MARI.BOROLGH ET LA GRA\DE ALLIAXCE
hésita, craignant d'être abandonnée par l'Angleterre dans la lutte qui se préparait. Grâce à l'attitude résolue de Marlborough, toute indécision disparut bientôt. Anne déclara, à son instigation, qu'elle était décidée à poursuivre avec én(îrgie la politique de son prédécesseur, et le Parlement tory fut obligé de sanctionner les mesures vigoureuses prises pour la continuation des hostilités.
Le nouveau général se bâta de partir pour la Haye, où il reçut le commandement des troupes anglaises et hollandaises, et entraîna les Etats allemands dans la coalition, avec une habileté et un tact que Guillaume lui-même aurait pu lui envier. Jamais suprématie ne fut plus universellement reconnue que celle de .Marlborough. Au bout de quelques mois, il était considéré par tout le monde comme l'àme de la Grande Alliance, et les princes, dont la jalousie avait souvent lassé la patience de Guillaume, se soumirent sans difficulté aux conseils de son successeur. Le caractère de Marlborough le rendait particulièrement propre à être le chef d'une grande coalition. Comme Guillaume, il devait peu de chose à son éducation première; les lacunes de ses connaissances se firent sentir jusqu'à la fin par sa répugnance à tenir une plume : " Ce que je déteste pardessus tout, c'est écrire » , disait-il à sa femme. La rédaction d'une dépèche lui coûtait beaucoup ]ilus de peine que la combinaison d'un plan de campagne. Mais il avait, par un don de nature, des qualités qui ne se développent chez la plupart des hommes que par la culture. Son habileté pour les affaires était prodigieuse : il prit pendant dix ans (1702-1712) la direction générale de la guerre en Flandre, et en Espagne il conduisit toutes les négociations avec les cours alliées, sans perdre de vue les phases diverses de la politique anglaise. Il n'hésita pas à traverser la Manche pour décider Anne k un changement ministériel, à courir à Berlin pour s'assurer du contingent promis par l'Electeur de Brandebourg. En même temps il réconciliait l'Empereur avec les protestants de Hongrie, poussait les calvinistes des Cévennes à la révolte, arrangeait les affaires de Portugal et veillait à la sécurité des Etats du duc de Savoie. Jamais sa figure n'exprimait la fatigue, la hâte ou le mécontentement; il conserva jusqu'à la fin la grâce indolente de la jeunesse, et un éclat de colère ne vint jamais troubler sa dignité naturelle. On le vit souvent, dans le feu de la bataille, ■- donner des ordres, sans crainte du danger et sans hâte, avec autant de calme que de décision » . Il montrait le même sang-froid dans les séances du conseil, luttait avec la même sérénité contre " l'étroitesse d'esprit des princes allemands, le flegme des Hollandais, l'ignorante opposition des officiers, les libelles de ses adversaires politiques ^ . 11 y avait comme un grain d'ironie dans la simplicité des moyens employés par lui pour résoudre des problèmes qui avaient défié la sagacité des cabinets européens. Le roi de Prusse fut un de ses alliés les plus incommodes par sa susceptibilité vaniteuse; mais toute difficulté cessa le jour oiî
282 MARLEOÇOUGH (1698-1712).
Marlborough se leva dans un banquet officiel et lui offrit une serviette.
L'attitude de Churchill venait en partie d'un orgueil qui ne pouvait souffrir l'idée de révéler au vulgaire ses véritables sentiments. Pendant les jours douloureux qui précédèrent sa chute, il pria Godolphin de brûler quelques lettres où il se répandait en plaintes amères , arrachées par les tracasseries de ses adversaires : ^ Je désire que le monde continue à s'imaginer, à tort, que je suis un homme heureux, car il vaut mieux être envié que plaint. » Mais ce sang-froid venait surtout de sa nature purement intellectuelle. Son amour pour sa femme a été le seul sentiment qui ait coloré le froid rayonnement de son àme. Il ne connaissait, en général, ni amour, ni haine, ni doute, ni regret. Dans la vie privée, il se montrait bon et humain ; mais lorsque les circonstances l'exigeaient, il pouvait livrer des Anglais à la mort, ou conduire ses troupes à une boucherie certaine, comme à Malplaquet. L'honneur -et les sentiments les plus délicats de l'humanité lui étaient inconnus, et lui, qui avait commandé à l'Europe et remporté d'éclatantes victoires, s'occupa, sans rougir, d'amasser une fortune immense par ses concussions et son avidité. C'est peut-être le seul exemple d'un homme véritablement grand qui ait aimé l'argent ])our l'argent lui-même. Les passions nobles et viles qui agitaient son entourage n'étaient, à ses yeux, que les simples éléments d'un problème intellectuel, que la patience seule pouvait résoudre : " La patience surmonte tout » , écrivait-il souvent, a Comme je crois que nous sommes poursuivis par la destinée, nous devons, après avoir fait tout le possible, nous soumettre sans murmure. »
Marlborough et la guerre. — Les ennemis les plus acharnés de Alarlborough reconnaissaient ses remarquables qualités d'homme d'État. « Il acquit sur la coalition :■ , nous dit Bolingbroke, « lui, nouveau venu, simple particulier, par son habileté et son talent, une influence beaucoup plus grande que celle qu'une naissance illustre, une autorité incontestable et le prestige de la couronne d'Angleterre avaient donnée au roi Guillaume. •' Mais quelle que fût sa valeur au conseil, il était encore plus grand sur le champ de bataille. Seul parmi les maîtres dans l'art de la guerre, il ne commença à se faire connaître par ses victoires qu'à un âge où la plupart des hommes ont fini leur carrière. Bien qu'il eût déjà servi dans sa jeunesse sous Turenne, et pendant quelques mois en Irlande et dans les Pays-Bas, il n'avait pas eu de commandement important jusqu'à sa campagne de Flandre, à l'âge de cinquante-deux ans ; seul aussi, il se fit remarquer par des succès presque ininterrompus. Voltaire remarque qu'il n'assiégea jamais une forteresse sans la prendre, ni ne livra une bataille sans la gagner. Les difficultés qu'il rencontra vinrent moins de ses ennemis que de l'ignorance et de la timidité de ses propres alliés. Il n'éprouva jamais