CHAPITRE III
Le mariage espagnol. — Jacques s'entêtait à vouloir l'alliance avec l'Espagne. II était seul de son avis; non-seulement la vieille aristocratie et les hommes politiques restés fidèles à la tradition du temps d'Elisabeth, mais ses ministres eux-mêmes, à l'exception de Buckingham, se trouvaient d'accord sur ce point avec la Chambre des communes.
Le but du Roi, comme nous l'avons déjà dit, était d'imposer la paix aux belligérants, et d'obtenir, par l'entremise de l'Espagne, la restitution du Palatinat à l'électeur Frédéric. Aussi, pour s'assurer les bons offices de cette puissance, cherchait-il à. s'allier plus étroitement à elle par le mariage de son fils Charles avec l'Infante, qu'on lui avait proposé comme un appât à sa vanité. Mais plus Jacques se montrait pressant, et plus la cour de Madrid se tenait sur la réserve : le Roi désirait si ardemment la réalisation de ce projet que le prince de Galles, voyant l'insuccès des négociations, quitta l'Angleterre sous un déguisement et se rendit en Espagne en compagnie de Buckingham, pour réclamer la fiancée qui lui était promise (1623). Le roi Philippe III se montra très-exigeant; mais, à chaque nouvelle prétention, l'Angleterre s'empressait de répondre par de nouvelles concessions ; elle promit sans difficulté d'abroger les lois pénales contre les
' Sources : Nous avons encore pour toute cette période l'ouvrage de M. Gardiner, qui éclaire d'un jour tout nouveau l'aventure du mariage espagnol, l'nn des épisodes les plus obscurs du règne de Jacques I*'', et les premières années du règne de Charles I"^"", que le livre de II. Forster, Life qf sir John Eliot, nous avait déjà fait connaître. Pour l'histoire générale de ce temps, voir d'une part Disraeli, Commentaries on the reign of Charles I, de l'autre YHistorij of the British Empire, de Brodie, et VHistonj of the Commonwealth, de Godvvin. Guizot a écrit sur cette même époque un livre aussi exact qu'impartial, Histoire de la Révolution cl' Angleterre (1845). Lingard mérite d'être consulté sur les catholiques anglais et les relations diplomatiques avec les puissances étrangères. Voir aussi le Diary de Laud et le Conimoti's Journal, recueil des procès-verbaux des séances du Parlement. Consulter enfin les Cale7?dars of State Papers. Oa trouvera la Pétition des droits dans les Select Charters de M. Stubbs.
38 LE ROI ET LE PARLEME\T (l623-l620).
papistes, d'accorder une maison catholique à l'Infante et enfin de faire élever les enfants à naître de cette union dans la religion de leur mère. Le mariage cependant fut encore différé, et la guerre continua en Allemagne sans qu'on vît les effets de cette nouvelle politique de l'Angleterre. L'armée de la ligue catholique, commandée par le comte de Tilly, remportait victoire sur victoire, grâce aux dissensions des protestants; la prise de Heidelberg et de Mannheim acheva la conquête du Palatinat; l'Electeur, abandonné de tous, s'enfuit en Hollande, et l'Empereur transmit sa dignité électorale au duc de Bavière. L'Espagne, contrairement à l'attente générale, gardait une altitude expectante; le secret de sa politique fut enfin dévoilé. Sur les pressantes sollicitations de Charles lui-même, qui demandait une intervention énergique en Allemagne, le duc d'Olivarez répondit « que le roi d'Espagne avait pour principe de nejamais entrer en lutte avec l'Empereur ». — 4t S'il en est ainsi ^ , répondit le prince de Galles, " tout est rompu. »
Charles T'. — Son retour excita de véritables transports d'enthousiasme. Il y eut illuminations et feux de joie dans les rues de Londres h la nouvelle de la rupture du mariage espagnol, quelque humiliante qu'elle fût. On applaudissait à l'effondrement de celte politique honteuse qui avait traîné si longtemps l'Angleterre à la remorque de l'Espagne. Charles revint dans son pays, résolu àprendre en main la direction des affaires. Le voyagea Madrid avait révélé à ses intimes ce mélange d'obstination et de faiblesse qui faisait le fond de son caractère, cette duplicité qui le poussait toujours à promettre, parce qu'il était décidé d'avance à ne pas tenir, et ce sot orgueil qui lui faisait subordonner toute considération politique à des questions de vanité et de susceptibilité personnelle. Sa facilité à céder à toutes les demandes d'Olivarez avait fait perdre aux Espagnols eux-mêmes toute confiance dans la sincérité de ses concessions. Furieux de l'inutilité de ses démarches, il avait renouvelé ses engagements avec l'Infante, la veille de son départ, pour avoir le plaisir de lui lancer l'insulte d'une rupture, immédiatement après son retour en Angleterre. Mais, pour le peuple anglais, qui ignorait en général les côtés mesquins du prince de Galles, son attitude digne et réservée et la pureté de ses mœurs formaient un heureux contraste avec la conduite ridicule de son père, ce bavard couronné. Les courtisans qui avaient suivi Charles depuis sa tendre jeunesse priaient Dieu, disaient-ils, « de le faire entrer dès le début de son règne dans la bonne voie, car, une fois dans la mauvaise, ce serait le diable de l'en faire sortir » . La nation ne demandait pas mieux que de prendre cette obstination pour de la fermeté, et de s'imaginer que le mouvement de vanité blessée qui l'avait fait revenir en Angleterre était un acte de patriotisme de bon augure pour l'avenir.
Il se fit remarquer tout d'abord par quelques actes assez énergiques ;
CHARLES I". 39
Jacques I" fut obligé de convoquer un nouveau Parlement (1624) et d'accorder ce qu'il avait refusé au précédent, c'est-à-dire de lui soumettre toute l'affaire des négociations avec l'Espagne. Le prince et Buckingham se joignirent au Parlement pour demander la rupture des traités et une déclaration de guerre. Les subsides furent votés avec empressement, et la persécution des catholiques, qui avait été un instant suspendue par déférence pour l'Espagne, recommença avec plus de vigueur que jamais. Le chef du parti espagnol dans le ministère, le lord trésorier Cranfield, comte de Middlesex, fut accusé de vénalité et révoqué; Jacques, entraîné par ce mouvement de réaction anticatholique et réduit à l'impuissance, était trop avisé pour ne pas voir la tournure que prenaient les événements. « Ces verges retomberont sur votre dos » , dit-il cà Buckingham, qui le pressait de consentir à la disgrâce de Cranfield. Mais le favori et le prince de Galles étaient encore résolus, en ce moment, à déclarer la guerre. L'ambassadeur espagnol quitta le royaume; un traité d'alliance fut conclu avec la Hollande; on entama des négociations avec les princes luthériens du nord de l'Allemagne qui, en haine des tendances calvinistes de l'Electeur palatin, avaient assisté <à sa chute avec assez d'indifférence; enfin le mariage de Charles I" avec Henriette-AIarie de France, fille de Henri IV et sœur du roi Louis XIII, sembla indiquer un revirement politique dans le sens d'Elisabeth.
Sur ces entrefaites, le vieux roi mourut (1625), et le Parlement accueillit Charles I" avec des acclamations d'amour et d'enthousiasme : '- Nous pouvons tout espérer du roi qui nous gouverne » , s'écriait sir Benjamin Rudyard à la Chambre des communes. Heureusement que les députés n'étaient pas tous si prompts à s'enflammer; d'ailleurs, quel que fût leur dévouement cà la personne du Roi, les représentants de la nation en virent assez, dans le court intervalle qui sépara l'avènement de Charles I" de la première réunion du Parlement, pour mélanger leur enthousiasme de circonspection.
Une guerre avec l'Espagne, il ne faut pas l'oublier, signifiait pour la majorité du peuple anglais une lutte contre le catholicisme; si l'on attaquait les catholiques sur le continent, on voulait aussi leur faire la guerre en Angleterre. Aux yeux des protestants de ce temps-là, tout papiste était un ennemi national; tout membre du clergé, sympathique à l'Eglise romaine, était un traître. Il était facile de se rendre compte alors de l'opinion de la majorité des Communes sur cette question. « A chaque symptôme des progrès du papisme qui menace l'Eglise établie et excite les craintes des protestants, toute la Chambre est en émoi » , écrivait un député, qui tenait un journal des délibérations parlementaires. Charles avait déjà rétabli les mesures de tolérance à l'égard des catholiques, et signifiait au Parlement de laisser à la Couronne le soin de punir les prêtres et les nonconformistes. On comprit bientôt que la politique religieuse du nouveau
roi serait plus hostile encore aux puritains que celle de son père. L'évêque Laudlut, en effet, placé cà la tête des affaires ecclésiastiques, et il s'empressa aussitôt de dresser une liste de pasteurs, divisée en orthodoxes et en puritains. C'était une sorte de menace. Le plus connu parmi les théologiens de la Haute Eglise, le docteur Montag»i, prêchait dans ses sermons le droit divin des rois et la présence réelle, exaltant l'Église romaine aux dépens des communions -protestantes du continent.
Dès leur première séance, les Communes citèrent Montagu à la barre de la Chamhre et le firent mettre en prison.
Mais les tendances religieuses du Roi n'étaient pas les seules causes de dissentiment entre lui et les députés de la nation. Les subsides votés par le dernier Parlement avaient été gaspillés, et Charles persistait à refuser de déclarer à quelle puissance l'Angleterre allait faire la guerre et de destiner expressément l'immense flotte, qu'il armait à ce moment, à une action contre l'Espagne. Son véritable rôle dans l'affaire de son mariage avait été peu à peu dévoilé, et cotte révélation avait sufli à ôter toute confiance dans la sincérité de son zèle pour la religion protestante. Aussi réponditon à ses rélicences par un redoublement de méfiance; tout en votantles subsides, les Communes n'accordèrent au Roi que pour un an certains droits de douane qui étaient toujours donnés aux nouveaux souverains pour toute la durée de leur règne. Cette restriction parut une insulte; Charles refusa le don, et Buckingham résolut d'en finir à tout prix avec le Parlement. Il demanda tout à coup de nouveaux crédits, persuadé d'avance qu'ils seraient refusés, et sa proposition fut repoussée sans débat. Ce refus augmenta l'irritation du Roi, qui répondit en faisant sortir Montagu de prison, en le créant chapelain royal et en levant, de sa propre autorité, les droits dédouane qu'on lui contestait.
Les Chambres se réunirent à Oxford, dans des dispositions peu conciliantes. " L'Angleterre ^ , s'écria sir Robert Philips, ^ est la seule monarchie qui ait conservé ses libertés ; ne les laissons pas périr, n A peine le Parlement eut-il annoncé sa résolution de redresser les griefs de la nation, avant de s'occuper des affaires courantes, qu'il fut dissous par décret royal. Buckingham, plus puissant encore sous Charles I" que sous son père, voulut faire oublier aux Anglais qu'ils avaient à lutter pour défendre leurs libertés, en remportant de grands succès militaires. Confiant dans son étoile, il s'embarqua pour la Haye, afin d'y conclure une alliance contre la maison d'Autriche, tandis qu'une escadre de quati-e-vingt-dix vaisseaux, montés par dix mille hommes bien armés, partait de Plymouth pour les côtes d'Espagne. Mais si Charles était plus hardi que son père dans ses projets, il se montrait aussi incapable que lui dans l'exécution. L'alliance ne put réussir à se former; et, après une inutile tentative de descente à Cadix, la flotte expéditionnaire revint décimée par la maladie et en révolte contre son chef. Les sommes énormes englouties dans cette expédition