‹ Histoire du peuple anglaisChapitre 13 sur 205 · SIR JOHN ELIOT · texte numérisé non relu

SIR JOHN ELIOT

obligèrent le favori de songer à une nouvelle réunion des Chambres; mais il avait conscience des périls auxquels son insuccès l'exposait, et savait qu'une ligue était formée contre lui par ses rivaux à la cour et les principaux chefs politiques du dernier Parlement. Il eut l'audace de prévenir le danger en terrorisant ses adversaires par une série de coups de force. Lord Pembroke fut contraint de se soumettre à des conditions humiliantes ; lord Arundel fut conduit à la Tour; sir Robert Philips, Coke et quatre autres patriotes furent nommés shériffs de leurs comtés et ne purent ainsi venir siéger au Parlement. Mais leur exclusion laissa le champ libre à un adversaire plus redoutable encore.

Sir John Eliot. — Sir John Eliot personniGe, pour nous, pendant ces premières années de luttes contre le despotisme, comme plus tard Pym et Hampden, la résistance nationale au nom de la liberté. Il appartenait à une ancienne famille, anoblie depuis, qui s'était établie sous Elisabeth près de Saint-Germain, simple hameau de pêcheurs, et dont le magnifique manoir avait donné le nom de Port-Kliot à une petite ville située sur le Tamar. John Eliot, élevé au grade de vice-amiral du Devonshire, grâce à la protection de Buckingham, avait déjà eu à subir un injuste emprisonnement pour avoir voulu débarrasser la Manche des pirates qui l'infestaient. Cet homme, alors dans la force de l'âge, se distinguait par son esprit fin et cultivé, par une connaissance approfondie des poètes et des savants de son temps ; on admirait aussi l'élévation de son caractère, sa profonde piété et son indomptable courage. Fier et emporté dans sa jeunesse, il était allé jusqu'à tirer son épée contre un voisin qui l'avait dénoncé à son père ; il conserva dans l'âge mûr une impétuosité qui donna,it à son éloquence une passion entraînante. Esprit froid et clairvoyant, malgré l'ardeur de son tempérament, il fut presque le seul député qui, au milieu de l'enthousiasme soulevé par la rupture avec l'Espagne, ait insisté pour que le gouvernement reconnût les droits des Chambres avant que l'on cherchât à se réconcilier avec la cour. Dès ses débuts au Parlement, il déclara que la responsabilité des ministres du Roi vis-à-vis des Communes était une condition essentielle de la liberté. Il se prévalut, pour soutenir cette théorie, du fait que Buckingham avait sacrifié le trésorier Cranfield au ressentiment des Communes : « Plus le coupable est haut placé « , dit-il, ^ plus grand est le délit. Autant l'influence d'habiles ministres et de bons fonctionnaires peut être bienfaisante et bénie dans un pays, autant elle est parfois fatale, lorsqu'ils abusent du pouvoir qui leur est confié. '>

A peine le nouveau Parlement s'était-il réuni, qu'Eliot dénonça un plus grand criminel que Cranfield ; il demanda une enquête sur l'expédition malheureuse de Cadix en termes si menaçants, que Charles se crut obligé de répondre avec la même arrogance : « Je vois que vous visez le duc de Buckin-

gham » , écrivit-il au Parlement; « apprenez que je n'admets pas que l'on demande compte de leur conduite à aucun de mes serviteurs, et moins encore à ceux qui sont à mes côtés dans les plus hauts emplois. " C'était nier ouvertement le droit du Parlement, reconnu lors de l'accusation de Bacon et de CranGeld ; mais Eliot ne voulait à aucun prix sortir de la légalité. Selon lui, " le Roi était irresponsable et ne pouvait commettre aucune faute -î . Pour que le pays échappât au despotisme, il fallait affirmer la responsabilité des ministres, conseillers du Roi et exécuteurs de ses ordres. Eliot persista à dénoncer Buckingham comme incapable et corrompu, et les Communes résolurent de ne voter les subsides demandés par la Couronne " qu'après avoir reçu la réponse de Sa Majesté touchant les griefs de la nation » . Charles I" les fit venir à Whitehall et leur ordonna d'annuler cette condition : t( Je vous reconnais», dit-il, «le droit de conseiller, non de contrôler. » Et il les congédia par ces paroles menaçantes et significatives : " Souvenez-vous que je suis libre de convoquer, réunir et dissoudre à mon gré les Parlements ; suivant que je trouverai leur action bonne ou mauvaise, je les maintiendrai ou les supprimerai, n

Les Communes ne montrèrent pas moins de résolution que le Roi ; elles votèrent la mise en accusation de Buckingham, qui fut portée devant la Chambre des lords. Le favori y prit place comme pair du royaume et écouta la lecture du bill d'un air d'insolent mépris qui lui attira cette terrible apostrophe de sir Dudley Digges, l'un des commissaires de la Chambre des communes : « Vous vous raillez de nous, monseigneur : savezvous qu'un plus grand personnage que Votre Seigneurie, mais aussi puissant et aussi haut placé, et aussi avant que vous dans la faveur du Roi, a été pendu pour des crimes aussi peu importants que ceux dont vous êtes accusé? » L'orgueilleuse attitude de Buckingham provoqua une violente sortie d'Eliot qui marqua une ère nouvelle dans l'histoire de l'éloquence anglaise. On fut frappé dès l'abord de l'ardeur et delà véhémence de son langage, qui contrastait si étrangement avec la dialectique grave et froide des vétérans de la tribune. Ses adversaires lui reprochaient de trop chercher « à exciter les passions » . Il substitua à la phraséologie lourde et embarrassée des orateurs de son temps un style plus bref et plus énergique ; la rapidité de son argumentation, la vivacité et la causticité de ses allusions, ses récriminations passionnées, ses audacieuses invectives, tout enfin révélait un genre d'éloquence inconnu jusqu'alors en Angleterre. L'ostentation ridicule de Buckingham, ses vêtements étincelants d'or et de pierreries ne donnaient que trop de prise à cette virulente attaque. « Il a épuisé les nerfs et les muscles du pays, les économies et les trésors du Roi; il n'y a pas besoin d'enquête. Cela ne se voit que trop. Ses prodigalités, ses fêtes somptueuses, ses constructions magnifiques, ses duels, ses excès de toutes sortes, ne sont-ils pas les preuves visibles de cette dilapidation des biens de l'Etat? Ne racontent-ils pas à tous l'énorme et

scandaleux pillage des revenus de la Couronne? » Eliot rappela avec une brutalité terrible l'avidité et la corruption du favori, son insatiable ambition, son despotisme, son oubli de tous ses devoirs envers le pays, l'abus qu'il avait fait de son pouvoir pour satisfaire ses caprices personnels. « La volonté de Sa Majesté, ses instructions, ses actes publics et privés, les décrets des hautes cours de justice, tout a été mis aux pieds de cet homme ; tous les droits, tous les intérêts doivent plier devant lui; il marche cà son but sans s'inquiéter s'il viole la justice et les lois de l'État. " — " Messeigneurs » , s'écria-t-il en terminant, après avoir tracé, en quelques mots, un saisissant parallèle entre Buckingham et Séjan, « vous voyez l'homme, vous voyez ce qu'il a fait, ce qu'il vaut en un mot; je vous le livre; c'est à vous de prononcer sa sentence. Souvenons-nous tous, tant que nous sonmies, chevaliers, citoyens, bourgeois des Communes, qu'il est la cause de tous nos maux. Ils sont venus par lui; on n'y remédiera qu'en le frappant. Pereal qui perdere cuncta festin at! Oppvimalur ne omnes opprijnal! )>

Le Roi et le peuple. — La réponse du Roi fut aussi violente et aussi inattendue que l'attaque d'Eliot. Il se rendit en toute hâte à la Cliami)re des pairs et déclara que Ruckingham n'avait fait qu'obéir à ses ordres. 11 enleva Eliot et Digges de leurs sièges et les envoya à la Tour. Les Communes protestèrent et refusèrent de délibérer tant que leurs représentants ne leur auraient pas été rendus. Dix jours après, Eliot fut relâché.

Cette mise en liberté fut le signal de la clôture de la session. Le conseil invita Charles k la différer encore. " Je n'attendrai pas un instant n , dit-il, et il répondit à la remontrance finale des Communes, qui demandaient le renvoi de Buckingham, en prononçant la dissolution du Parlement. La remontrance fut brûlée publiquement par ordre du Roi, Eliot fut privé de son office de vice-amiral, et le gouvernement leva, sous la forme arbitraire de dons gratuits, les subsides que le dernier Parlement avait refusé de voter jusqu'à la réforme des abus. Mais peu à peu s'organisa dans le pays le parti de la résistance ; partout on refusait de payer un seul penny sans un vote exprès du Parlement, i^ Les juges qui avaient convoqué les contribuables du Middlesex et de Westminster, pour leur persuader de se soumettre, furent accueillis par des cris tumultueux : « Un Parlement! un « Parlement ! Pas de subsides sans Parlement ! » Les gens du comté de Kent résistèrent comme un seul homme. En Buckinghamshire, les juges euxmêmes n'osèrent pas réclamer les dons gratuits. Les fermiers-propriétaires de Cornouailles répondirent ti que s'ils ne possédaient que deux vaches, ils en vendraient volontiers une pour fournir de l'argent au Trésor, à condition que ce fût avec l'assentiment des deux Chambres " .

Charles I", à bout de ressources, essaya d'un emprunt forcé; des com-

44 l.E ROI ET LE PARLEMENT (1623-1629).

missaires furent nommes pour assurer l'exacte répartition de l'impôt et pour interroger, sous serment, tous les récalcitrants. On eut recours à tous les moyens de persuasion ou de violence. Les chaires de la Haute Eglise retentissaient d'exhortations à l'obéissance passive. Le D"^ Mainuaring prêchait devant Charles lui-même « que le Roi n'avait pas besoin de l'approbation du Parlement pour établir de nouveaux impôts, et que ceux qui lui résistaient encouraient la damnation éternelle » . On envoya des soldats dans les bourgs rebelles pour enrôler de force les récalcitrants dans la marine ou dans l'armée; des boutiquiers obstinés furent jetés en prison. Buckinghani se chargea de terroriser l'aristocratie et la petite noblesse. Irrité de l'opposition de l'archevêque primat et de l'évêque Williams de Lincoln, qui, seuls, avaient résisté au Roi, il suspendit le premier de ses fonctions, sous un prétexte frivole, et disgracia le second.

La résistance était devenue universelle; les comtés du Xord bravaient l'autorité royale ; les fermiers du Lincolnshire chassèrent de la ville les commissaires royaux, et les gens du Shropshire, du Devonshire et du Warivickshire refusèrent résolument de se soumettre. Huit pairs du royaume, parmi lesquels on comptait lord Essex et lord Warwick, protestèrent contre la levée des subsides comme étant illégale. Deux cents gentilshommes campagnards, qu'on avait traînés de prison en prison pour vaincre leur obstination, furent sommés de comparaître devant le conseil privé (1627). John Hampden, alors simple propriétaire du comté de Buckingbam, et que son dévouement à la cause des libertés publiques a rendu cher à tous les Anglais, parut devant ses juges : <i J'aurais bien volontiers prêté mon argent au Roi » , dit-il, « mais j'ai craint d'encourir la malédiction dont parle la Grande Charte, et qui doit être prononcée deux fois par an contre ceux qui la violent, n II fut soumis à une si dure captivité i; que jamais, depuis lors, il ne reprit son apparence première « . La banqueroute était imminente, et le mécontentement général grandissait chaque jour; un succès militaire éclatant pouvait seul sauver le duc; aussi équipa-t-il une armée de sept mille hommes pour la plus folle et la plus inutile des expéditions. Les protestants, comme on sait, n'avaient d'espoir, au milieu de leur lutte désespérée avec le catholicisme, que dans l'alliance de l'Angleterre et de la France contre la maison d'Autriche. Blessé dans son amour-propre, à ce que l'on croit, parle cardinal de Richelieu (les causes de cette guerre sont restées obscures), et désireux de conquérir une facile popularité en allant au secours des huguenots français, Buckingham saisit un prétexte frivole pour rompre tout à coup avec la France, s'embarqua en personne pour l'île de Ré et excita la grande cité protestante de la Rochelle à la révolte. Celle expédition impolilique se termina de la façon la plus désastreuse. Après avoir vainement assiégé le château de Saint-Martin, les troupes anglaises se virent contraintes de se replier le long d'une étroite chaussée jusqu'à leurs vaisseaux; deux mille hommes succombèrent pen-

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