L'ENSEIGNEMENT
POPULAIRE radicaux de battre en retraite sans déshonneur :
la question de l'éducation populaire, soulevée
par Roebuck dans le premier Parlement réformé, demeurerait-elle en
suspens? Le système des grants in aid, des subventions de l'État, qui
avait été inauguré en 1834, ne donnait pas satisfaction aux Dissidents :
car il se trouva, dès la seconde année, que la méthode adoptée pour la
réparation des grants, non seulement ne donnait rien aux catholiques, mais
• favorisait automatiquement les écoles de l'Église anglicane, celles de la
National Society, au détriment des écoles des sectes, celles de la British
and Foreign Scliool Society. Malheureusement, dès que les radicaux
prenaient la parole pour protester contre le monopole de fait dont l'Église
Établie se trouvait jouir en matière d'instruction populaire, le même
malentendu renaissait toujours entre les protestants évangéliques des
sectes, très attachés à l'enseignement religieux, et les libres-penseurs
qui suivaient la tradition de Bentham, partisans d'une école purement
laïque. Roebuck, à partir de 1835, laissa dans l'ombre son programme
d'écoles obligatoires à la manière américaine ou prussienne ^. Il ne fut
d'ailleurs pas réélu en 1837 : sa succession, en ces matières, échut à
un autre radical, un catholique irlandais, Thomas Wyse, qui avait été
l'initiateur du système irlandais d'éducation nationale ^ et qui faisait,
dans la Central Society for Education, campagne pour l'introduction en
Angleterre d'un système semblable. Lui aussi jugea prudent de limiter
ses revendications en raison du prestige croissant dont l'Église jouissait
visiblement dans l'opinion. Il se rallia * au programme plus modéré qui
fut exposé devant la Chambre des Lords, au mois de décembre 1837,
par lord Broughain *.
Deb., 3rd ser., vol. LH, pp. 387 sqq. ; vol. LUI, pp. 19 sqq., 250 sqq., 1269 sqq., 762 sqq.).
1. H. of C, 3 mars 1835 {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XXVI, pp. 495 sqq.).
2. H. of C, 12 février 1839 (Pari. Deb., 3rd ser., vol. XLV, p. 289).
3. H. of C, 14 juin 1838 (Pari. Deb., 3rd ser., vol. XLIII, pp. 710 sqq.); 12 février 1839 (Pari. Deb., 3rd ser., vol. XLV, pp. 289 sqq).
4. H. of L., 1" décembre 1837 : discours de lord Brougham {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XXXIX, p. 432). Cf. A Lctter on National Education to thc Duke of Bedford, from Lord Brougham, 1835. — Signalons ici une suggestion faite par Sir Robert Peel en 1841, à l'effet d'employer, pour le développement de l'enseignement populaire, le mécanisme de la Loi des Pauvres. On aurait utilisé certaines écoles instituées en vertu de la loi de 1834 — celles qui n'étaient pas attachées à un luorkhouse, — pour l'éducation des enfants du voisinage, moyennant paiement d'une somme légère. Pourquoi, demande un parlementaire, cette disposition ne serait-elle pas étendue à tous les workhouscs du royaume? « In each workhouse a school must be maintained, and by adopting tlie
LA POLITIQUE PARLEMENTA IRi:. 209
Lord Brougham demandait en premier lieu la formation d'un service de l'instruction publique, sous la forme d'un bureau, d'un board, qui serait composé de deux des principaux secrétaires d'État, plus trois membres nommés à vie. Ce board aurait pour fonction, d'abord, de contrôler la distribution des grants aux écoles fondées par la philanthropie privée. Il devrait encore contrôler la gestion de nombreuses fondations pieuses, d'origine très ancienne et conduites avec une incurie qui scandalisait les réformateurs radicaux : ceux-ci se persuadaient que, mieux gérés sous la direction de l'État, les biens de ces œuvres pies suffiraient peut-être pour subvenir à l'éducation du bas peuple tout entier. Enfin, le board devait intervenir d'une façon plus directe pour fonder des écoles, là où il serait constaté que l'initiative privée ne satisfaisait pas la demande. Lord Brougham se défendait, comme il l'avait toujours fait, de vouloir introduire dans la législation anglaise le principe despotique et prussien de l'obligation scolaire ^ Il ne proposait même pas que l'État imposât l'ouverture d'une école dans toutes les localités; mais il voulait que partout les habitants eussent droit à l'ouverture d'une école, quand ils en auraient fait la demande suivant certaines formes légales. Pour organiser ce système facultatif d'enseignement populaire, bien des gens suggérèrent que l'on utilisât les cadres de la nouvelle Loi des Pauvres. Mais lord Brougham écartait cette suggestion : il ne voulait pas que ses écoles fussent compromises par l'impopularité qui s'attachait, à tort ou à raison, au nouveau système d'assistance publique^. Il demandait qu'on chargeât de l'administration locale de la loi d'instruction primaire les nouvelles corporations municipales là où il en existait, et, ailleurs, des comités locaux élus par un corps électoral très étendu : pourrait voter, suivant son plan, non pas seulement quiconque payait l'impôt, mais quiconque saurait prouver qu'il avait reçu une culture au moins primaire. Dans
right hon. Baronet's suggestion, Ihis school might be rendered available for the éducation of the independent poor of the neighhourhood. This arrangement would at once give to the country the advantage of schools of the best kind in about COO unions t. (H. of C, 6 avril 1841 : discours de W. S. O'Brien; Pari. Dcb., 3rd ser., voL LVII, p. 946).
1. H. of. L., 27 novembre 1837 : He did not believe that the conduet of the German princes would be recommended for imitation in this country, with référence to éducation by the Central Society {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XXXIX, p. 211).
2. H. of L., 1«' décembre 1837, discours de lord Brougham (Pari. Deb., 3rd ser., Vol. XXXIX, p. 452) :11e might be asked,as he had been frequently asked out of doors and once or twice asked by one for whom he had the greatest possible regard — he meant a noble friend in the other House of Parliamcnt. — - ... he might be asked why... he did not take the machinery that was in existence... « You have,it is said, the machinery of the new Poor Law ». Qui est l'ami dont parl:> lord Brougham? Lord Milton? ou lord Morpeth?
ces écoles, la lecture de la Bible serait obligatoire, sauf pour les juifs et les catholiques.
Le bill de lord Brougham fut adopté, pour la forme, en première lecture ; puis on n'en entendit plus parler. La polémique continuait cependant, passionnée, entre les anglicans et leurs adversaires. Ceux-là, en faveur du régime existant, invoquaient le fait que leur initiative, aidée des subventions gouvernementales, suffisait à l'éducation de plus d'un million d'enfants. Mais il y avait, répliquaient leurs adversaires, trois millions d'enfants pauvres qui avaient besoin d'apprendre à lire et à écrire ^. Parmi les pays protestants, l'Angleterre, en matière d'enseignement primaire, venait au dernier rang. En 1839, le ministère s'ébranla; malheureusement pour son prestige il suivit ces méthodes tortueuses et timides qui étaient propres à l'administration de lord Melbourne.
Lord John Russell ^ proposa la nomination d'un board qui ressemblait de près à celui dont lord Brougham avait demandé la formation. Ce serait un comité du conseil privé : cinq conseillers, plus le président du conseil. Ce comité aurait pour objet, d'abord, de veiller à la répartition des grants, et aussi de fonder une école normale. C'était peu de chose à côté du projet de Brougham qui constituait déjà une atténuation du projet de Roebuck. Mais c'était assez pour alarmer les amis de l'Église et de l'enseignement confessionnel ^.
Quand le comité, nommé par Order in Council, par décret, se mit à l'œuvre, leurs protestations s'élevèrent d'abord contre le projet d'école normale. Car cette école normale, conçue sur le modèle de ce qui s'était fait en Irlande, devait être une école « modèle » où les futurs instituteurs apprendraient leur métier en enseignant, et une école où l'enseignement donné ne serait pas confessionnel *. Le ministère capitula, abandonna
1. Le Report from the Select Committec on Education of the Poorer Classes in England and Wales, 1838, fait le calcul suivant. D'après des travaux statistiques récents, le nombre des eùfants âgés de cinq à quinze ans est égal au quart de la population. On peut admettre que c'est en gros le nombre d'enfants qui devrait fréquenter l'école primaire. Défalquons les enfants aisés, qui s'en passent, et les enfants des manufactures qui, depuis neuf ans, travaillent huit heures par jour. Admettons qu'un- huitième de la population devrait fréquenter l'école. Or à Westminster elle n'est fréquentée que par un quatorzième, à Bethnal Green, faubourg de Londres, par un vingtième, et dans cinq autres paroisses de la capitale par un vingt-septième de la population. A Leeds, à Birmingham, à Manchester, on trouve respectivement les proportions d'un quarante et unième, d'un trente-huitième, d'un trente-cinquième.
2. H.of C, 12 février 1839 (Pari. Deb., 3rd ser., vol. XLV, pp. 273 sqq.).
3. Voir les débats, H. of C, 30 avril 1839, question de lord Stanley ; 4 ,14, 19 ,20, 24, 27 juin 1839 (Pari. Deb., 3rd ser., vol. XLVIl, pp. 680, 1378;vol. XLVIH, pp. 227 sqq., 529 sqq., 578 sqq., 731 sqq., 967 sqq.; //. o/ L., 5 juillet 1839 {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XLVIII, pp. 1234 sqq.
4. Education Commission, 1861, Appendix, Minutes of évidence : évidence of Sir J. K. Shuttleworth, 26 janvier 1860 (vol. VI, pp. 300-1). — Finalement, en
l'idée de fonder une école normale d'État. Mais le nouveau comité se réservait le droit de ne pas appliquer à la rigueur les règles qui avaient présidé depuis cinq ans à la distribution des grants. Il annonçait en outre l'intention d'aiïecter une partie des fonds dont il disposait à la formation d'un corps d'inspecteurs; et nulle école ne recevrait dorénavant les grants, si elle n'acceptait de se conformer aux règles posées par le comité et de subir le contrôle permanent des inspecteurs de l'État. Disons, pour placer ces dispositions administratives dans le cadre de la législation contemporaine, que le ministère renonçait à s'inspirer de la loi d'assistance de 1834 pour s'inspirer de la loi des fabriques de 1833; il abandonnait le principe de l'intervention directe pour le principe de l'inspection et du contrôle ^ C'était trop encore pour satisfaire le parti clérical. Le ministère apprit à connaître, une fois de plus, la puissance de l'Église. Le pacte conclu en 1834 entre le parti évangélique et les High Churchmen se resserra. Les wesleyens mirent au service de la propagande antilibérale leur puissante organisation ^. Plus de trois mille pétitions hostiles à ces nouvelles mesures furent reçues par le Parlement; et, quand la question vint en discussion devant la Chambre des Communes, la majorité ministérielle fut si faible qu'un arrangement avec les évêques parut nécessaire. C'est d'accord avec les évêques que les inspecteurs seraient nommés; et les inspecteurs durent présenter leurs rapports aux évêques en même temps qu'au comité du conseil privé.
1841, trois écoles normales lurent fondées, mais elles furent confessionnelles (Ibid., p. 304).
1. C'est ainsi qu'on avait également procédé pour la réforme des prisons. Voir 5 and 6 WlU. IV, c. 36, 38 : An Act for effecting greater Uniformity of Practice in the Government of the several Prisons in England and Wales, and for appointing Inspectors of Prisons in GreatBritain. — En introduisant, le 11 février 1839, un bill«forthe better ordering of Prisons » (2 and 3 Vict., c. 56), lord John Russell explique comme il suit les raisons pour lesquelles ce même bill avait échoué en 1838 devant les Lords : « he could only suppose that it was on account of some misconception on the part of their Lordships as to the nature of the powers proposed by the Bill to be given to the Secretary of State, which miglît hâve been imagined to hâve been powers for enforcing rules for the separate confinement of prisoners ». En réalité les droits des Juges de Paix ne sont pas atteints : l'article incriminé a été révisé afin de mettre la chose hors de doute (Pari. Deh., 3rd ser., vol. XLV, p. 220).
2. Minutes of the Methodist Conférences, vol. VIII, pp. 514-5 (Conférence de Liverpool, 31 juillet 1839). L'attitude de la Conférence est surtout anticatholique. : The attempt to allow the introduction of the Roman Catholic Version of the Scriptures into the Normal School..., could not but appear eminently calculated to afford facilities and means for the ... propagation of the... tyrannical System of Popery. — Le Christian Advocate accuse les wesleyens de vouloir une part des biens du clergé au Canada, d'aspirer peutêtre à devenir une église rétribuée par l'État.