LES INDUSTRIES TEXTILES ET SIMILAIRES
Si la révolution industrielle est caractérisée
^li ^rt^^JH^tZ^r^r^ P^^ Tapparitiou de grandes usines où un seul L'INDUSTRIE TEXTILE. ^ V , •„, i- •
LE COTON appareil central, surveille sous une direction
unique par de très nombreux ouvriers, fournit toute la force motrice, c'est dans l'industrie de la soie que se sont manifestés les premiers symptômes de cette révolution. Voilà trois quarts de siècle qu'un voyageur, parcourant l'Angleterre, rencontra, près de Derby, sur une île de la Derwent, un vaste bâtiment, long de cinq cents pieds, haut de six étages, percé de quatre cent soixante fetiêtres, où les frères Lombe organsinaient la soie : la machine, dont les pièces étaient actionnées par une roue unique, que l'eau de la Derw^ent faisait tourner, était, nous dit-il, « composée de 25 586 rouages et de 97 746 pièces produisant 73 726 yards de fil de soie pour chaque lourde roue, c'est-à-dire trois fois par minute' ». Cependant l'industrie de la soie n'a pas progressé en Angleterre. Non seulement elle est obligée de demander à l'étranger la matière première (l'industrie du
1. De Foe, A Tour trough... Great Britain..., éd. 1742, vol. III, p. 67.
coton fait de même, et prospère), mais elle le demande à des pays étrangers, France et Italie, qui utilisent eux-mêmes la soie brute pour la fabrication des fils et des tissus. Les manufacturiers anglais ont vainement tenté de sauver leurs profits en abaissant les salaires. Les ouvriers de Spitalfields, à Londres, se sont révoltés et ont obtenu, en 1773, des lois qui consacrent les vieux usages corporatifs, la fixation des salaires par les autorités publiques K Dans le Nord, là où les villes neuves ignorent le régime des corporations, à proximité des chutes d'eau qui mettent en mouvement les filatures, Tindustrie de la soie est débordée par Tindustrie du coton.
Celle-ci répond mieux, en effet, aux conditions de la nouvelle industrie : produire et vendre, en très grande quantité, des marchandises de prix médiocre et d'utilité commune. La rapidité de l'expansion qu'elle a prise est légendaire. La quantité de coton brut employée dans les manufactures a dépassé un poids de 30000000 livres en 1790, de 50000000 livres en 1801. Elle dépasse un poids de 90000000 livres en 1815 2. En 1810, le chiffre de 123 701826 livres a été atteint. Quant aux exportations de tissus, elles ont passé, entre 1800 et 1809, d'une valeur de 5407 000 1. à une valeur de 18426000 1.; elles atteignent en 1815 une valeur de 21480792 1. ^ Jadis la fabrication des lainages était la source principale de la richesse industrielle de l'Angleterre : maintenant la fabrication des cotonnades a passé au premier rang, Colquhoun, en 1814, estime à 23000 000 1. la valeur annuellement créée par l'industrie cotonnière, à 18000 000 1. la valeur créée par l'industrie lainière*. Le Lancashire, pays du coton, devient la terre classique du nouveau capitalisme industriel.
Le colon brut, déchargé à Liverpool, est vendu par les courtiers locaux aux industriels de Manchester'. Tout se passe avec une extrême rapidité, une honnêteté scrupuleuse est de règle sur le marché : le coton acheté sur simple échantillon, les fraudes extrêmement rares, les querelles entre vendeurs et acheteurs tranchées sans délai par des arbitres impartiaux. Transporté par voie d'eau à Manchester, le coton brut est soumis, dans les fabriques, à la série d'opérations qui le transforment en fil propre au tissage. Les fibres ouvertes et nettoyées par la
1. 1.3 Geo. III, c. 68; complète par 32 Geo. III, c. 44, et 51 Geo. III, c. 7. Sur les - Spitalllelds Acts -, voir L. Brentano, Ilistory ... of Guilds, p. 127.
2. ChilTres obtenus par Porter, Procjress of Ihe Nation, p. 347, en défalquant du chiffre des importations de coton brut le chiffre des exportations.
3. Baines, Hisl. of Cotlon Manufacture, p. S.'SO. Comme il s'agit de la « valeur offlcielle •, immunl)le pour un poids donné, cette statistique fournit des indications sûres sur la variation des quantités exportées.
4. Colquhoun, Wcaltk ... of British Empire, p. 91. .•5. Baines, Hist. ofColton Manufacture, pp. 318-319.
scratching machine^ étalées et enroulées par la spreading machine, allongées et peignées par le carding engine et le roving frame, sont soumises à l'action finale de la mule de Crompton, dont Finvention, il y a une quarantaine d'années, a marqué la date vraiment critique dans l'histoire de la fabrication du coton i.
Après la tentative prématurée de Wyatt et de Paul, les inventions décisives ont eu lieu dans le court intervalle d'une dizaine d'années, entre 1766 et 1775. Le trait commun des procédés imaginés par Hargreaves, par Arkwright, par Crompton, consiste à commander, au moyen d'un mouvement rotatoire, la série des mouvements nécessaires pour l'étirement et la torsion du coton. Ce mouvement rotatoire, une machine automatique, un « moulin » peut le produire ; la force motrice elle-même peut être fournie au moulin par des chevaux^, par des chiens tournant dans une roue^, par le cours d'une rivière enfin. « C'est, je crois, en 1796, écrit un voyageur, que, captivés par la beauté des environs de Matlock, nous nous y arrêtâmes huit à dix jours. Une après-midi, mon cheval me conduisit au fond d'une vallée romantique, devant un palais de dimensions énormes, ayant vingt fenêtres au moins de façade, et cinq ou six étages de hauteur. C'étaient les coitonmills de M. Arkwright*. » Arkwright, bientôt suivi par Hargreaves, fuyant l'hostilité que manifestent les ouvriers du Lancashire à l'égard des nouveaux procédés, est venu s'établir dans ce même Derbyshire où jadis un autre touriste s'arrêtait surpris devant l'usine à soie des frères Lombe. C'est un pays de pentes rapides et de cours d'eau abondants; Nottingham, centre de la bonneterie est proche, et demande du fil de coton. D'ailleurs le Lancashire lui-même, ainsi que le versant occidental des Lowlands d'Ecosse, présentent, à un degré plus éminent, les mêmes avantages que les bords de la Derwent pour l'établissement des filatures : non seulement les cours d'eau sont nombreux mais les ports par où arrivent les balles de coton d'Amérique sont tout proches. Peu à peu les patrons triomphent de la résistance ouvrière. Sur le modèle des spinning mills du Derbyshire, et souvent avec la participation financière d'Arkwright, des filatures s'élèvent aux environs de Glasgow sur les bords de la Clyde, aux environs de Manchester sur les bords de l'Irwell, « la rivière la plus surmenée de l'univers^ ».
1. Sur toute cette série d'opérations, voir Baines, Hist. of Cotton Manufacture, pp. 241 sqq.