, à condition qu'il fût amendé, il condamna catégogoriquement le second, dont l'article essentiel était la fameuse appropriation clause. En conséquence, le premier bill fut voté; le second bill, après avoir été voté par les Communes, fut abandonné. Quelques semaines après la chute de Sir Robert Peel, l'arbitrage de Sir Robert Peel s'affirmait comme souverain.
En 1836, des réformes importantes furent encore accomplies, d'accord entre les deux partis. L'Église d'Angleterre fut réformée, la question des dîmes réglée en Angleterre; de même encore la question des mariages des Dissidents, Puis, pendant les quatre années qui suivirent, le problème irlandais, pour le grand dommage du ministère, retint et paralysa l'activité du Parlement. L'Irlande fut dotée d'une Loi des Pauvres, copiée sur le modèle anglais. La question des corporations municipales, la question des dîmes, furent longuement discutées : une fois de plus. Sir Robert Peel imposa sa décision. Il permit le vote de la loi qui réformait l'administra-
1. Times, 16 mars 1838 : It was to be « Government without Patronage », forsootht Its proper name is i Patronage without Government », for they do not govern the Kingdom.
tion des municipalités, si on renonçait à résoudre la question des dîmes, selon la formule radicale, par une confiscation partielle des revenus ecclésiastiques. Ainsi deux hommes menaient le Parlement : l'Irlandais O'Connell, le conservateur Robert Peel. Dans l'intervalle, le ministère libéral traînait une existence humiliée. Nous ne raconterons pas, dans le détail, l'histoire fastidieuse de ces marchandages parlementaires. Nous nous bornerons à tracer, d'ensemble, le tableau des résultats législatifs obtenus en 1841, après six années d'administration libérale.