ABROGATION UE L'ACTE DU TIMBRE
étroitement unies aux glorieux événements du passé qu'on ne peut, sans sacrilège, y porter une main brutale. La constitution, à ses yeux, n'était pas un plan artificiel de gouvernement, mais l'équilibre parfait des forces sociales.. Cet équilibre lui-même était la conséquence naturelle de l'histoire etjlu développement de la nation. Dans ce sens-là, il était conservateur, non par amour du statu quo, mais parce qu'il sentait l'importance de conserver l'ordre social et parce qu'il éprouvait une vénération idéale pour tout ce qui a existé. Chaque institution était consacrée pour lui par ses liens avec le passé et son rôle dans l'édifice social qui l'entourait. Toucher même cà une anomalie semblait à Burke un coup porté à toute la construction complexe qu'on avait mis des siècles à édifier. « L'équilibre de la Constitution, n disait-il, «est si délicat, que le moindre déplacement risque de le détruire." — a C'est une chose difficile et dangereuse que de toucher à une machine aussi compliquée. »
La meilleure réfutation k opposer à une telle théorie est peut-être l'influence qu'elle eut au point de vue pratique sur la conduite politique de Burke. Elle le servit bien, il est vrai, dansla grande question qu'il aborda dès son entrée au Parlement. Personne n'avait jamais compris avec autant de clairvoyance les forces naturelles qui forment les communautés ou groupent les communautés en État; et il voyait dans les colonies américaines, telles qu'elles existaient alors, le résultat de forces qu'il fallait être fou ou imbécile pour vouloir troubler. Mais les théories de Burke étaient moins applicables k la politique intérieure. 11 regardait la révolution de 1G88 comme la dernière étape des institutions anglaises. Il voulait consei'ver l'Angleterre telle qu'elle était sortie de la Révolution, et sous la direction des grands seigneurs fidèles cà la Révolution. 11 donna son ardente adhésion à l'impuissante inaction des whigs. Il se fit une idole de lord Rockingham, un honnête homme, mais le plus faible de tous les chefs de parti. Il s'efforça de réprimer la corruption du Parlement par son bill sur les incompatibilités; mais il s'opposa à tous les projets de réforme parlementaire. Bien qu'il fût, avec Pitt, le seul homme en Angleterre qui comprît l'importance de la liberté industrielle, il combattit avec acharnement les propositions du jeune ministre ])our la liberté du commerce irlandais, et s'opposa de tout son pouvoir au traité de commerce avec la France. Son œuvre s'femble avoir été d'envelopper de riche poésie la politique de satisfaits timides inaugurée par sir Robert Walpole, et continuée par les whigs. L'intensité même de sa foi dans le développement naturel d'une nation semble l'avoir rendu incapable de comprendre qu'aucun bien puisse sortir de lois spéciales ou de réformes particulières. Dans la crise d'Amérique, le caractère de Burke s'accordait avec celui du parti whig. Rockingham et ses collègues furent contraints, bon gré, mal gré, de suivre en fait la politique préconisée par Pitt. Mais ils résolurent, tout en abrogeant l'acte du timbre, de répudier formellement les principej de liberté
332 L'iIVDliPEIVDAXCE DE L'AMÉRIQUE (1761-1785).
des colonies formulés par Pitt. On fit une déclaration affirmant les droits absolus du Parlement sur les colonies, dans tous les cas sans exception. Après avoir voté cet acte, on proposa un bill pour l'abrogation de la loi du timbre. Malgré la résistance des amis du Roi, soutenu par George luimême, le bill passa à une forte majorité.
Le ministère Chatham. — A partir de ce moment, le ministère ne put plus résistera l'opinion publique, qui demandait que rhommc le plus éminent du pays fût placé à sa tète. Pitt chercha encore à rallier les membres du parti wliig, et, malgré l'abandon de lord Temple, il réussit à former un ministère suivant ses principes, au milieu de 1766. Rockingham refusa, il est vrai, d'en faire partie; mais la phipart de ses collègues acceptèrent, et quelques amis fidèles du grand tribun vinrent se joindre à eux. Dans son désir de rapprocher tous les partis, Pitt admit même quelques-uns des amis du Roi aux places inférieures de son administration pour fortifier sa position dans le Parlement. La vie du ministère dépendait de Pitt, de son immense popularité, de l'ascendant que son éloquence lui donnait sur la Chambre des communes. Mais en acceptant le titre de comte Chatham, il passa à la Chambre des lords (1766), et il vit aussitôt s'ébranler la confiance que son désintéressement absolu lui avait valu. Ce n'était aucune ambition vulgaire cependant qui avait détermine Pitt à quitter la Chambre des communes. C'était le sentiment de sa santé chancelante qui lui faisait craindre les débats violents de la Chambre; et en effet, quelques mois plus tard, une maladie pénible et accablante, résultat d'un ébranlement de tout le système nerveux, l'obligea à se retirer. Lui seul faisait l'union et la force du ministère, ses collègues étaient incapables de poursuivre son œuvre (1767). Ils abandonnèrent les |)lans de Chatham pour l'Irlande, dont il cherchait à améliorer le gouvernement, aussi bien que pour l'Inde, qu'il voulait enlever à la Compagnie pour la mettre sous l'autorité de la couronne. Ils renoncèrent également à une alliance avec la Prusse et la Russie sur laquelle Pitt comptait pour contre-balancer le pacte de famille de la maison de Bourbon. Le seul but du ministère dont Pitt était le chef nominal, et que le duc de Grafton dirigea après sa retraite, était d'exister; mais l'existence même lui était difficile. Il chercha à se relever en s'unissant à la coterie dirigée par le duc de Redford, et en plaçant un tory au .secrétariat d'État.
Wilkes et le Parlement.— L'opinion publique, sur laquelle Pitt s'appuyait, se tournait contre un ministère aussi infidèle à ce qu'on attendait de lui. Les élections pour. un nouveau Parlement dépassèrent comme corruption tout ce qu'on avait vu jusque-là. L'indignation grandissante du pays se manifesta par la violence avec laquelle l'opinion se tourna de