‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècleChapitre 135 sur 387 · LA HOUILLE. LES MÉTAUX. EXTRACTION ET TRANSFORMATION · texte numérisé non relu

LA HOUILLE. LES MÉTAUX. EXTRACTION ET TRANSFORMATION

Une ère nouvelle vient de s'ouvrir pour l'in- LA REVOLUTION , , . , . , ,,. , • j

INDUSTRIELLE dustrie anglaise, et, sous 1 impulsion donnée

par FAngleterre, pour l'industrie du monde entier. De nouveaux procédés techniques augmentent chaque année la productivité du travail humain. Un nombre plus grand d'hommes est chaque année mis à la tâche. L'équilibre social se rompt au détriment des campagnes, à l'avantage des villes qui se multiplient et s'accroissent. Londres qui ne comptait, au début du siècle, que 864 000 habitants, a dépassé le million en 1811. Au Nord-Ouest toute une ville nouvelle do plaisir et de luxe s'étale, déborde la route d'Oxford, envahit le domaine que le duc de Bedford a récemment livré au lotissement. Au sud de la Tamise, une grande ville industrielle s'édifie, libre des règlements corporatifs qui prévalent dans la Cité. A l'Est, Spitalfield n'est plus une agglomération isolée de maisons et d'ateliers; autour des nouveaux docks se dressent d'immenses quartiers ouvriers. En dehors de Londres, il y avait, dans la première année du siècle, neuf villes de plus de 50 000 habitants; sur ces neuf villes, deux seulement, Dublin et Manchester, comptaient plus de 100 000 habitants. Dix ans plus tard, onze villes atteignent le chiffre de 50 000 habitants; et, sur ces onze villes, quatre — non plus seulement Dublin et Manchester, mais encore Edimbourg et Glasgow — dépassent le chiffre de 100 000. En 1821 , le Royaume-Uni comptera quinze villes de plus de 50000 habitants, six

(le plus de 100 000, Liverpool et Birmingham venant s'ajouter à la listel

Dans CCS vastes agglomérations urbaines, dans les districts industriels qui les entourent, les relations sociales se trouvent bouleversées. L'ère de la « Révolution Industrielle », pour employer l'expression consacrée, mérite cette appellation à un double titre : d'abord parce que les chefs d'industrie qui en prennent l'initiative sont des novateurs audacieux, des « révolutionnaires » au sens propre du mot, ensuite parce que les ouvriers s'insurgent contre les conditions de travail inusitées que l'on prétend leur imposer. Mais la nouvelle société industrielle est trop complexe pour comporter une définition sommaire : il faut entrer dans le détail des choses. La transformation de la technique, l'établissement du machinisme, ne s'accomplissent, dans les diverses branches de la production, ni avec la même rapidité ni suivant la même loi; et l'esprit insurrectionnel de la classe ouvrière n'est pas en raison directe des progrès accomplis, dans chacune de ces branches, par le machinisme moderne.

La nouvelle industrie suppose deux matériaux : le charbon et le fer. Elle substitue la machine métallique au métier en bois. Elle utilise le charbon de terre, depuis le milieu du xviii" siècle, pour traiter le minerai de fer à la sortie du puits d'extraction, pour le transformer ensuite en outils et en machines, pour fournir enfin la force motrice aux machines une fois construites. Ainsi l'industrie, comme l'agriculture, prend ses racines dans le sol môme de la nation. La Grande-Bretagne est riche «;n mines. Mines d'étain et de cuivre des Cornouailles, exploitées de toute antiquité. Mines de cuivre de l'île d'Anglesey, mines de plomb du Derbyshire, du Flintshire, du Guraberland. Mines de charbon et de fer, suctout. Mines de charbon du Durham et du Northumberland, situées au nord et au sud de l'estuaire formé par la Tyne et la Wear : d('[)uis longtemps elles iburnissenl à la inél ropole, par la voie de mer,

1. Hfcfnsi'nu'iitd(! 1801 : Manchesler, lO'J 2IS h-ih.; (ilasj^ow and suburbs, 84 124 hnl».; Ktliiiliiirpçh aiid siihiirlts, 81 147 hab.; Liverpool, 77 653 hab.; IJirrninirhairi, 73 ti7(l hab.; Brislol and suburijs, G3 645 hab. ; Halifax, 02 423 hab, ; Locds, U 102 hal). — Hecensoinoat de 1811 : Manchester, 137 201 hab.; Glas^'ow, 112 330 hub.; Edinliurgh, 102 147 hab.; Liverpool, 1)4 370 h.; Uirrninsham, 8.1 755 hab.; Bristol, 70 433 hab.; Halifax, 73 315 hab.; Leeds, 02 534 hab.; Plymouth and suburbs, 50 000 hab.; Shefdeld, 53 231 hab.; — Hecensement de 1821 : Dublin, 185 881 hab.; Manchester, 155 707 hab.; Glasgow, l.")0 818 hab.; Kdini)urKh. 138 235 hab.; Liverpool, 118U72 hab.; Hiruiiusharn, 106 722 hab.; Bristol, 07 770 hab.; Halifax, 01 030 hab.; Leeds, 83 758 hab.; Shef/leld, 05 275 hab.; Plymouth, 61112 hab.; Blackburn, 53.330 hal).; Bradford, 52 034 hab.; Oldhain, 52 510 hab.; Norvvich, 51 188 hab. — Pour Dublin, avant 1821, WakoHeld {Irelmd, vol. Il, |). 702) donne un chiffre do 167 899 hab. pour l'année 1804.

le combustible dont elle a besoin pour se chauffer. Mines de charbon des Lowlands d'Ecosse, entre Edimbourg et Glasgow. Mines de charbon du Cumberland, qui, aux environs de Whitehaven, enrichissent la famille Lowther et la famille Curwen. Gisements du Lancashire, couvrant au nord de Liverpool et de Manchester, à l'ouest du massif Pennin, un vaste quadrilatère irrégulier, débordant au sud sur le Staffordshire. Gisements du Yorkshire, parallèles à ceux du Lancashire. Gisements du Sud du pays de Galles. En Ecosse, dans le Staffordshire, dans le pays de Galles, le fer voisine avec le charbon. « La Grande-Bretagne, écrit en 1784 Sir John Dalrymple, est le seul pays connu où des gisements de houille, de minerai de fer et de pierre à chaux, qui sont les trois matières premières de l'industrie du fer, se trouvent fréquemment dans les mêmes terrains, et à proximité de la mer'. « Voilà sans doute une condition nécessaire, sinon suffisante, de l'extraordinaire expansion prise au xviii® siècle par l'industrie anglaise. L'exploitation des gisements houillers est poussée avec une activité si fiévreuse que déjà beaucoup d'Anglais s'inquiètent de savoir combien de siècles — dix, ou cinq, deux ou trois peut-être, suffiront à épuiser ces mines ^ ! Parmi tant d'industries nouvelles, toutes solidaires les unes des autres, les industries vraiment fondamentales sont les industries d'extraction. Comment sont-elles organisées? Quelle y est la hiérarchie des fonctions et des fortunes? Dans quelle mesure y rencontre-t-on les traits que l'on s'accorde à considérer comme caractéristiques de la révolution industrielle?

Le premier fait qui, de l'aveu général, définit cette révolution, c'est l'apparition d'une classe nouvelle de chefs d'industrie. Le capitaliste moderne n'est plus le membre d'une corporation qui lui impose des règlements rigoureux. Il ne borne plus son activité à exécuter les ordres du commerce. Il a conquis son autonomie, est à lui-même son propre commerçant : forçant systématiquement la production, il devance la demande, vise à la conquête du marché national et du marché du monde. Or c'est seulement dans un nombre restreint de centres miniers que le capitalisme se présente à nous comme une nouveauté propre au xix* siècle. Nous voyons, par exemple, dans les Cornouailles, un ancien régime industriel, antérieur au capitalisme, lutter pour l'existence. De tout temps des gisements y ont été mis en valeur par des syndicats d'adventurers^, petites gens malhabiles à s'orga-

1. Address ... on ... the coal, tar, and iron branches of trade, p. 8.

2. J. H. H. Holmes, A treatise on the Coal Mines of Durham and Norihumberland, 1816, pp. 33-36 : opinions de Bakewell, Millar, Thompson. — Thomas Chalmers, An inquiry... , 1805, pp. 25-26.

3. Sur l'organisation du travail aux mines de Cornouailles, voir des détails abon-

niser, dépourvus d'initiative, exploités d'un côté par les propriétaires du sous-sol dont ils sont les fermiers, exploités de l'autre par les commerçants qui s'interposent entre eux et les consommateurs*. Petit à petit la révolution s'accomplit, le capitalisme se substitue à ces formes archaïques d'exploitation. Le Gallois Thomas Williams, et le Gornouallien John Vivian fondent, en 1785, la grande Cornish Métal Society pour l'extraction du cuivre. Certains chefs d'industrie viennent prendre eux-mêmes en main l'extraction du minerai qui sert de matière première dans leurs usines : les fabricants de Birmingham, Bolton en tête, fondent, pour l'exploitation des mines de Gornouailles, la Birmingham Mining and Copper Company, la Crown Copper Company"^. Mais, dans la grande majorité des cas, les choses se passent tout autrement; et le régime capitaliste, en 1815, n'a pas à pénétrer dans les mines, pour cette raison qu'il y a toujours existé.

Sous le régime presque féodal auquel les mines sont soumises, le lord ofthe manor dispose à son gré du sous-sol : voici quelques années à peine que son droit comporte à cet égard certaines limites, et que la jurisprudence exige, pour que l'exploitation soit autorisée, le consentement des freeholders et des copyholders établis à la surface ^. Il se trouve donc tout naturellement amené à diriger lui-même l'exploitation des mines dont il est propriétaire; des chefs de vieilles familles, les Lowther au Westmoreland, les Gurwen au Gumberland, les Percy au Northumberland, sont de père en fils les rois du charbon. Bref, la féodalité industrielle se confond ici avec la féodalité agraire. Établie d'ancienne date, elle ne jette pas le trouble dans les relations qui existent entre les classes. Elle n'a pas une valeur révolutionnaire.

Autre trait de la révolution industrielle, inséparable à vrai dire du

dants, Mineralogia Cornubiensis, by W. Pryce, London, 1778 (l'ouvrage est écrit trentesept ans aas avant 1815 : il semble pourtant que, dans l'intervalle, l'organisation n'ait pas été sensiblement modifiée), et Report on the State of the Copper Mines and Copper Trade, 1799, (liste complèle des adventurers des mines de Gornouailles). — Cf. sur la région de Newcastle; Report on the State of the Coal Trade, 1800, p. 640 a.; R. Warner, Northern Tour, vol. I, pp. .30.3 sqq.

1. Sur celte exploitation par les intermédiaires, voir, pour les charbonnages de Newcastle, le Heporl on the State of the Coal Trade, 1800. Ces intermédiaires sont les fitters qui transportent b; minerai sur leurs chalands depuis le mag(isin jusqu'au bateau, les armateurs qui l'apportent d»; Newcastle et de Sunderland jusqu'à Londres, les commerçants enfin qui, dans la métropole elle-même, l'achètent pour le revendre en détail aux consommateurs : deux syndicats, les Factors et le Coal Bugers, fraudent les producteurs, les consommateurs et le (Isc. — Voir, pour les mines dt; Gornouailles, An Address to the Gentlemen of the County of Cornwall.,., 1772; et : British Minintj. A Treatite... Hy Robert llunl. 1887.

2. Report on... Copper Mines and Copper Trade, mai 1700, pp. 6;t4 »(n\, Or)0 et passim. — Py(!, A Description of modem Birmingham, pp. 44-45.

3. J. 11. II. Iluitnr., Coal Mines of Durham and Northumberland, 1810, pp. 00-70,

premier. Le capitalisme concentre dans un petit nombre de grandes entreprises un très grand nombre d'ouvriers. Il les astreint à une production intense, sous la surveillance étroite du chef d'industrie et de ses agents. Ces agglomérations soudaines d'ouvriers misérables et opprimés sont une cause de fermentations dangereuses pour l'ordre public. Mais il n'y a presque rien de changé, sous ce rapport, à l'économie du travail dans les mines. Peut-être l'exploitation est-elle menée plus durement qu'il y a un siècle. Il a fallu attaquer des filons dont la mise en valeur était plus difficile, engager des capitaux plus considérables, exiger par suite des ouvriers plus de travail si on voulait obtenir un profit égal. Jadis en Cornouailles les hommes, descendus dans la mine, commençaient par dormir « le temps qu'il faut à une chandelle pour brûler », puis travaillaient deux ou trois heures, puis s'arrêtaient une demi-heure pour fumer une pipe, puis reprenaient leur ouvrage; une moitié de la journée se passait à dormir ou à flânera La chose ne serait plus possible en 1815; mais était-elle possible, môme au xviii" siècle, ailleurs qu'aux mines d'étain du Sud- Ouest? Était-elle possible, par exemple, dans les charbonnages du Nord? Il est vrai d'autre part, que, la nouvelle industrie réclamant toujours plus de fer et de charbon, le nombre des mineurs va sans cesse augmentant : chaque fois qu'une crise de surproduction éclate, elle intéresse dans les mines un plus grand nombre d'ouvriers, elle est par conséquent plus grave. Mais c'est seulement de cette manière indirecte que la révolution industrielle réagit sur les industries d'extraction.

Des machines automatiques ont été cependant introduites dans les entreprises minières; et voilà, semble-t-il, une action directement exercée sur ces entreprises par la révolution industrielle. C'est d'abord la pompe à vapeur pour l'épuisement de l'eau dans les mines. Elle a été employée d'abord en Cornouailles; longtemps avant la fin du xviii" siècle, l'usage s'en est généralisé. La « machine à feu » de Savery, celle de Newcomen, la première machine construite par Watt, ont été des pompes à vapeur; et lorsqu'en 1767 Bolton annexa à ses ateliers de Soho un bâtiment pour la fabrication des machines, il ne s'agissait dans son esprit que de pompes aspirantes. Les pompes ont permis de remettre en activité des mines inondées, que leurs propriétaires avaient jugées perdues-; elles ont permis de pousser plus avant l'exploitation de toutes les mines existantes. L'invention du rail constitue un autre progrès. Rails de bois à l'origine, bientôt rails de fer.

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