LE GRAX'D TRIBU M DU PEUPLE
formé, par suite des progrès du commerce et de l'industrie, une classe moyenne qui n'était pas représentée par la Chambre d'alors.
a Vous m'avez appris » , lui disait George II, alors que Pitt cherchait à sauver Byng en faisant appel au Parlement, « vous m'avez appris <à chercher la voix de mon peuple en dehors de la Chambre des communes. " C'était cette classe non représentée à la Chambre qui l'avait porté au pouvoir. Durant toute sa lutte contre Xevvcastle, les principales villes le soutinrent de leurs dons et de leurs marques de confiance. " Pendant des semaines» , disait en riant Horace VValpole, " il se mit à pleuvoir des tabatières d'or. » Londres lui fut fidèle dans les bons et dans les mauvais jours, et le plus riche de tous les négociants anglais, Aldcrman Heckford, était fier de lui servir de lieutenant politique. La nature fle Pitt convenait admirablement au caractère des commerçants anglais, qui se ralliaient autour de lui, aussi bien pour son énergie, sa confiance en lui-même, son orgueil, que pour son patriotisme, son honnêteté et sa valeur morale. Le négociant comme le marchand étaient attirés par une sympathie naturelle vers le seul homme d'État de ce temps qui poursuivît un but désintéressé, qui se tînt éloigné des intrigues, et dont la vie pure fût remplie, par les affections de famille.
Mais c'est à des causes plus profondes qu'il devait la vénération dont ses partisans l'entourèrent , et le respect que l'Angleterre lui a voué depuis lors. Il la devait ,à l'amour intense et personnel qu'il portait à sa patrie. Il crut en elle, à sa puissance, à sa gloire, à sa vertu, jusqu'à ce que r.Angleterre apprit à y croire elle-même. Il partageait ses triomphes, et ses défaites devenaient siennes. Les dangers qu'elle courait élevaient Pitt au-dessus de toute considération personnelle ou d'esprit de parti. « Soyez un peuple », criait-il aux factions qui travaillaient <à sa chute, ^ oubliez toutes choses excepté la chose publique, je vous en montre l'exemple. ■' Son patriotisme ardent était comme un charme par lequel il tenait l'Angleterre. Les défauts mêmes de son caractère lui servaient auprès des classes moyennes. Les hommes d'Ktat du parti whig qui l'avaient précédé affectaient, par fierté, une grande simplicité et une absence complète d'apparat. Pitt, lui, était foncièrement acteur, jouant son rôle à la Chambre, au ministère, jusque dans son propre cabinet. Il se mettait en grand costume pour gérer les affaires avec ses employés. Ses lettres à sa femme et à ses enfants, malgré son affection profonde pour eux, sont guindées et peu naturelles. 11 prêtait ainsi aux plaisanteries du jour, et l'on tournait en ridicule son affectation, sa démarche pompeuse, l'attitude dramatique qu'il savait prendre dans les grands débats, malgré ses jambes enveloppées de flanelle et sa béquille à côté de lui. Quand il était encore tout jeune, Walpolc le raillait, disant qu'il apportait <à la Chambre les émotions et les gestes du théâtre; mais les classes sur lesquelles s'appuyait Pitt n'étaient guère sensibles aux fautes de goût, et ne voyaient rien de
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ridicuh' dans riiomine d'Etat qui se rendait à son poste maljjré les for- 'tiires de la goutte, et qui, mourant, se fit porter dans la Chambre des lords pour faire entendre une dernière protestation contre ce qu'il considérait comme un déshonneur national.
L'éloquence de Pitt. — L'influence que Pitt sut prendre sur ses contemporains était aussi due à son irrésistible éloquence. Nous avons vu, dans les orageux débats du Long Parlement, de quelle puissance peut être la parole dans les luttes politiques, et pourtant la pédanterie juridique et théologique du temps la paralysait en quelque sorte. La pédanterie disparut avec la Hévolution; mais dans l'éloquence de Somers et de ses rivaux nous trouvons de l'habileté plutôt que du génie, du savoir, de la clarté dans l'expression, de la précision dans la pensée, la lucidité de l'homme d'affaires ou de l'avocat, plutôt que l'emportement de l'orateur. Chez Pitt, au contraire, peu ou |)oint de clarté dans l'exposition. 11 ne se distinguait ni par sa promptitude dans la discussion, comme Walpole, ni par ses discours soigneusement élaborés, comme Chestertield. Ses discours préparés étaient généralement les moins bims, « car ils mettaient en lumière son manque de goût, sa recherche de l'effet, la banalité de ses citations et l'extravagance de ses métaphores. Ce qui rélevait bien au-dessus de tous les orateurs de son temps, c'était la conviction profonde, l'ardeur et la sincérité de sa parole^ . « 11 faut que je reste assis « , dit-il une fois à l'oreille d'un ami, « car, quand je suis debout, je ne puis plus retenir tout ce qui se presse dans mon esprit. - Son éloquence était comme tra,nsûgurée par le feu de sa passion. Il opposait au froid raisonnement, à l'esprit, au bon sens de ses contemporains, la toute-puissance de son audace grandiose, de son imagination poétique, une sympathie vraie pour toutes les émotions populaires, une sublime véhémence; il savait faire vibrer tous les sentiments humains. Il passait sans effort des accents les plus solennels à la raillerie la plus gaie, du plus piquant sarcasme aux plus pathétiques élans. Chacune de ses paroles atteignait le but qu'il s'était proposé; il s'en rendait compte et parlait avec autorité. Il fut le premier des orateurs anglais dont l'éloquence exerçât son pouvoir non-seulement sur le Parlement, mais sur la nation tout entière. 11 n'était pas encore d'usage alors de publier les discours parlementaires; la voix de Pitt ne se faisait entendre, en dehors des murs de Saint-Etienne, que par des phrases détachées ou des passages saisissants répétés de bouche en bouche. Mais c'était précisément dans ces éclats soudains d'inspiration, dans ces appels courts et passionnés que son éloquence était la plus puissante; et les quelques phrases xle lui qui nous sont parvenues font v.ibrer les cœurs anglais aujourd'hui comme autrefois.
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Pitt et la guerre. — Mais, quelque passionnée qu'elle fût, l'éloquence de l'itt était celle d'un homme d'État, non d'un rhétoricien. Le temps a montré la justesse de son point de vue dans toutes les grandes luttes qu'il eut à soutenir : lorsqu'il défendit, par exemple, la liberté individuelle contre les emprisonnements arbitraires, sous prétexte de stireté générale, ou la liberté de la presse contre lord MansGeld, ou encore lorsqu'il affirma les droits des collèges électoraux contre la Chambre des communes et les droits constitutionnels de l'Amérique contre l'Angleterre elle-même. Sa- politique étrangère tendait à soutenir la Prusse, et la Prusse a justifié ses prévisions en créant l'empire d'Allemagne. L'Angleterre a adopté ses plans pour le gouvernement de l'Inde par la couronne elle-même; et, tout d'abord, ces propositions avaient été considérées comme insensées. Il fut le premier à reconnaître le caractère libéral de l'Église anglicane, le premier à demander une réforme parlementaire. Une mesure qu'il prit au commencement de son ministère montre la générosité et l'originalité de son esprit. Il pacifia l'Ecosse en employant les jacobites au service de leur pays et en prenant dans les clans mêmes de quoi former des régiments de Highlanders. Le choix qu'il fit de IVolfe et d'Amherst comme généraux, montre à la fois son mépris de la routine et sa grande connaissance dos honmies.
Plassey. — Quelque grands qu'aient été les mérites de Pitt, les succès qui marquèrent les premières années de ^on ministère furent dus surtout à des chances heureuses. En Orient, l'audace d'un simple commis de négociant avait rendu une compagnie de commerçants anglais maîtresse du Bengale, et ouvert ainsi la série de conquêtes inouïes qui devaient ajouter la presqu'île indienne, depuis Ceylan jusqu'cà l'Himalaya, aux possessions britanniques.
La santé de Clive l'obligea à revenir passer quelque temps en Angleterre. Mais il retourna dans l'Inde au moment où éclatait la guerre de Sept ans, et y remporta une victoire plus avantageuse pour l'Angleterre que celles qui l'avaient rendu maître du Karnatic. 11 était de retour à Madras depuis quelques mois seulement, quand la nouvelle d'un crime dont l'horrible souvenir est encore présent à tous les Anglais, l'appela au Bengale. Le Bengale, le delta du Gange, était la plus riche et la plus fertile de toutes les provinces de l'Inde. Son riz, son sucre, ses soies, et ses étoffes tissées parles natifs, jouissaient d'une grande réputation sur tous les marchés européens. Ses vice-rois, aidés de leurs lieutenants, s'étaient de fait rendus indépendants de l'Empereur, et avaient annexé au Bengale les provinces d'Orissa et de Behar. Surajah Dovvlah, le chef de ce vaste territoire, jaloux des richesses et de l'esprit entreprenant des Anglais, jnit les armes à l'instigation des Français, marcha sur le fort William, s'empara de la garnison et jeta cent cinquante de ses hommes
dans une étroite prison de Calcutta, appelôe le trou noir. La chaleur d'un été indien fit son œuvre. Les malheureux prisonniers affolés par la soif se foulaient aux pieds les uns les autres, et, le lendemain matin, il ne restait que trenfe-cinq survivants. A cette nouvelle, Clive s'embarqua avec mille Anglais et deux mille cipayes pour aller venger ce crime. Il n'était plus le soldat novice d'Arcot; il montra un tact et une habileté extraordinaires dans ses négociations avec Surajah Dowlah, qui essaya d'éviter un conflit; il s'abaissa aussi à des ruses et à des perfidies tout orientales. Cependant, son courage restait le même; l'inéjjalité des forces était telle, que, quand les deux armées se rencontrèrent à Plassey, la veille môme d'en venir aux mains, un conseil de guerre proposa la retraite. Clive s'isola dans un bosquet voisin ; après une heure de méditation, il décida ([u'on livrerait bataille. Le courage, du reste, était seul nécessaire. Les cinquante mille fantassins et les quatorze mille cavaliers qui, au petit jour, se répandirent sur la vaste plaine, le 23 juin 1757, ne purent tenir devant les premières décharges des fusils anglais ; à la première charge, ils prirent la fuite. La mort de Surajah Doulah permit à la Compagnie de placer un homme de son choix sur le trône du Bengale, et bientôt ce prince n'eut plus qu'une autorité nominale. Avec la victoire de Plassey commence la domination de l'Angleterre dans les Indes.
Pitt et Frédéric. — L'année de la victoire de Plassey fut marquée par une victoire non moins importante en Kiirope. Les expéditions militaires qui avaient marqué les débuts du ministère de Pitt n'étaient pas de nature à justifier les espérances que le pays mettait en lui. Il avait dépensé beaucoup d'argent dans d'inutiles descentes sur la côte de France, qui n'avaient pas causé grand dommage à l'ennemi. Mais ces incidents secondaires ne tiennent que peu de place dans l'ensemble de sa politique. Son mérite principal fut d'avoir reconnu le génie de Frédéric le Grand, et de lui avoir prêté une énergique assistance. Dès son entrée au ministère, il refusa de reconnaître la capitulation de Closter- Seven, qui avait réduit Frédéric aux abois, en ouvrant son royaume aux armées françaises ; puis il protégea ses flancs, en réunissant sur l'Klbe une armée anglo-hanovrienne, à la tête de laquelle il mit, sur le conseil de Frédéric, le duc de Brunswick ; enfin, il versa subside après subside dans le trésor épuisé du roi de Prusse. A la confiance de Pitt, Frédéric répondit par le plus brillant déploiement de génie militaire que le monde moderne eût encore vu. Deux mois après sa défaite de Kolin, il se jeta sur l'armée franco-allemande qui avait pénétré jusqu'au centre de l'Allemagne, et il la mit en pièces h Rosbach (nov. 1757). Le mois suivant n'était pas écoulé qu'il avait passé de- la Saale aux bords de l'Oder et, par une victoire plus signalée encore, à Leuthen, chassé les Autrichiens de la Silésie.
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La victoire de Kosbach était destinée à changer la face du monde, en préparant l'unité allemande; son effet immédiat fut de forcer l'armée française à reculer de l'Elbe au Rhin. Là, l'armée de Ferdinand de Brunswick, à laquelle s'étaient joints vingt mille soldats anglais, les maintint en respect pendant l'été, tandis que Frédéric, battu en Moravie, repoussait les Russes en Pologne par la bataille de Zorndorf. Mais il essuya un nouveau revers à Hochkirch, où le général autrichien Daum fut vainqueur, et ce fut le signal d'une série de désastres. L'année 1759 fut la plus malheureuse de son règne. Un mouvement de l'armée russe mit le Roi dans l'obligation de l'attaquer à Kunersdorf, au mois d'août; il fut repoussé, mis en complète déroute, et sa situation paraissait désespérée, car la route de Rerlin restait ouverte aux vainqueurs. Quelques jours après, la reddition de Dresde livrait la Sax,e aux, Autrichiens; et, à la fin de l'année, une nouvelle bataille, qui eut lieu k Plauen, ûtdes brèches terribles dans l'armée prussienne. Mais chaque désastre était bientôt réparé par la ténacité et l'indomptable énergie du Roi; et quand vint l'hiver, il était de nouveau maître de la Silésie et de toute la Saxe, à l'exception du terrain occupé par l'armée de Daum.
Cotte année, où la fortune de Frédéric semblait si compromise, fut pour Pitt l'année des plus grands triomphes, l'année de Minden, de Quiberon et de Québec. La France projetait à la fois de faire une descente en Angleterre et de s'emparer du Hanovre; aussi avait-elle armé une flotte à Brest, tandis que cinquante mille hommes, sous la conduite de Contades et de Broglic, s'étaient réunis sur le VVeser. Ferdinand, avec quarante mille hommes à peine, les rencontra le 1" août, sur le champ de bataille de Minden. Les Français marchaient à l'attaque le long du iVeser; leurs flancs étaient protégés, d'un côté par le fleuve, de l'autre par une rivière qui venait s'y jeter. La cavalerie, forte de dix mille hommes, était massée au centre. Les six régiments anglais, dans l'armée de Ferdinand, faisaient face à la cavalerie française. Se méprenant sur un ordre du général, ils marchèrent en ligne droite devant eux, sans s'inquiéter des batteries ennemies qui les prenaient de flanc, et faisant une série de charges, accompagnées de volées de feux de mousqueterie. Au bout d'une heure, le centre de l'armée française était enfoncé, t^ J'ai vu» , disait Contades, « ce que je n'aurais jamais cru possible, une simple ligne d'infanterie traversant trois lignes de cavalerie rangées en bataille et réussissant à les débander, y^ Les Français n'échappèrent à une déroute complète que par la faute de lord George Sackville, qui refusa d'achever leur défaite en ordonnant une charge de cavalerie. Quoi qu'il en soit, ils furent obligés de se replier épuisés sur Francfort et le Rhin. Ils ne furent pas plus heureux dans leur projet d'envahir l'Angleterre. Dix-huit mille hommes étaient sur le point de s'embarquer sur la flotte française, quand l'amiral Hawke arriva en vue des côtes, le 20 novembre, à l'entrée
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delà baie de Ouiberon. La mer était forte, et la côte oij se trouvait la flotte française était fort dangereuse avec ses récifs et ses rochers de granit. Aussi le pilote se récria-t-il lorsque l'amiral voulut se préparer <à l'attaque. <c Vous avez fait votre devoir en m'avertissant » , répondit Hawke avec calme ; « maintenant, placez-moi au flanc du vaisseau-amiral français. » Deux navires anglais se perdirent sur les récifs, mais la flotte française fut détruite et la retraite de Byng fut vengée.
La conquête du Canada. — Ce n'est pas seulement dans le vieux monde que cette année fut glorieuse pour les armes de l'Angleterre. Si Pitt s'était sagement contenté de soutenir la Prusse dans le vieux monde, il était seul dans la lutte qu'il avait entreprise de l'autre côté de l'Atlantique. Dès que Pitt prit en main les affaires d'Amérique, elles changèrent de face. On abandonna les inutiles courses de cavalerie, lancées au hasard de tous côtés, pour suivre un plan d'attaque savamment combiné. Il s'assura les sympathies des colonies en assurant aux officiers provinciaux, dans la campagne, un rang égal à celui des officiers royaux. A l'appel de Pitt, ils levèrent vingt mille hommes, et s'imposèrent de lourdes contributions pour les entretenir. Trois expéditions furent simultanément dirigées contre les Français, l'une dans la vallée de l'Obio, la seconde contre Ticonderoga, sur le lac Champlain , la troisième dirigée par le général Amberst et l'amiral Boscauen, qui firent voile vers l'embouchure du Saint-Laurent. Cette dernière réussit brillamment (1758). Louisbourg, bien que défendu par une garnison de huit mille hommes, fut pris, ainsi (|ue la flotte réfugiée dans son port, et toute la colonie du Cap-Breton fut conquise. La milice américaine s'unit aux troupes britanni(]ues dans une attaque vigoureuse contre les forts. Montcalm parvint, il est vrai, avec des troupes très-inférieures en nombre, à repousser le général Acromby à Ticonderoga; mais une troupe, venant de Philadelphie et de la Virginie, avec le valeureux George Washington à sa tête, réussit à prendre le fort Duquesne. Ils donnèrent à leur nouvelle conquête le nom de Pittsburg et perpétuèrent ainsi le souvenir de l'enthousiasme qu'inspira aux colons le grand ministre qui leur ouvrait la route de l'Ouest. L'année suivante (1759) amena l'évacuation de Ticonderoga devant l'armée d'Amherst et la prise du fort Niagara, après. la défaite d'un corps d'Indiens venu à son secours. Après la prise des trois forts, les Français ne pouvaient plus s'opposer à l'extension des colonies anglaises vers le Mississipi, ni empêcher le nord de l'Amérique de devenir anglais.
Pitt avait résolu non-seulement de déjouer l'ambition de Montcalm, mais encore de détruire complètement l'empire français en Amérique; et tandis qu'Aniherst attaquait, les forts, une expédition, conduite par le général IVolfe, remonta le Saint-Laui-ent et mit à l'ancre en aval de Québec. Pitt avait su discerner le génie et l'héroïsme cachés derrière