LE PARLEMENT ET L'OPINION : LES PARTIS EN
^,^^r.,A^,^ ^^^ r..r.r„rr. Mais, si l'iusurrec tlou , ou la menace de l'in- DISCREDIT DES PARTIS . , p , , .
PARLEMENTAIRES surrection, ou les formes atténuées de l'insur-
rection, si la manifestation populaire, la réunion publique, la pétition collective, l'association politique, le journal, sont des armes à l'usage desquelles le sujet anglais considère qu'il a droit traditionnellement, pour la défense de ses libertés, le fait qu'il doit y avoir recours prouve que la constitution, définie au sens étroit du mot, ne suffit pas à les défendre. La théorie voudrait que, dans la constitution britannique, mélange à doses égales de trois principes distincts, la Chambre des Communes, en face du roi et de la Chambre haute, représentât le principe populaire. Or l'appui que le peuple devrait trouver dans la Chambre des Communes, pour la protection de ses libertés et de ses intérêts, voici qu'il est obligé de le chercher ailleurs, contre la Chambre des Communes elle-même. C'est donc que les intérêts de la Couronne, de la Chambre Haute et de la Chambre Basse sont devenus solidaires, au lieu de se faire opposition et équilibre. C'est donc que la Constitution est faussée.
Telle est l'opinion de tous ceux qui réclament une « réforme du Parlement », de ceux en particulier qui veulenl cette réforme « radi- *;ale », et que l'on va bientôt désigner, pour cette raison, sous la dénomination abrégée de « radicaux* ». La Chambre des Communes, à les en croire, ne représentera véritablement l'opinion du pays, elle ne pourra jouer le rôle que la Constitution lui assigne, qu'à partir du jour où elle sera élue soit par tous les contribuables, soit même peut-être par tous les hommes adultes sans exception. William Cobbett, ancien publiciste anti-jacobin qui a rompu avec le parti tory, est le journaliste du groupe nouveau : il dénonce, en bloc, chaque dimanche, dans son Register, l'égoïsme et l'absence de moralité politique des deux grands partis parlementaires. Henry Hunt. « l'homme au chapeau blanc », violent démagogue, le major Cartwright, vieux radoteur, et ([u'on appelle par dérision « la mère de la réforme parlementaire^ », fondent les sociétés de propagande, parlent dans les réunions publi- «jues. Le groupe a commencé de manifester son activité aux élections
, 1. Sur l'ori;.'!!!!' (lu rimi, \uir iioirc Fnnnalion du liadicalisinr iihilosai^hniur, m,], U, pp. 206-7.
2. Mtm., Journal and Corr. of Thomas Moorc, 7 scplcmhrti 181S (vol. il, p. 157).
HISTOinR DU PKUPLK ANOLAI». 1*
générales de 1806 et de 1807. Sir Francis Burdett, élu à Westminster, dépose en 1809 à la Chambre des Communes une motion en faveur de l'extension du droit de vote à tous les contribuables. La même année, le parti fait, dans la personne de Bentham, une recrue plus importante. Il était connu jusqu'alors en Angleterre comme un réformateur des prisons, sur le continent comme un théoricien du droit pénal : ses opinions politiques étaient conservatrices et sceptiques. Son « Catéchisme de la Réforme Parlementaire », paru en 1810, annonce sa conversion à la cause. Le parti fait de lui son doctrinaire : auprès de lui, à Westminster où il habite, James Mill, son secrétaire, enrôle sous ses ordres la jeunesse intellectuelle; Francis Place enrégimente les électeurs. Groupe en réalité fort disparate, et dont les membres sont peu nombreux. Ce qui lui donne de l'autorité, c'est qu'il apporte, avec une inlassable activité, des arguments propres à justifier le sentiment de désaffection croissante qu'éprouve depuis quelques années le public anglais, à l'égard des institutions parlementaires.
Pitt est mort, Fox est mort : il n'y a plus de grand homme au Parlement. Les Anglais, non pas seulement ceux qui veulent des réformes et se passionnent pour la politique, mais la masse apathique et flottante, s'impatientent de la médiocrité de leurs hommes d'État. Les orateurs et les publicistes démocrates répondent à leurs préoccupations secrètes lorsqu'ils demandent compte, aux chefs des deux partis, de la courtoisie avec laquelle ils se traitent réciproquement, des ménagements qu'ils observent les uns vis-à-vis des autres. Pourquoi cette courtoisie, ces ménagements, si les deux partis sont deux partis d'idées, irréductiblement séparés par la différence des principes sur lesquels ils se fondent? Mais en vérité ce ne sont pas deux partis d'idées, ce sont seulement deux factions rivales qui se disputent la jouissance du pouvoir, ceux qui sont « dans la place » et ceux qui veulent y entrer, les ins et les outs; comme ceux qui sont « dehors » savent qu'un jour ou l'autre les vicissitudes de la politique parlementaire doivent les faire entrer « dans la place », ils n'attaquent pas sans précautions les abus que, tôt ou tard, ils exploiteront à leur tour. Pourquoi encore cette ténacité, dont font preuve tous les parlementaires, à défendre le vieux dogme constitutionnel, suivant lequel le représentant, à peine élu, devient indépendant de ses électeurs, et suivant lequel la Chambre des Communes cesserait d'être une assemblée libre et délibérative, si les membres du Parlement recevaient les ordres de ceux qui les ont nommés*? Ce ne sont pas seulement les tories qui soutiennent cette
1. Voir les discours de lord North et de Jenkinson (le futur lord Liverpool), cités par Jephson (the Platform, vol. I, pp. 149, 207). Cf. H. of C, 20 février 1815 : discours
thèse. Romilly, le doctrinaire whig par excellence, partisan de la réforme administrative et de la réforme parlementaire, mettait son point d'honneur, il y a trois ans, à ne prendre, vis-à-vis de ses électeurs de Bristol, aucun engagement en faveur de l'une ou de l'autre réforme ^ : comment s'étonner que les électeurs n'aient pas voulu de lui, et que les démocrates aient voué une haine implacable à ce pédant libéral? Plus récemment, lors des débats sur le Corn Bill, Western ne s'est-il pas vanté de ne pas prendre en considération l'opinion de ses électeurs? William Smith ne s'est-il pas excusé de se conformer à l'opinion des siens -?
Seulement les réformateurs radicaux ont-ils raison d'expliquer exclusivement par un système électoral défectueux ce divorce entre l'opinion et le Parlement? C'est se faire une idée trop haute de l'excellence des institutions démocratiques de croire qu'il suffise d'établir le suffrage universel, ou quelque autre mode de suffrage très étendu, pour que régnent aussitôt une parfaite identité d'intérêts et une parfaite harmonie de sentiments entre les électeurs et les élus. D'ailleurs cette impopularité de la Chambre des Communes, des partis qui la composent, des hommes d'État qui la dirigent, est un phénomène récent et transitoire : les temps de Pitt ne sont pas éloignés, les temps de Canning vont venir. Il faut embrasser du regard une période assez étendue si l'on veut porter une appréciation juste sur l'histoire du Parlement anglais pendant la deuxième moitié du règne de George III, expliquer d'une part le discrédit passager où sont tombés les deux partis, et reconnaître cependant comment ils ont travaillé l'un et l'autre insensiblement à la démocratisation des institutions politiques.