‹ Histoire du peuple anglaisChapitre 114 sur 205 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'Eglise et les George. — La chute de Walpole révéla dans le caractère do l'Angleterre un changement dont l'influence s'est fait sentir jusqu'à nos jours sur son histoire politique et sociale. On vit tout à coup surgir de nouvelies forces, de nouveaux besoins, de nouvelles ambitions qui s'étaient silencieusement développées. Le point de départ fut le réveil religieux qui commença dans les dernières années du ministère Walpole. La vie religieuse semblait plus endormie que jamais. Le progrès du libre examen, l'aversion que, depuis la guerre civile, on avait prise pour toute discussion théologique, les nouvelles voies intellectuelles et matérielles ouvertes à l'énergie humaine, avaient produit une indifférence générale pour toutes les grandes questions religieuses, pratiques ou spéculatives. L'Église, dont l'influence semblait prédominante à la fin de la

' Sources : Lord Stanhope, Horace Walpole et Leeky, comme pour le chapitre précédent. \ous trouvons des détails sur Wesley et le mouvement qu'il dirigea, dans !a biographie de Southey et dans l'étude plus approfondie de M. Tyerman. \ oyez aussi : The English CImrch in the Xl'lIP^^ Century, par Abbey et Overton, et surtout la remarquable History of tlie Eiiylish ThouglU in the XI III^^ Century, par j\I. Leslie Stephens. Pour Pitt lui-même, nous avons sa propre correspondance, les Anecdotes and Speeches of Chatham, par Almon; sa vie, par Thackeray, et les deux essais que Alacaulay lui a consacrés. Le Registre annuel {Annual Register) commence en 1758, et l'on en attribue la première partie à Burke. L'ouvrage de Carlyle sur Frédéric le Grand contient un récit pittoresque de la guerre de Sept ans et de la part qu'y prit l'Angleterre. Pour Clive, voyez la biographie de sir John Malcolm et l'essai bien connu de lord Macaulay. L'ouvrage du colonel Malleson : History of the French in India, est capital pour l'his'.oire de la rivalité des Français et des Anglais dans l'Inde, comme ceux de M. Parkmann pour l'histoire du Canada.

Révolution, avait perdu toute influence politique. Les évêques, tous choisis parmi le petit nombre des ecclésiastiques uhigs, voyaient leurs efforts paralysés par les méfiances et souvent la haine de leur clergé, qui tout entier appartenait au parti tory, mais se gardait de toute intervention dans les affaires politiques. La prudence des hommes d'Etat uhigs favorisait cette immobilité. Ils évitaient soigneusement tout ce qui aurait pu éveiller les forces endormies de la bigoterie et du fanatisme. Quand les dissidents demandèrent le rappel des lois sur le Test et les corporations, Walpole déclara qu'il craindrait d'exciter les passions religieuses en prenant une telle mesure; il se contenta de publier annuellement une amnistie pour toutes les infractions à ces lois. En même temps il interdisait les assemblées générales du clergé et le privait ainsi de son centre naturel d'agitation et d'opposition. Cette' impuissance politique n'était pas compensée parle zèle religieux. La plupart des prélats n'étaient partisans des whigs qu'en vue de leur avancement. Ils affluaient aux réceptions ministérielles. Un évêque du pays de Galles avoua n'être allé visiter son diocèse qu'une seule fois et avoir sa résidence habituelle près des lacs de Westmoreland. La faculté de donner plusieurs bénéfices à un seul ecclésiastique encourageait le haut clergé à vivre dans le luxe et l'égoisme sans s'inquiéter des paroissiens, tandis que la masse des prêtres végétaient dans l'indolence et la pauvreté, et ne jouissaient d'aucune considération. Un observateur malveillant, mais pénétrant, flétritle clergé anglais, disant qu'il est le moins vivant de toute l'Europe, " le plus négligent dans son travail, le moins austère dans ses mœurs ». Il y avait aux deux extrémités de la société anglaise un esprit de révolte contre la religion et les églises. « Dans les hautes classes » , dit Montesquieu pendant sa visite en Angleterre, u. tout le monde rit quand on parle de religion. « La plupart des hommes d'Etat du temps étaient opposés ta toute forme de christianisme et se faisaient remarquer par la grossièreté et l'immoralité de leur vie. Walpole ne diminuait en rien son crédit par ses propos obscènes et ses habitudes d'ivrognerie. Un autre premier ministre, le duc de Grafton, avait l'habitude de se montrer à la comédie avec sa maîtresse à ses côtés. La pureté des mœurs et la fidélité conjugale étaient raillées comme des choses passées de mode, et lord Chesterfield, dans ses lettres à son fils, lui enseigne l'art de la séduction comme faisant partie de toute bonne éducation. A l'autre extrémité de l'échelle sociale se trouvait la masse des pauvres. Leur brutalité et leur ignorance dépassaient toute idée, car, tandis que la population augmentait rapidement et venait s'agglomérer dans les villes et autour des manufactures, aucune mesure n'était prise afin de pourvoir à son éducation et à son développement moral. On n'avait créé aucune paroisse nouvelle. Point d'écoles, sauf les écoles de grammaire fondées par Edouard et Elisabeth, et quelques écoles ambulantes dans le pays de Galles, destinées à enseigner le catéchisme. Les

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paysans, que l'abus des lois sur les pauvres réduisait rapidement à la mendicité, étaient abandonnés sans enseignement moral ou religieux d'aucune sorte. « Xous ne vîmes dans la paroisse de Cheddar r, , dit plus tard Hannah More, -qu'une seule Bible, et l'on s'en servait pour soutenir un pot de fleurs, n A l'intérieur des villes, tout allait plus mal encore. La police n'était pas organisée, et l'on voyait par moments la populace de Londres ou de Birmingham se soulever, brûler des maisons, ouvrir les prisons, piller et saccager en toute liberté. Les lois impitoyables que la société terriOée leur opposa ne Grent qu'augmenter le nombre et la hardiesse des criminels. Ces lois punissaient de mort l'homme qui coupait un cerisier; on vit pendre en un même jour vingt jeunes voleurs en face de Newgate; en même temps, l'introduction du gin donnait une nouvelle impulsion à l'ivrognerie. Dans les rues de Londres, des échoppes de gin invitaient chaque passant à s'enivrer pour un penny ; pour deux pence, on était ivre mort.

Le réveil religieux. — En dépit de ces tristes réalités, le sentiment religieux n'était pas mort en Angleterre. Les classes moyennes avaient conservée intacte la piété des ancêtres, et ce fut dans leur sein que prit naissance le réveil religieux qui éclata à la fin du ministère VValpole et changea en quelques années le ton de toute la société anglaise. L'Eglise reprit vie et retrouva son ancienne activité. La religion pénétra toutes les classes, régénérant les cœurs, les pénétrant de l'amour du bien, et, en même temps, elle purifia la littérature et les mœurs. Une nouvelle philanthropie réforma les prisons, adoucit et améliora les lois pénales, abolit la traite et donna la première impulsion à l'éducation du peuple.

Le réveil commença à Oxford, parmi un petit groupe d'étudiants. Indignés de l'engourdissement religieux, ils s'étaient soumis à des observances sévères, se faisaient remarquer par une dévotion enthousiaste et par une régularité de vie qui leur valut le surnom de a méthodistes ^ . Lorsqu'en 1738 ce groupe d'étudiants se transféra à Londres, il attira l'attention publique par la ferveur et même l'extravagance de la piété. On remarqua plus particulièrement trois d'entre eux ; chacun joua un rôle spécial dans l'œuvre générale, qui consistait à prêcher leurs idées morales et religieuses aux populations agglomérées dans les villes, et aux ouvriers des mines et des houillères du Cornouailles et du Xord. IVhitfield, un serviteur de Pembroke Collège, était le prédicateur du réveil. L'éloquence gouvernait alors la politique anglaise, et l'influence de l'éloquence religieuse devint si grande, que, par peur de 1' " enthousiasme r-. , on fit fermer aux nouveaux apôtres les chaires de l'Église établie. Ils se virent réduits ta prêcher dans les champs. Leur voix fut bientôt entendue dans les coins les plus sauvages et les plus barbares du royaume, sur les landes désertes du Norlhumberland ou dans les antres de Londres, ou

encore dans les longues galeries où dans ses moments de repos le mineur du Cornouailles entend les sanglots de la mer. La prédication de Wliitfield ne ressemblait à rien de ce que l'Angleterre avait entendu jusque-là : théâtrale, extravagante, souvent vulgaire, mais désarmant toute critique par sa sincérité intense, par le sérieux de sa foi et par la sympathie vibrante et pj-ofonde pour les péchés et les douleurs de l'humanité. Un enthousiaste ordinaire n'aurait « pu comme lui arracher de l'or à la main fermée d'un Franklin, et exciter l'admiration du dédaigneux Horace II alpule ; ni voir, tandis que du haut d'un talus à Kingsaood il prêchait devant vingt mille bouilleurs noircis par les mines de Bristol, les larmes couler, et creuser des lignes blanches le long de leurs joues noircies " .

L'elTel produit par U'hitfield et ses amis sur ces masses ignorantes et rudes fut immense; il en sortit à la fois du bien et du mal. Leur prédication excita une violente haine parmi leurs opposants. Leurs vies lurent souvent en danger ; ils se virent parfois entourés par une foule hostile qui les plongeait dans l'eau, les attaquait à coups de pierres, les couvrait d'ordures. Mais l'enthousiasme qu'ils provoquèrent fut également passionné. Des femmes étaient pri.ses de convulsions, des hommes forts tombaient à terre, subitement frappés; l'orateur était interrompu par des rires ou des sanglots hystériques : tous ces phénomènes de violente excitation spirituelle, si familiers à notre temps, mais étranges et nouveaux alors, suivaient chacun de leurs sermons. La conviction du péché, la crainte de l'enfer, l'espérance du salut, saisissaient vivement les âmes et prenaient des formes à la fois grotesques et sublimes. Charles Wesley, un élève de Christ-Church, vint apporter la douceur de sa nature à ce mouvement si violent et si soudain. Il en était le " doux chanteur '. Ses hymnes expriment les ardentes convictions de ses coreligionnaires en termes si purs et si beaux qu'elles en effacent pour ainsi dire les bizarreries. Les sauvages accès d'enthousiasme hystérique se transformèrent en une passion pour le chant religieux, et ce fut le point de départ d'un mouvement musical qui graduellement changea la forme des cérémonies religieuses en Angleterre.

John Wesley. — Ce fut son frère aîné, John Wesley, qui incarna en lui-même, non pas tel ou tel côté de ce vaste mouvement, mais le mouvement tout entier. Déjà à Oxford, où il avait résidé comme fellow de Lincoln, on le considérait comme le chef d'un groupe de méthodistes; et, plus tard, à son retour d'une mission aventureuse auprès des Indiens de Géorgie, il reprit la direction de la petite société, qui, dans l'interialle, s'était transportée à Londres. Comme prédicateur, il était presque égal à IVhitfield, et son frère seul lui était supérieur comme compositeur de chants religieux. Mais tandis qu'il réunissait les qualités de tous deux, il

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