‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècle (volume 2)Chapitre 98 sur 158 · DE LA CHAMBRE · texte numérisé non relu

DE LA CHAMBRE

majeure en atteignant sa dix-septieme année.

Fille de la duchesse de Kent, elle avait passé son enfance au palais de Kensington, dans un cercle, plus allemand d'ailleurs qu'anglais, qui était en guerre ouverte avec la cour de Saint-James et faisait profession de libéralisme. C'était donc une petite enragée de whiggisme qui devenait reine d'Angleterre, pour le plus grand bien du parti libéral. Lord Melbourne s'attacha à la jeune reine. Depuis le temps lointain — si lointain

qu'il était presque oublié — de son mariage malheureux, il menait à Londres la vie d'un célibataire homme du monde, libre dans ses propos et ses mœurs. L'intimité de la reine le transforma. Il fut son vieil ami, son protecteur plein de sollicitude. On le vit renoncer à son existence mondaine, passer ses journées entières à Windsor, s'astreindre à l'ennuyeuse étiquette des Cours, flatté d'avoir toujours sa place réservée, que ce fût au salon ou à la salle à manger, à droite de cette petite princesse gentille par sa jeunesse, amusante par sa gravité, digne d'admiration par son sens pratique, mais d'intelligence très bornée et de culture nulle ^.

Les whigs tirèrent tout le parti qu'ils purent de cette révolution de palais. L'usage voulait qu'à chaque changement de règne la Chambre des Communes fût renouvelée : ils exploitèrent largement le nom de la reine pour le succès de leur campagne. Ils accusèrent les tories de conspirer pour mettre sur le trône l'ancien duc de Cumberland, devenu roi de Hanovre. Ils accusèrent Sir Robert Peel d'avoir, en termes enveloppés, menacé la jeune reine du sort de Marie-Antoinette. Puis il fallut régler les fêtes du couronnement ; et le ministère libéral décida d'en réformer le cérémonial. Le banquet de Whitehall, donné à l'usage d'un petit nombre de princes du sang et d'invités de la haute aristocratie, fut remplacé par une grande démonstration populaire. La reine défila, à la tête d'une procession, de Buckingham Palace à l'abbaye de Westminster, sur un parcours de deux milles, devant un million de spectateurs. Les tories tenaient maintenant à l'égard de la cour un langage insultant, s'alarmaient de cette « alliance de la Couronne et de la Démocratie ^ » qui faussait, à les en croire, le jeu de la constitution. Les orateurs radicaux en revanche, et O'Connell plus bruyamment que tous les autres, manifestaient un loyalisme inusité.

Non que la reine eût été à la lettre captée par ses ministres, et que lord Melbourne fût devenu, comme les tories l'en accusaient ^ une sorte de maire de palais. La petite reine avait une volonté de fer; elle avait étonné tout le monde, à peine montée sur le trône, par ses actes d'autorité. Sa mère attendait impatiemment l'avènement de Victoria pour gouverner

1. G.eville Manoirs, 12 septembre, 15 décembre 1838. — Creevey à miss Ord, 9 octobre 1837 {Creevcij Papes, vol. II, p. 323).

2. Sir James Graham à Crolcer, 22 mai 1839 : The Crown in alliance with the Democracy baffles every calculation on the balance of power in our mixed form of Government. .\ristocracy and Church cannot contend against Queen and people united [Croker Papers, vol. Il, p. 356).

3. Croker à Peel, 15 août 1837 (C. S. Parker, Sir Robert Pecl, vol. II, p. 320-1) — Greville Memoirs, 29 juin 1837.

l'Angleterre : elle fut traitée avec les tendres égards qui lui étaient dus, mais strictement tenue à l'écart des affaires ^ Sir John Conroy, conseiller très intime de la duchesse de Kent, espérait la Jarretière, une pairie irlandaise : Victoria lui signifia qu'il n'aurait ni l'une ni l'autre, il dut se contenter du titre de baronet et d'une pension ^. Léopold, roi des Belges, avait été pour elle, depuis sa naissance, une sorte de père adoptif ; par des lettres fréquentes, il avait dirigé de Bruxelles son éducation politique; lui aussi espérait, par son intermédiaire, exercer quelque influence sur la politique anglaise. A partir du jour où elle fut reine, elle découragea ses avances : leur correspondance devint languissante. Vis-à-vis de lord Melbourne, elle n'agissait pas autrement. Elle appuyait sa politique, parce qu'elle était whig, et whig si passionnée que souvent elle trouvait tiède le whiggisme de son ministre ^. Mais elle surveillait de près tous ses actes, lui faisait la leçon dès qu'il osait prendre une décision sans l'avoir consultée "*. Si, au mois de mai 1839, elle empêcha Sir Robert Peel d'arriver au pouvoir, elle le fit de sa propre initiative, dépassant les vœux de lord Melbourne, allant à rencontre des vœux de quelques-uns de ses collègues.

Lorsque lord Melbourne informa la reine, toute en larmes ^ que son ministère était démissionnaire, il lui donna, verbalement et par écrit, les conseils qu'elle lui demandait ®. Elle devait s'entretenir d'abord avec Wellington, et essayer de l'avoir pour premier ministre, d'obtenir tout au moins qu'il fît partie du cabinet si Sir Robert Peel, « cet homme raide et fermé ' », était premier ministre. Melbourne se défiait de l'entrée en contact de Peel avec la reine, comptait sur la diplomatie de Wellington pour aplanir bien des difficultés. Puis fut soulevée la question de la Maison de la Reine.

1. Greville Memoirs, 29 juin, 30 juillet 1837. — S. Le", Queen Victoria, pp. 66, 81.

2. Greville Memoirs, 28, 30 août 1837. — Creevey à :*liss Ord, 3 janvier 1838 (CreeDcy rapers, vol. II, p. 332). — S. Lee, Queen Victoria, pp. 63-4.

3. Diary, 28 août 1839 : récit d'une conversation avec lord ZVIeibourne : « ... They (the Tories) ought to help and not to oppose every reasonable measure, as they had done, and not behave as they had done in the House of Lords ». « They didn't behave so badiy in tlie House of Lords », said Lord M. (This is admirable fairness), « they didn't throw ont many bills » « But altered a good maiiy » I said. « But I didn't knov/ that those altérations didn't do them good », said Lord Melbourne (The Girlhood of Queen Victoria, vol. n, p. 242).

4. La reine à lord Melbourne, 26 août 1839 (The Letters of Queen Victoria, vol. ï, p. 233; trad. fr., vol. I, p. 274).

5. Diary, 7 mai 1839 (The Girlhood of Queen Victoria, vol. II, pp. 159-160). La reine crut voir que lord Melbourne pleurait aussi.

0. Lord Melbourne à la reine, 7 mai 1839 ( The Letters of Queen Victoria, vol. L, p. 195 ; trad. fr., vol. I, p. 228). — Diary, 7 mai 1839 (The Girlhood of Queen Victoria, vol. II, p. 161).

7. Diary, 8 mai 1839 (The Girlhood of Queen Victoria, vol. II, p. 163).

Cette question avait, plusieurs fois, jadis, embarrassé les whigs du temps où la cour était tory : les whigs avaient pris l'habitude d'exiger que, parmi les gentilshommes de la Maison du Roi, ceux-là donnassent leur démission qui faisaient partie en même temps du Parlement. La même difficulté se présentait pour les conservateurs, à présent que la Cour était whig. Elle était accrue par le fait que l'Angleterre obéissait maintenant à une reine, entourée de ses Dames. Exigerait-on le départ de celles de ces Dames dont les maris étaient membres du Parlement? On pouvait soutenir, en prenant les choses à la lettre, qu'il n'y avait point de précédent pour cette exigence. Elle se justifiait cependant. C'était, par exemple, pour les conservateurs, un gros souci que le problème du gouvernement de F Irlande, Serait-il prudent de laisser dans l'intimité de la reine lady Normanby, femme de l'homme d'État qui venait de gouverner l'Irlande de concert avec O'Connell, au moment où on allait essayer de la gouverner d'après des principes différents? Lord Melbourne conseilla à la jeune reine de défendre fermement ses droits sur ce point; de n'être pas intransigeante cependant ; et de réserver son intransigeance pour le moment où Sir Robert Peel soulèverait une autre question, politiquement bien plus grave, et demanderait à la reine de dissoudre immédiatement le Parlement ^.

Le reine reçut Wellington, qui la renvoya à Sir Robert Peel, puis Sir Robert Peel, qui n'eut même pas le loisir de poser la question de la dissolution. Fut-il trop raide et trop compassé dans la forme? Quant au fond, et sur la question des Dames de la Chambre, la reine ne lui laissa pas le temps de s'expliquer; elle déclara « qu'elle ne pouvait renoncer à aucune de ses Dames ». Sir Robert Peel lui demanda si elle entendait les conserver toutes. « Toutes », répondit la reine. « IMême l' Intendante de la Garde-Robe,

1. Lord Melbourne à la reine, 9 mai 1839 (Tlie Lcitcrs of Queen Victoria, vol. 1, p. 201; trad. Ir., vol. I, p. 236). — Sans vouloir entrer dans tout le détail de cette affaire, signalons une embarrassante obscurité. La letti'e que nous venons de citer a été écrite par lord Melbourne après que, dans une première entrevue avec Wellington et Peel, la reine avait déjà soulevé la question des Dames de la Chambre (la reine à lord Melbourne, 8 mai 1839). Quel conseil lui avait donné lord Melbourne avant celte première entrevue? La reine Victoria, dans son journal, à la date du 7 mai, affirme que lord Melbourne lui présenta une note écrite, dans laquelle il lui recommandait d'émettre le vœu que nulle des Dames de la Maison de la Reine, excepté celles qui étaient mêlées à la politique, ne fût congédiée (Girlhood, vol. IL p. IGl). Mais la note est reproduite (The Leiters of Queen Victoria, vol. I, p. 195; trad. fr., vol. I, p. 228), et ne contient ni cette phrase ni aucune allusion à la question de la Maison de la Reine. Le discours prononcé par lord Melbourne à la Chambre des Lords, 1 1 mai 1839 (Pari. Dcb., 3rd ser., vol. XLVII, p. 10-13) augmente encore notre perplexité. Lord ^Melbourne déclare que « he gave H. M. no advice whatever as to the Ladies of tlie Household, for he fairly declared that he did not expert — that he did not anticipate — that he could not conceive that this proposition could be made to H. M. ». Mais il place cette déclaration à la date du mercredi 8 mai, non du mardi 7 mai : il vit effectivement la reine le mercredi matin à 11 heures {Diary, 8 mai).

lady Normanby, et les Dames de la Chambre? » « Toutes », répondit la reine ^ Un entretien avec Wellington n'arrangea pas les choses. Lord Melbourne fut rappelé. Tous ses collègues, sauf deux qui d'ailleurs s'inclinèrent devant l'opinion de la majorité, furent, après un long débat, d'avis <}u'il fallait prendre la défense de la reine ". Le ministère resta en place.

La première impression produite par ces incidents sur le public fut favorable à la reine. Sir Robert Peel avait prétendu lui dicter ses conditions, régler les détails de sa vie privée, la séparer d'avec celles qu'elle avait choisies pour être les compagnes de sa vie. Il y eut un mouvement d'indignation contre sa brutalité, de pitié pour la jeune reine outragée — mouvement soigneusement entretenu par les politiciens libéraux. La reine fut acclamée quand elle se rendit le dimanche matin à l'église, et le même soir à l'opéra ^ : O'Connell se fit remarquer par l'exubérance de son loyalisme oratoire. Les ministres reçurent de Birmingham, où régnait une sorte d'insurrection ouvrière, l'avis qu'on préparait l'assassinat de Sir Robert Peel s'il osait prendre le pouvoir^.

Mais la vérité se fit jour; les gens informés changèrent d'avis. On reconnut que la reine avait été bien étourdie, bien obstinée; lord Melbourne, bien déloyal ou bien faible; les autres ministres, bien avides de reprendre le pouvoir à tout prix. En faveur de Sir Robert Peel, on trouva des circonstances atténuantes. Peut-être était-il mauvais homme de cour. Peutêtre sa réputation même d'orgueilleuse timidité l'avait-elle desservi. Mais il fallait reconnaître qu'il se sentait, par la démission de lord Melbourne, pris dans une sorte de piège, qu'il ne pouvait se laisser condamner à devenir ministre dans des conditions humiliantes. Son influence, en tout cas, restait aussi grande que jamais au Parlement; la situation du parti libéral, devenu par la bizarrerie des circonstances le parti de la cour, restait aussi précaire. Lorsqu'au mois de juillet un nouveau Jamaica Bill fut introduit, ce fut un bill profondément amendé, selon les indications que Sir Robert Peel avait présentées en mai, et que le ministère avait repoussées ^. Les choses finissaient toujours de cette manière, depuis 1835.

La petite reine elle-même avait beau sortir

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1. Diary, 9 mai 1839 (The Girlhood of Qaeen Victoria, vol. H, p. 171),

2. V. la minute du conseil des ministres, The Letters 0/ Qiieen Victoria, vol. Il, p. 21 5 ; trad. fr., vol. I, p. 253.

3. Diary, 12 mai 1839 (The Girlhood of Queen Victoria, vol. II, p. 177).

4. Lord John Russell à Sir Robert Peel, 14 mai 1839 (G. S. Parker, Sir Robert Peel, ^ol. II, p. 401).

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