LE SECO\D PITT
Mais il s'opéra à cette époque dans les rapports de l'Angleterre avec sa grande colonie un changement plus important que tous ceux qu'avaient établis des mesures législatives : les discussions que provoquèrent les " bills de l'Inde " firent naître dans la nation un sentiment de véritable responsabilité à l'égard de l'Inde et de son gouvernement. Dès lors, on voulut que le dernier des Hindous fut défendu contre l'injustice et les abus, aussi bien que le dernier des Anglais; et ce sentiment, en se répandant dans le pays, amena, en 1786, le procès de Warren Hastings. Hastings revint de l'Inde à la Gn de la guerre, espérant être récompensé aussi généreusement de ses peines que Clive l'avait été, car il avait sauvé toutes les conquêtes de Clive, et jeté les fondements d'un vaste empire eu Asie. Il avait montré des capacités administratives extraordinaires, et la prévoyance, le courage et la modération qui caractérisent les véritables conducteurs de peuples. Mais la sagesse et la gloire de son gouvernement ne pouvaient en cacher la terrible cruauté. Il était accusé d'avoir vendu, et à. un prix énorme, les services des troupes anglaises pour écraser les tribus libres des Rohillas ; d'avoir extorqué par la violence un demi-million au rajah de Bénarès-; d'avoir arraché par la faim et les tortures plus d'un million à la princesse d'Oudo ; d'avoir abusé de la loi pour faire condamner à mort un natif qui lui était hostile. Il aurait conservé son pouvoir par une série de mesures aussi peu scrupuleuses. Sur presque tous les points, les enquêtes impartiales qui furent faites plus tard ont disculpé Warren Hastings. Il est certain que ses efforts personnels avaient contribué à assurer aux nouveaux sujets de l'Angleterre un gouvernement équitable et pacifique. Los procédés durs et impitoyables qu'il avait employés n'étaient que l'application d'un système administratif qui existait de toute antiquité dans l'Inde. Mais un tel système était odieux aux sentiments nouveaux d'humanité qui s'étaient développés en Angleterre, et peu de gens osèrent prendre la défense de Hastings. Hurke demanda, avec une éloquence passionnée, sa mise en accusation. Ce grand procès dura des années, au bout desquelles Hastings obtint un acquittement. Mais le but que poursuivait Burke fut atteint. L'attention, la sympathie des Anglais avaient été éveillées en faveur d'une race absolument étrangère et vivant loin au delà des mers ; le paysan du Cornouailles avait appris à s'émouvoir des souffrances du paysan du Bengale.
La traite des noirs. — Pendant que le procès de Hastings suivait son cours, la sympathie du peuple anglais s'attachait à une question d'un caractère plus général encore. L'année qui suivit l'établissement du libre échange avec la France, la nouvelle philanthropie s'allia avec l'esprit religieux créé par les wesleyens pour attaquer la traite des esclaves. Un des avantages que l'Angleterre avait retirés des victoires de Marlborough avait été le monopole de la traite des noirs entre l'Afrique et les posses-
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sions espagnoles. C'est l'Angleterre qui avait établi l'esclavage dans les colonies d'Amérique et aux Antilles. Mais elle sentait vivement maintenant l'injustice et l'horreur d'un tel commerce, les conséquences désastreuses qui en résultaient pour les tribus africaines , et la condition cruelle des nègres esclaves. Après une conversation en plein air au pied d'un vieil arbre à Hohvood, juste au-dessus de la descente rapide qui mène au vallon de Keston, le jeune Pitt encouragea son ami William Wilberforce cà présenter un bill sur l'abolition de la traite. Wilberforce, par sa position au Parlement comme représentant du parti évangélique, était bien placé pour se faire l'avocat d'une telle cause. Le bill de 1788 échoua devant l'opposition des marchands d'esclaves de Liverpool et l'indifférence générale de la Chambre. L'esprit large et humain qui inspirait la politique de Pitt avait à lutter contre bien des difficultés, à l'intérieur et à l'extérieur. Ses efforts pour détruire les préjugés internationaux vinrent bientôt se briser contre un obstacle plus sérieux que les préjugés anglais, car cet obstacle était né du mouvement même d'idées dont la politique de Pitt s'inspirait. De l'autre côté de la ALanche le mouvement libéral et humanitaire produisait une révolution qui allait changer la face du monde.
L'Angleterre et l'Europe. — La résistance des puritains au dix-huitième siècle avait fini par réussir à réprimer, en Angleterre du moins, la tendance générale du temps au despotisme) religieux et politique. Depuis la révolution de 1688, la liberté de conscience et le droit qu'a le peuple de se gouverner lui-même par ses représentants au Parlement, étaient établis de fait. L'égalité sociale existait depuis longtemps. Tous les citoyens, quel que fut leur rang, étaient régis et protégés par les mêmes lois. L'aristocratie anglaise, tout en exerçant une grande influence sur le gouvernement, jouissait de peu de privilèges. Par suite de cette tradition sociale et légale qui ne considère comme noble dans une famille que le seul fils aîné, et tous les autres descendants comme de simples bourgeois, l'aristocratie ne formait pas une classe à part. Aucune barrière infranchissable ne s'élevait entre les gentilshommes ' et les classes commerçantes, et celles-ci, à leur tour, ne jouissaient d'aucun privilège qui les séparât des classes inférieures. Après une courte lutte, l'opinion publique, c'est-à-dire l'opinion générale des Anglais cultivés, devint l'élément prépondérant dans le gouvernement anglais. Mais, dans tous les autres grands Etats de l'Europe, les guerres religieuses n'avaient laissé après elles que le mot de liberté. Le gouvernement tendait au despotisme pur. Le privilège régnait en maître dans toutes les relations religieuses,
' Le mot tjentrj/ n'a pas d'équivalent en français, car il désigne à la fois la petite noblesse rurale et les riches propriétaires qui jouissent des mêmes droits.