DOCTRINE RADICALE
EN CES MATIÈRES ^ ^^ reforme de 1 admmistration locale,
provoqua de longs débats parlementaires. Mais personne, pas même les parlementaires qui les prolongeaient, n'en prenait l'issue au tragique. Sur les compromis auxquels on aboutissait, sur l'esprit « conservateur » dans lequel les réformes étaient accomplies, l'immense majorité du Parlement et du pays, sans distinction de partis, était d'accord : lord Melbourne et lord John Russell ne faisaient qu'appliquer le programme de Sir Robert Peel. Ce furent d'autres discussions qui, au cours de ces six années, ébranlèrent plusieurs fois l'existence du ministère. L'Angleterre commençait à comprendre qu'elle avait des colonies, que ces colonies constituaient tout un monde à l'état naissant; et elle se trouvait souvent en détresse quand il fallait résoudre les problèmes nouveaux et compliqués que posait l'administration de ces États subordonnés.
Nous n'aborderons pas dans le détail l'histoire coloniale de l'Angleterre. L'objet de notre étude, ce n'est pas ce vaste monde anglo-saxon dans lequel peut-être l'Angleterre est destinée à s'absorber un jour, c'est l'Angleterre seulement. Nous ne pouvons cependant nous dispenser de raconter brièvement l'histoire des colonies, dans la mesure où elle se rattache à l'histoire de la métropole, et réagit constamment sur elle. A cette date, véritablement critique dans leur histoire, qui suit les élections de 1835, reportons nous à la doctrine des radicaux disciples de Bentham, comme il faut le faire toujours, puisque c'est par rapport à cette doctrine que tous les partis anglais se définissent, soit qu'ils l'adoptent, soit qu'ils l'atténuent, soit qu'ilsla nient. Quelle est en matière coloniale leur théorie? Car, en cette matière comme en toute autre, ils en ont une, bien fixée.
Cette théorie, voici comment elle peut s'énoncer. Les sociétés anglosaxonnes d'outre-mer sont soumises à deux types d'administration distincts. Ou bien un petit nombre de fonctionnaires anglais commandent en maîtres, au nom du gouvernement métropolitain : le cas extrême, c'est l'Inde Britannique, avec ses cent millions d'habitants indigènes, à la tête desquels le gouvernement anglais a pris la place du grand Mogol ^. Ou
1, Étant bien entendu que l'Inde Britannique, gouvernée par une grande compagnie sous la surveillance d'un ministère spécial, le Board oj Control, n'est pas, au sens technique du mot, une colonie.
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bien les habitants de la colonie se constituent en société autonome gouvernée démocratiquement : le cas extrême, ce sont les Étals-Unis d'Amérique, avec ses dix millions d'habitants, un gros peuple, bruyant, affairé, prospère, hostile et agressif à l'égard de la mère-patrie ^ Or, pour un radical philosophique, c'est la république américaine qui réalise l'idéal de la colonie britannique. Elle répond aux deux fins essentielles de toute colonie. Elle absorbe l'excédent de la population et l'excédent des produits de la métropole ^. L'Amérique n'est d'ailleurs hostile à l'Angleterre que parce que celle-ci l'a contrainte à lui arracher son autonomie par la révolte au lieu de la lui concéder comme un droit. Elle ne se ferme aux produits manufacturés anglais que par mesure de représailles, et parce que l'Angleterre se ferme aux produits de l'agriculture américaine. Que l'Angleterre, suivant le conseil de Bentham, de James Mill, de Joseph Hume, « émancipe » ses colonies ^ et pratique en même temps un libre-échangisme intégral. Alors ses colonies cesseront de lui être à charge, dans la mesure où elles cesseront d'être ses dépendances : elles seront autant de nations libres et amies.
Il ne faut pas croire que cette doctrine se soit heurtée à la résistance d'un parti de colonialistes enthousiastes. Peu de gens en Angleterre, au cours des années qui suivirent le vote du Reform Bill, osaient faire des rêves d'empire. Les empires coûtaient trop cher, ils étaient trop précaires r l'Espagne, le Portugal, venaient de voir leurs colonies s'affranchir; et la perte des colonies d'Amérique, si peu d'années après le triomphe de la
1. H. of C, 6 mars 1838, discours de Sir William Molesworth : The saying « Emaneipate your Colonies ", means with those who employ it, most emphatically, a great deal more than the mère words couvey ... \Yhat! are we to repent of having planted the thirteen English colonies of North America, which hâve expanded into one of the greatest, most prospérons and happiest nations that the world ever saw (Pari. Deb., 3rd ser., vol. XLL pp. 476 sqq.). — Tout le discours est consacré à la critique de l'administration coloniale, et constitue en conséquence un excellent tableau de l'empire colonial à cette date : il a été réuni, avec un choix des discours du même homme d'État, dans : Seleded Speechesof Sir William Molesworth on questions relating to Colonial Policy, éd. H. E. Egerton, 1903. — Pour un autre tableau de l'empire, tracé dans le même esprit par un autre écrivain du groupe radical, v. Westm. Rev., janvier 183G, art. I. The Colonial Expenditure (vol. XXIV, pp. 1 sqq.). — V. encore, à un point de vue plus objectif, et purement juridique : Clark (Charles), A Summari) of Colonial Laiv, the practice of the court of appeals from the Plantations and of the laws and their administrations in ail the colonies : with Charters of Justice, Orders in Council, etc., 1834.
2. H. of C, 25 janvier 1838. discours de AVarburton : It was not to our colonies that émigration was ch'efly directed... At présent, the amount of émigration to the whole of our Xorth American colonies was not more than 30 000 persons annually : whereas the émigration to New York alone exceeded 60 000. So that in the event of our emancipating the Xorth American colonies, there would be no diminution, but, on the contrary, a considérable increase of émigration {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XL, pp. 481-2).
3. Emancipate your Coloniesl addressed to the National Convention of France, Anno l'Oo. Shewing the uselessness and mischievousness of distant dependencies to an European State *^ Works, éd. Bowring, vol. IV, pp. 407 sqq.).
Guerre de Sept Ans, était un souvenir vivant encore dans la mémoire des vieillards ^. Pourtant cette théorie était trop brutalement négative, trop « radicale » pour ne pas effrayer l'opinion moyenne du pays. Les radicaux eux-mêmes pouvaient-ils s'y tenir? Ils admettaient que leur programme d'émancipation n'était pas applicable à toutes les colonies. Bien plus : tout un groupe parmi les disciples de Bentham avait un programme positif d'émigration et de colonisation organisée, et contribuait en cet instant même à étendre le domaine colonial de l'Angleterre.
En Asie, l'Angleterre agrandissait la zone de
VASIE. L'INDE . „ ' y • ^ ^ • i»
BRITANNIQUE ^^^ miluence. Inquiet de voir 1 empereur de
Russie, de concert avec la Perse, sur le point d'établir en Afghanistan une sorte de protectorat, le gouverneur général de l'Inde Britannique, lord Auckland, lançait à travers l'Himalaya une expédition militaire qui, sous les ordres de Sir John Kean, marchait sur Caboul et y installait un nouveau souverain. Il semblait, en 1840, que l'Afghanistan fût devenu une nouvelle dépendance du gouvernement de l'Inde; et, sur sa route, le corps expéditionnaire avait consacré l'occupation définitive par l'Angleterre de tout le cours de F Indus. Aden, aux portes de la Mer Rouge, était, d'autre part, occupé en janvier 1839. Enfin les trafiquants anglais à qui le gouvernement chinois avait voulu interdire l'importation illicite de l'opium, appelaient le gouvernement de l'Inde au secours, demandaient à être vengés des humiliations que leur infligeaient les Chinois : en conséquence une flotte présidait par deux fois à l'occupation des îles Chusan, allait mouiller dans le golfe du
1. Un publiciste français, l'abbé de Pradt, a peut-être, au début du xix^ siècle, le premier pressenti la grandeur future de ce qu'on aime aujourd'hui à appeler en Angleterre la « République Britannique des Nations ». Mais quel Anglais y songeait, étant donné le profond discrédit où l'idée colonialiste était tombée, lorsque M. de Pradt publia, en 1823, son Parallèle de la Puissance anglaise et russe relativement à l'Europe'l Voirie curieux chapitre x, intitulé : « Des six Angleterres ». Les six Angleterres, ce sont : l'Angleterre proprement dite, les États-Unis d'Amérique, le Canada et l'Amérique Britannique du Nord, le Cap de Bonne Espérance, l'Inde Britannique et la Nouvelle Hollande. « Il est évident, écrit M. de Pradt, que l'Angleterre, par la multiplication de sa famille, par la manière dont elle se trouve distribuée sur toutes les parties du globe, par la perfection séduisante de ses institutions, est destinée à donner pacifiquement à l'universune face nouvelle ». — Joseph Hume, au cours des débats sur le Reform Bill, avait exposé en détail tout un plan pour organiser une représentation des colonies au Parlement (H.of. C, 16 août 1831; Pari. Deb., 3rd ser., vol. VI, pp. 110 sqq.); et un orateur conservateur pouvait un peu plus tard se plaindre que le nouveau régime électoral eût affaibli le droit de représentation « virtuelle ou indirecte » dont les colonies jouissaient sous l'ancien régime, quand les colons pouvaient acheter des bourgs « pourris » (H. of C.,30 mai 1833, discours de Sir Richard Vyvyan; Par/. Z)e/>., 3rd ser., vol. XVIII, p. 113). Mais le projet de Hume est trop opposé à sa propre poUtique coloniale. Ce à qfuoi il visait, ce n'était pas à resserrer le lien qui rattachait les colonies à la métropole, c'était à le desserrer au contraire.
Pe-tchi-li, puis revenait devant Canton, où le drapeau anglais était hissé au mois de janvier 1841. Le foyer de ce rayonnement militaire, c'était toujours le gouvernement de Calcutta : les radicaux ennemis de toute expansion coloniale n'allaient-ils pas attaquer le mal à sa source? Bien au contraire nous voyons leur organe, la « Revue de Westminster », si âpre contre toutes les institutions établies, ménager la Compagnie des Indes, lui décerner même positivement des louanges ^.
C'est que le groupe des amis de Bentham se trouvait tout puissant dans les conseils de la Compagnie. James Mill, entré dans ses bureaux en 1819 par l'influence de Ricardo, y touchait, quand il mourut en 1836, un traitement de 2 000 1. -; son fils Stuart ]\Iill y travaillait à ses côtés, y demeurait après sa mort pour continuer son œuvre ^. Quand lord William Bentinck quitta Londres, à la fin de 1827, pour aller occuper le gouvernement général, il alla recevoir la bénédiction philosophique de Bentham : « Ce n'est pas moi, dit-il au vieillard, c'est vous qui allez être le vrai gouverneur général ^». Quand, sur les conseils de James Mill, on préposa au gouvernment de l'Inde un conseil législatif de quatre membres, c'est encore James Mill qui décida les directeurs à nommer Macaulay conseiller juridique. Ou, plus exactement, deux ordres d'influences contribuèrent à la promotion de Macaulay. Charles Grant, le président du Board of Control, était un évangélique : or Macaulay, personnellement affranchi de toute croyance religieuse, n'en appartenait pas moins à une famille évangélique. Macaulay s'était, d'autre part, signalé, dans la « Revue d'Edimbourg », par une vive critique de l'école de Bentham; mais James Mill eut la sagacité de comprendre par quelles affinités profondes il se rapprochait de l'école. Avant de s'embarquer, ^Macaulay fit de fréquentes visites à celui qui, en même temps que l'oracle du parti, était le plus éminent spécialiste des choses indiennes. Dans un moment où M sa tête était pleine de projets de loi pour les Indes », James Mill fut prodigue de ses conseils. « Soyez, répétait-il à Macaulay, un homme politique honnête ^ ».
Macaulay sut occuper utilement un poste qui aurait pu n'être qu'une
1. London and Westminster Review, janvier 1837, art. iv. Fallacies on Poor Laios (vol. XXVI, p. 367) : The offices of the Poor Law Commission and of the India House are the only exceptions withwhich we are acquainted, where a large proportion of the officiais seem to hâve anything to do beyoud giving trouble to every person requiring information or other service at their hand. — Cf. Bentham, Emancijmlc your Colonies, postscriptum du 24 juin 1829 (Works, éd. Bo'Aring, vol. IV, p. 418).