Memoirs, vol. II, p
POUVOIR LÉGISLATIF ET GOUVERNEMENT DE L'OPINION. m
somme d'argent qu'ils seront assez raisonnables pour bien vouloir dépenser, peut leur assurer des chances honorables de succès ^ »
Si même l'on persistait à penser — non sans raison — que l'action réformatrice de l'Opposition a manqué, durant les années qui viennent de s'écouler, d'énergie et d'efficacité, il faudrait plaider encore, en faveur des whigs, les circonstances atténuantes, et ne pas attribuer exclusivement la timidité dont ils font preuve à des calculs intéressés. Dans les pays où se trouve établi un régime de suffrage universel, ou presque universel, on voit constamment les partis démocratiques hésiter à préconiser des mesures en apparence conformes aux intérêts immédiats de la masse, et cela non par égoïsme, non par calcul, mais parce qu'ils se heurtent aux préjugés hostiles de l'opinion publique elle-même. Ce ne sont pas les intérêts, ce sont les croyances et les passions qui mènent les hommes : or certaines croyances et certaines passions populaires, vers 1815, sont favorables au parti ministériel. Demande-t-on pourquoi l'Opposition n'a pas réclamé tout entière, depuis 1809, une réforme de la représentation parlementaire, pourquoi elle n'engage pas, dès 1815, une campagne de propagande libre-échangiste? C'est confondre 1809 et 1815 avec 1832 et 1846. Le radicalisme n'est pas encore une opinion populaire; et il s'en faut de quelques années que le contact s'établisse entre le petit groupe des « réformateurs radicaux » de Londres, et la foule des ouvriers qui, dans le Lancashire et le Yorkshire, brisent les métiers et les machines. Lorsque le Parlement a relevé les droits sur les blés, et essayé de garantir aux agriculteurs anglais le monopole du marché national, le peuple entier semble s'être soulevé : et voilà une question sur laquelle la trahison de la majorité parlementaire est flagrante. Mais il faut tenir compte de la soudaineté de ce soulèvemeni do l'opinion, qui prend les deux partis au dépourvu : dorénavant av( rlic. la Chambre des Communes ne renouvellera pas l'imprudence de 1815. Enfin deux grandes questions se sont trouvées posées, sur lesquelles les hommes politiques ont dû se prononcer, et qui barrent la route à toutes les autres questions. La question de la guerre d'abord. Tant que Napoléon a régné en France, la paix, désirable ou non, a été impossible : le parti tory, étant le parti de la guerre par excellence, a raison sur ce point devant l'opinion. Maintenant que la paix est conclue, d \a|»oléon renversé, l'argument, il est vrai, va faire défaut au parti ministériel. Mais une autn; (juestion subsiste : celle de l'émancipation catholicpie. Elle est posé(î en termes catégoriques depuis (juiu/c aii-^. (•"csl sui-
\. \' (Huei-, Lif (■ of hrdUverpool, \i,l.\. \>. '.'.'< : Iclliv a Su Willi/iin Sr.olt, 23 »ei)t. 1812. HiSTOiBK iii; > i.Ars. 1*
cette question, dorénavant, que les deux partis sont en litige; et les diverses factions de TOpposition — celles de Wellesley et de Canning, celles de Grey et de Grenville, — en désaccord sur tant de points, sont d'accord pour demander la complète émancipation des catholiques. Tant que la question ne sera pas résolue, les whigs auront sur ce point, contre eux, tout à la fois la Cour et le pays. Le jour où, en 1829, les catholiques auront accès au Parlement et aux fonctions publiques, les w^higs ne se trouvant plus séparés de l'opinion publique par cette question grave, le vieux parti tory s'effondrera. Mais, pour l'instant, ce n'est pas seulement en exerçant une pression sur les fonctionnaires, en distribuant de l'argent ou des places, que les tories conservent une majorité au Parlement. C'est aux cris de No Popery qu'ils intimident l'Opposition, et s'assurent, avec la confiance du Roi ou du Régent, l'approbation du corps électoral et de l'opinion publique.
Telles sont les raisons pour lesquelles se maintient au pouvoir le petit groupe d'hommes obscurs qui dirigent la politique du pays. Sur une foule de questions dont la solution se fait chaque jour plus urgente, le parti gouvernemental mécontente de plus en plus le pays; mais, sur deux questions fondamentales, il est le parti populaire. Ajoutons que les ministres de 1815 ont beau être médiocres et personnellement méprisés; ils n'en sont pas moins les héritiers d'un grand homme, et bénéficient encore du prestige de son nom. Ils sont euxmêmes des conservateurs bornés; mais, si William Pitt, en 1784, a régénéré le parti, c'est qu'il a su en faire, pour un temps, un parti populaire, et, par des voies indirectes, démocratiser, afin de fortifier la monarchie, les institutions politiques du royaume.
Quelle fut sa première démarche quand le L'HÉRITAGE DE PITT ^.^j y^^^ -^ ^^^^ ^^ cabinet, en rem-
ET LA POLITIQUE jQT,Y placement de lord North? Ce fut de dissoudre
la Chambre des Communes, et de faire, suivant son expression, « un appel au peuple^ » en le prenant pour arbitre entre la politique du roi et celle des grandes factions aristocratiques. Deux fois déjà, rompant avec l'usage, le roi et ses ministres
1. Voir discours du trône, 19 mai 1784 : « I hâve the greatest satisfaction in meeting you in parliament at this time after recurring, in so important a moment, to the sensé of the people » (Pari. Hist. voL XXIV, p. 804). — Discours de Pitt, avril 1800 : « There may be occasions, but they wili ever be few vvhen an appeal to the people is a Just mode of proceeding on important subjccts » (Pari. Hist., vol. XXXV, p. 86). — Discours de Creevey, 20 avril 1809 : « To talk of a dissolution of parliament as an appeal to the people was mère mockery and imposition » [Pari. Deb., vol. XIV, p. 116).
avaient, en 1774 et en 1780, dissous le Parlement avant l'expiration de ses pouvoirs. Mais, quand on avait alors prononcé la dissolution, la majorité était favorable à la politique gouvernementale : l'innovation consista en ce que cette fois la majorité de la Chambre des Communes dissoute était hostile à la politique du ministère qui faisait la dissolution. A partir de ce moment, la dissolution est devenue d'un usage ourant. Aucun Parlement ne siège, de 1784 à 1815, pendant plus de ix années, au lieu des sept années réglementaires. Le Parlement de 1802 est dissous quatre ans plus tard, et cette fois par un ministère de coalition whig; le Parlement de 1806 au bout de quelques mois; le Parlement de 1807 après cinq années d'existence. La dissolution va devenir, au cours du siècle qui commence, la règle constitutionnelle. Pourtant, à la fin du xviii" siècle, l'emploi que fait George III de ce procédé nouveau soulève des objections. Supposez le pouvoir exécutif capable d'exercer sur le pays une pression assez forte pour obtenir à coup sûr une majorité docile dans la future Chambre des Communes ; supposez un corps de fonctionnaires serviles et influents, un corps •'lectoral restreint et vénal : le péril n'est-il pas que, par un prétendu ' appel au peuple », le ministère trouve moyen de toujours faire prévaloir sa volonté? Il n'est même pas besoin de recourir à ces hypothèses défavorables pour voir quels inconvénients peut présenter la pratique de la dissolution. Supposez que véritablement la volonté nationale s'exprime dans le résultat des élections générales, et qu'à I instant précis où les élections ont lieu, elle se trouve d'accord avec la volonté du ministère sur une question particulière qui passionne momentanément l'opinion : un ministère intelligent saura guetter cet instant favorable, dissoudre, obtenir une majorité, et gouverner • uisuite, avec ou sans l'appui de l'opinion, jusqu'au moment où auront (îxpiré les pouvoirs du nouveau Parlement ^ Mais ces observations, |)arfaitemcnt fondées, n'empêchent pas qu'à la fin du xviii'' siècle la méthode pratiquée à cet égard par George III et ses ministres marque une évolution, dans le sens démocratique, des institutions parlementai rf s.
1. Voir //. o/C, 20 avril I8nn (Pari. Dc.b., vol. XIV, p. 120). — Croevcy ayant déclaré i\w. « to lalk of a dissolution of parliatnciit as an « appoal lo the pcople • vva» liKirc mockcry and impo-sition ... [It was] not an appeal to the people, but to the' Trcasury », Wliithread rectifie : « Hc believed the Treasury did possess a inost prepoa- (If^rating influence; hut at the same tirne ho knew that the people had a voice which wduld he used. The infringemcnt Ihereforc on the élective ripht of the people was not ^1) greal if they werc not flrst driven mad and Ihcn appealed to; if they were not flrst 'Iriven into a state of phrenzy and then desired to inake use of Iheir sensés. • — Pour un exposé des objections du parti whig à la pratique do la dissolution, voir firf. Bcv., iiov. 1812, no. XL, art. Vlll. RUjhls and Dutics of Ihe People (vol. XX, pp. 405 sqq.).
La thèse classique, nous l'avons vu, exige que les représentants soient élus, tous les sept ans, pour être, à partir de leur élection, par eux-mêmes, le « pays légal » ; ils voteront, sur les questions qui se poseront pendant la durée de leur mandat, non selon la volonté de leurs électeurs, mais selon leur conscience. Cette fiction d'un Parlement indépendant de l'opinion pendant l'intervalle qui sépare les consultations populaires est sans doute atténuée, nous l'avons vu aussi, par l'exercice du droit de réunion, du droit d'association, et par la liberté de la presse ; elle est de plus expressément contredite par la pratique de la dissolution. Du moment que le premier ministre, hostile à une mesure approuvée par la majorité parlementaire — East India Bill de 1784, émancipation catholique de 1807 — prend le pays à témoin, il reconnaît le droit que possèdent les électeurs, le devoir qui leur incombe, d'exercer un contrôle perpétuel non pas seulement sur les personnes, mais sur les votes de leurs représentants. George III va plus loin encore. C'est entre sa politique personnelle et la politique de la majorité parlementaire qu'il prend le pays comme arbiti*e. De sorte que la fiction de son irresponsabilité s'atténue. La politique tory, dans les dernières années du xviir siècle, transforme la monarchie constitutionnelle en une monarchie populaire, le roi s'arrogeant le pouvoir de provoquer, quand il lui plaît, une sorte de plébiscite. En 1784, en 1807, le plébiscite a été favorable. Parfois la majorité parlementaire cède aux exigences du monarque, afin de ne pas le mettre dans l'obligation de dissoudre, et de ne pas provoquer une crise constitutionnelle en des temps troublés : c'est ainsi qu'en 1800, sur la question de l'émancipation catholique, le parti de Pitt, avec le consentement de Pitt, a battu en retraite.
Aussi bien, ce n'est pas seulement en rendant plus étroits les rapports du Parlement avec le corps électoral, c'est aussi, et plus encore, en modifiant la composition même de la Chambre des Communes et de la Chambre des Lords que le toryisme du règne de George III exerce une action révolutionnaire.
Depuis 1792, la peur du jacobinisme a rapproché de la cour un certain nombre de familles aristocratiques : les ducs de Portland, de Nevs^castle, de Rutland, appuient la politique du roi, et font contrepoids à l'influence des ducs de Bedford, de Norfolk, de Devonshire. Cependant lorsque George III est monté sur le trône, il ne pouvait guère compter sur la désunion des grandes familles pour briser leur résistance. La gentry tory des provinces n'était pas elle-même assez souple pour servir toujours ses desseins. Il a donc fait appel aux nouveaux riches qui désiraient, en entrant au Parlement, s'élever d'un
rang dans la hiérarchie sociale, et qu'il trouvait prêts, en échange de ses bons procédés, à faire preuve d'un toryisme à toute épreuve. Les « nababs », les aventuriers qui, après s'être enrichis aux Indes Orientales, rentrent chez eux pour jouir du produit de leurs rapines commerciales ou administratives, ont été les membres les plus zélés du parti qu'on appelait alors le parti des « amis du roi ». Warren Hastings personnifiait cette classe ; et son grand dénonciateur Burke, l'homme représentatif du whiggisme aristocratique, détestait peutêtre moins en lui l'oppresseur des Hindous que l'agent de la politique tory. Pitt, lorsqu'il a pris en 1784 la direction des affaires, n'a fait que développer une tradition consacrée déjà par vingt ans de pratique. Addington, Huskisson, Canning, — son biographe nous dit qu'en 1792 il hésitait entre les deux partis, mais que l'insolence des grands whigs le rejeta vers le parti tory — , Charles Long, George Rose : pas un grand nom sur cette liste d'hommes nouveaux, dont Pitt a fait la fortune politique. Tous étaient jeunes, quand le siècle s'ouvrit; en 1815, alors que sont morts ou en train de mourir tous les chefs du vieux parti de Fox, ils sont encore à leur poste, pleins quelquefois d'ambition et d'avenir. Les novateurs aiment les jeunes gens, et Pitt est un novateur. Lorsque la politique du roi a triomphé, quinze ans avant la fin du xviii'' siècle, avec l'arrivée de Pitt aux affaires, le parti tory régénéré s'est trouvé en sympathie, et en sympathie plus marquée ([ue le vieux parti whig, avec les nouveaux mouvements de l'opinion publique.
Nous sommes au temps où la science économique se constitue, et où se propage la doctrine du libéralisme industriel et commercial. Pitt adopte les idées de la nouvelle école. Il fait passer dans la pratique le système d'amortissement préconisé par l'économiste Richard Price. Il conclut avec -la France un traité de commerce conforme aux idées d'Adam Smith. N'est-il pas dès lors naturel qu'il cherche des recrues pour son parti parmi les hommes dont les théories nouvelles expriment les intérêts, parmi ceux qui appartiennent aux classes ascendantes, parvenus des finances, du négoce et de l'industrie? Cobbett, en 1802, dénonce cette invasion de la société dirigeante par des classes d'hommes nouveaux. « L'ancienne noblesse et l'ancienne gentry du royaume ont été bannies de tous les emplois.... Une foule de marchands, de manufacturiers, de banquiers, de boursiers, de fournisseurs (1(^ ri^2lal. a pris leur place'. » Nous soininiv-; «-nrore au temps
1. Cobbett'8 Pol. Reg., 10, 17 juillut 1802 (voL II. p. 43). — Cf. vol. III, p. 150 : 2tt jniiv. — n Utv. 1803 : Yes, pood hotmstmoii, pinin nuTi, m'^n in the middiR classes of lif«', fts Mr. Willn'rrorciî said, mnv ht! nxcidli'i I i !h nirasnrrs ; Iml, unfor-
OÙ le « réveil évangélique » commence à agir sur la bourgeoisie anglaise, c'est-à-dire sur la classe même où se forment les fortunes nouvelles, et où le parti de Pitt recrute tant d'adhérents. Pitt sympathise avec le mouvement. Wilberforce, le chef du groupe piétiste au Parlement, est son ami et son partisan ; les quatre Thornton, les banquiers chrétiens, appartiennent à la fois au groupe de Wilberforce et au parti de Pitt. Cet alliage de négoce et de christianisme, de mercantilisme et d'ascétisme, prête à la satire. « Il y a toujours eu, écrit Cobbett, chez les créatures de M. Pitt, un curieux mélange d'immoralité et de cant : boursiers dans la matinée, et méthodistes dans la soirée*. » Mais tel est l'esprit nouveau : que peuvent, contre tant de jeunesse, contre tant d'activité commerciale et philanthropique, les tirades classiques de Fox, qui lit 1' « Enéide » sur son lit de mort -, mais avoue n'avoir jamais lu la « Richesse des Nations^ »?
Depuis dix ans, depuis que Pitt est mort, le parti tory, est, il est vrai, visiblement en voie de dégénérescence; il est en train de redevenir un parti étroitement conservateur, rural, sans contact avec les forces progressives de la nation; le monde des affaires commence à se brouiller avec lui. Brougham, en 1812, réussit presque à se faire élire par la grande ville marchande de Liverpool, contre Canning, le représentant avoué de la tradition de Pitt. Dans les débats sur le Corn Bill, Sir Robert Peel prend énergiquement position contre le cabinet : George Rose, l'ancien lieutenant de Pitt, est pendant quelques mois un homme populaire, parce que, scandalisé de voir le parti tory trahir les idées de son maître, il prononce un grand discours pour protester contre une politique de protectionnisme agraire. Voilà pourquoi, aux environs de 1815, une opposition discréditée affronte à Westminster un ministère discrédité : mais cet état de choses date seulement de peu d'années. De même qu'au début du xviii* siècle le parti whig avait
tunately, .iii searching after thèse men in the middle classes of life, we hâve goae too far, and hâve taken them out of the lower classes of life. But then cornes the question, who was it that stirred up thèse Pess? It vi^as Mr. Pitt ... — Cf. Examiner, 30 oct. 1814 : « If a Whig and a Tory of the days of George the flrst could take a peep into our modem House of Gommons, how would they stare to see a fox hunter [Mr. Ponsonby] at the head of the Whigs, and the marchants, almost to a man, supporting the party of the Tories. »