‹ Histoire du peuple anglaisChapitre 120 sur 205 · PITT ET SOX TEMPS · texte numérisé non relu

PITT ET SOX TEMPS

la direction générale des affaires, pour agir sur la politique étrangère et s'occuper de l'administration de la guerre. D'un autre côté, personne ne s'entendait comme Xevvcastle à conduire le Parlement. Il savait à fond la valeur vénale de chaque député, et connaissait les intrigues des moindres bourgs. 11 ne s'inquiétajt pas de la direction des affaires, mais il exerçait avec habileté une œuvre de patronage et de corruption que, du reste, Pitt lui abandonnait dédaigneusement, c; M. Pitt fait tout - , écrit Horace Walpole, " et le duc donne tout. Aussi longtemps qu'ils s'entendront sur cette répartition, ils pourront agir cà leur guise. »

L'union de ces deux hommes, qui contrastaient si complètement, forma la dernière, mais la plus grande des administrations whigs. Du reste, toute sa puissance lui venait de Pitt seul. Pauvre comme il l'était, avec cinq mille francs de rente environ, issu d'une famille sans importance politique, ce fut par un subit trait de génie que ce jeune cornette, dont la jeunesse et l'inexpérience avaient excité les railleries de Walpole, s'empara d'un pouvoir que les deux Chambres avaient su conserver entre leurs mains depuis la Révolution. Chez lui, point d'ambition mesquine. « Mon intention ■ , dit-il en prenant possession de sa place, « est de sortir l'Angleterre de l'état d'énervement où elle se trouve, et qui permet à vingt mille soldats français de la troubler. ^ Son appel fut bientôt entendu. Son esprit élevé s'empara de tout le pays, et il communiqua quelque chose desa propre grandeur à tous ceux qu'il prit à son service. u 11 n'est aucun homme » , dit un soldat du temps, ^ qui, étant entré dans le cabinet de M. Pitt, ne se soit senti plus brave en en sortant. » Malgré les fautes de ses premières expéditions et les erreurs de ses combinaisons, il sut réveiller dans la nation entière une énergie et une volonté qui rendaient impossible la défaite finale. « L'Angleterre a été longtemps en travail r , s'écria Frédéric de Prusse en l'econnaissant en Pitt des ([ualités égales aux siennes, ^ mais elle a fini par enfanter un homme. »

Pitt et son temps. — C'est cette grandeur personnelle et indépendante qui frappe surtout quand on étudie le caractère et la vie de William Pitt. Ses discours comme ses actions portent un cachet qui contraste absolument avec le ton de ses contemporains. Au milieu d'une société sceptique, polie, simple jusqu'à l'affectation, spirituelle et amusante, mais prosaïque, d'un esprit aussi froid que le cœur, ne croyant ni à la vertu ni à Tenthousiasme, doutant de tout et surtout d'elle-même, Pitt se trouvait seul de son espèce. La profondeur de ses convictions, son amour passionné pour tout ce qu'il jugeait élevé et vrai, son ardente énergie, son imagination poétique, son attitude et sa rhétorique théâtrale, sa hauteur présomptueuse, son emphase et son extravagance étonnaient ses contemporains, et plus encore la confiance avec laquelle il faisait appel aux sentiments humains les plus nobles, le mépris qu'il opposait à la corruption

328 WILLIAM PITT (l742-l-«-2).

jusque-là toute-puissante dans la politique, la foi inébranlable qu'il avait en lui-même, en la grandeur de son but et en ses propres forces pour y atteindre. " Je sais que je puis sauver le pays ^ , dit-il au duc de Devonshire en entrant au ministère, « et je sais qu'aucun autre homme ne peut le faire. »

Le trait dominant de la nature de Pitt était un orgueil intense et passionné, mais c'était un orgueil qui l'empêchait de s'abaisser au niveau des hommes qui avant lui dirigeaient l'Angleterre. 11 fut le premier homme d'Etat depuis la restauration qui donna l'exemple du dévouement au bien public. Malgré son amour pour le pouvoir, aucun homme ne le refusa plus souvent que lui ou ne l'accepta avec un respect plus grand des principes qu'il professait, a Je ne veux pas aller à la cour » , répondit-il quand on lui offrit de l'y recevoir, « si je ne puis y amener la Constitution avec moi. » Comme nous l'avons dit, il n'avait que .du dédain pour la corruption qui l'entourait. Il laissa à Xewcastle le soin d'acheter des sièges et de s'assurer l'appui des députés. Au début de sa carrière, Pelham l'avait nommé à l'un des postes les plus lucratifs de son administration, celui de payeur de l'armée; mais les proGts étaient d'un genre illicite, et, malgï-é sa pauvreté, Pitt refusa d'accepter un centime de plus que son salaire. Ce fut surtout vis-à-vis du peuple que sa fierté se montra noble et élevée. Aucun chef ne jouit jamais d'une plus grande popularité que le u grand commoner -^ (grand tribun du peuple), comme on appelait Pitt; mais sa manière d'être était celle d'un homme qui commande à la popularité, et non de celui qui la recherche. Il ne s'abaissa jamais à flatter un préjugé populaire. Quand la foule criait à tue-tête : « Vl'ilkes et la liberté ! " il eut le courage de dénoncer VVilkes comme un vil débauché, et quand toute l'Angleterre était exaspérée contre les Ecossais, il exprima hautement son estime pour ce peuple qu'il avait su, le premier, rattacher à la politique anglaise. Sa noble figure, son regard enflammé, sa voix majestueuse, le feu et la puissance de son éloquence lui donnèrent sur la Chambre des communes une autorité qu'aucun autre ministre n'avait obtenue. Il pouvait faire taire un opposant par un seul regard de mépris, et imposer silence à toute la Chambre par un seul mot. Mais il ne consentit jamais à employer les artifices ordinaires pour former un parti politique; et, à l'apogée de son pouvoir, il ne comptait guère qu'une demi-douzaine de partisans déclarés.

Le grand tribun du peuple. — La force réelle de Pitt résidait moins dans le Parlement que dans le peuple en général. Le titre si significatif qu'on lui décerna est le signe d'une révolution politique. « C'est le peuple qui m'a placé ici » , répondait-il fièrement aux nobles du cabinet quand ils s'opposaient à sa volonté. 11 fut le premier à sentir que l'esprit public, si longtemps indifférent aux choses politiques, se réveillait, et qu'il s'était

Page 1