‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècleChapitre 92 sur 387 · F. K. Iliiiil. Four Ih Estale,\ ni. Il, i.p · texte numérisé non relu

F. K. Iliiiil. Four Ih Estale,\ ni. Il, i.p

2. Grnut, Newspaper Press, voL 1, pp. 355-6; vol. II, p. 4. Le Courier aurait tiré occnsionnellomerit h 10 500; «n décndt^nco commencf! avec le rétablissement de la paix.

3. Charles Lamb, Essays of Elia, Newspapers thirty Jive years ago.

lo8 LES INSTITUTIONS POLITIQUES.

à peine un million gagné en dix ans. Puis le mouvement ascensionnel reprend : en 1821, le chiffre de 25 000 000 sera atteinte

L'invention commerciale qui a fondé le journalisme moderne en Angleterre, c'est l'union du journal de nouvelles avec le journal d'annonces, du Newspaper avec VAdvertiser. Elle date des années au cours desquelles, entre 1770 et 1780, George III et la presse de Londres se livraient une guerre sans merci. La presse, redoutable par la violence de ses attaques, était tombée très bas dans l'opinion. Elle n'était plus rédigée, comme dans la première moitié du siècle, par des hommes de lettres éminents, des aristocrates, des hommes d'État, par un Steele ou un Addison, par un Bolingbroke ou un Pulteney. Elle était tombée aux mains des aventuriers de plume, des chevaliers d'industrie, des escrocs de toute espèce. Peu à peu, elle va se relever en s'adaptant aux besoins nouveaux de l'époque et en s'industrialisant; elle ne sera plus littéraire et brillante comme jadis, mais elle deviendra sérieuse, commerciale et positive. Le journaliste n'a encore conquis, à vrai dire, qu'une respectabilité de second ordre. Il y a quelques années à peine, les avocats essayaient d'interdire le journalisme aux membres de la corporation. En 1825 Walter Scott refusera, pour son gendre, la place de rédacteur en chef dans un grand journal de Londres, parce qu'il la tiendra pour indigne de son rang social-. Le directeur de journal monte cependant en grade dans la hiérarchie des classes, et obtient lentement le crédit qui revient, dans une société mercantile, au commerçant et à l'homme d'affaires. C'est généralement un groupement d'intérêts — un syndicat de carrossiers, ou de commissaires-priseurs, ou de libraires, ou de brasseurs — qui, pour avoir la libre disposition de la page d'annonces, avance les fonds nécessaires au lancement d'un journal nouveau. Une fois le succès venu, le directeur peut trouver gênante la tutelle du syndicat, et travailler à s'en affranchir. Le syndicat se vengera en fondant un journal concurrent : c'est ainsi que le syndicat des libraires fonde le British Press, journal du matin, en opposition au Morning Post, le G/o6e, journal du soir, en opposition au Courier'^. Mais, dans les cas mêmes où le syndicat réussit à maintenir le directeur en état

1. Voir Stamps issued for Newspapers : deux statistiques officielles pour les années 1801 et 1821, publiées en 1822 (elles sont reproduites dans VAnnual Register pour 1822, pp. 350-2). — Total de 278 journaux, en 1821. Journaux de Londres, quotidiens : 16; trihebdomadaires : 8; hebdomadaires : 32. — Journaux de province anglais : 16; écossais : 31; irlandais : 56. — Vente : journaux de Londres : 16 254 534 exemplaires; journaux de province : 8 525 252.

2. Smiles, Life of Murray, vol. II, pp. 180 sqq. — Cf. Moneypenny, Life of Disraeli^ vol. I, pp. 61 sqq.

3. F. K. Hunt, The Fourth Estate, vol. II, pp. 90 sqq. — Cf. H. of C, 27 avril 1809 (Pari. Deb., vol. XIV, p. 267).

de vasselage, cette dépendance l'affranchit de la tutelle qu'essaient de lui imposer, par ailleurs, les groupements politiques, la Cour, le Cabinet, les partis organisés. L'indépendance croissante de la presse, envisagée à ce point de vue, est une des formes sous lesquelles se manifeste, vers le début du xix* siècle, le débordement de la société politique par la société économique.

Le gouvernement, se sentant impuissant à détruire la liberté de la presse, cherche le moyen d'utiliser les journaux, de les mettre au service de sa politique. Qu'offrira-t-il donc à un directeur de journal, dont il veut obtenir l'appui? De l'argent? Mais les annonces rapportent bien plus que le gouvernement ne peut offrir, et rapportent chaque jour davantage. Elles rapportent d'ailleurs d'autant plus que le journal a plus de lecteurs, et, pour avoir plus de lecteurs, se conforme non pas aux injonctions du Cabinet, mais aux goûts du public; le directeur du Times ne consentirait pas, en 1815, comme faisait son père vingt ans plus tôt, à soutenir la politique du ministre moyennant une pension de 600 1.. Le gouvernement offrira-t-il des communiqués officieux? Mais, pour répandre ses informations, il a besoin des journaux plus que les journaux n'ont besoin de lui. Leur offrira-t-il des nouvelles? Mais les temps ne sont plus où le gouvernement était mieux renseigné que les journalistes sur ce qui se passe dans le monde. Si les directeurs des journaux de Londres n'entretiennent pas encore de correspondants, établis à poste fixe dans les grandes capitales du globe, ou bien attachés, à titre presque officiel, aux états-majors des corps expéditionnaires, chacun sait qu'ils sont prêts à payer à bon prix les nouvelles qu'on leur apportera, en contrebande, des ports du continent. Ils utilisent habilement les correspondances privées. Ils ont inventé une foule d'expédients pour faire déjà de la presse anglaise un foyer où se concentrent les rumeurs de l'Europe entière. Le gouvernement essaiera-t-il, en dernier recours, d'intercepter les courriers des journaux, et de condamner la presse à acheter, comme une faveur, le fait d'être bien servie par la poste? Vains efforts : cinq années do lutte avec le Times ont fini par la victoire du journal, qui a déjoué les illégalités et les ruses ministcrielh^s*.

Il semble, en résumé, que les journaux d'Opposition, lorsqu'ils dénoncent la presse officieuse, et l'accusent de servilité et de vénalité, attribuent au gouvernement beaucoup plus d'influence qu'il n'en possède effectivement. Les journaux miiiislriirls eux-mômesapparliennent

1. Times, 11 févrior 1807; Grant, Newspaper Press, vol. I, pp. 436 sqq. — Sur les rapporta du directeur du Times nvcc le fçouveriu'ment, voir encore Croker Papers, vol. I pp. 36 Hnq.

à leur public plus qu'au ministère. Le Courier, en 1809, a trahi le gouvernement dans l'alTaire du duc d'York. Les journaux officieux lâchent pied, en 1814 et en 1815, sur la question de la Property Tax et du Corn Bill. « Pas un journal qui se respecte, écrit lord Liverpool à lord Castlereagh, pas un journal à grand tirage, n'acceptera d'argent du gouvernement : les bénéfices de ces journaux-là sont si énormes en temps de crise, c'est-à-dire au moment même où on a le plus besoin de leur aide, que le gouvernement ne saurait leur offrir une somme capable de les tenter... En vérité, ils ne pensent qu'à une seule chose, et c'est à leur vente. Ils cherchent, comme des sycophantes, à gagner le public, en devinant, pour le flatter, ses préjugés et ses préventions du moment ; et le nombre des journaux qui passent pour être soit des journaux de gouvernement, soit des journaux d'Opposition, va croissant dans l'exacte mesure où le gouvernement est populaire ou impopulaire ^ »

C'était une thèse souvent soutenue par Windham à la Chambre des Communes, que la constitution anglaise serait changée, que l'Angleterre deviendrait une démocratie si on laissait les journaux libres de reproduire et de discuter à leur gré les débats parlementaires. L'observation n'est pas dénuée de fondement. Les théoriciens du droit public se posaient, au xviii" siècle, le problème de savoir si un régime démocratique était possible dans un grand État, et si l'on pouvait concevoir d'autres démocraties que les démocraties naines du monde antique, proposées de nouveau par Rousseau en modèle au monde moderne. Lorsque la Révolution d'Amérique eut éclaté, on pensa que le fédéralisme fournissait une solution du problème, et qu'un grand État démocratique pouvait être constitué par une agglomération de petites républiques coalisées. Mais le développement nouveau pris par la presse politique rend inutile le recours au fédéralisme. Grâce aux progrès de l'imprimerie, grâce au perfectionnement des moyens de transport, il devient possible à l'orateur parlementaire, au rédacteur de grand journal, de donner quotidiennement son opinion, sur les événements du jour, à tous les habitants d'un grand État. Ainsi faisait le « démagogue » des petites républiques antiques ; et sans doute feffet produit par l'article du publiciste est moins direct, provoque des réactions moins violentes, que le discours du démagogue : les lecteurê dispersés d'un journal sont un public, et non une foule. Ce n'en est pas moins le même sensationalisme, la même exploitation des émotions

1. Lctters and Memoirs of lord Castlercagh, vol. XI, pp. 16-17 : lord Liverpool à lord Gastlereagh, 25 septembre 1815.

collectives : le journal moderne ramène les dimensions d'une grande nation à celles d'une agora ou d'un forum antiques.

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