PITT ET LA KL'SSIE
et d'exiger de lui des services féodaux. Le marchand était exaspéré par les restrictions commerciales et les lourdes taxes qui pesaient sur lui. Les gentilshommes campagnards se révoltaient d'être exclus de la vie publique et du gouvernement de leur pays. Impuissantes à amener aucun changement à l'intérieur, ces énergies nouvelles Grent naître dans l'opinion publique une vive sympathie pour le peuple qui, par delà l'Océan, combattait contre la tyrannie. L'opinion publique força le gouvernement à s'allier avec l'Amérique, et des volontaires français partirent avec le marquis de Latayette pour rejoindre l'armée de -Washington. Mais tandis que celte guerre propageait de plus en plus dans la nation la soif de liberté, elle entraînait le gouvernement dans des embarras Onanciers qui l'obligèrent à faire un appel général au pays. Louis XVI se décida à convoquer les états généraux, qui ne s'étaient pas réunis depuis le temps de Richelieu, et il demanda aux nobles de renoncer à leurs immunités ûscales. Cette résolution réveilla les impulsions et les désirs qui sommeillaient dans la nation, ils prirent vie, et les états généraux étaient à peine réunis à Versailles, en mai 1789, qu'on vit s'ébranler tout l'édifice du despotisme et des privilèges. L'n soulèvement à Paris détruisit la Bastille, et la prise de cette forteresse fut considérée comme le point de départ d'une nouvelle ère de liberté constitutionnelle en France et dans l'Europe entière. Même en Angleterre, les cœurs frémirent de joie à cette nouvelle. Fox s'écria, dans une explosion d'enthousiasme : " Voilà le plus grand événement qui se soit jamais accompli, et c'est aussi le meilleur. -
Pitt et la Russie. — Pitt voyait avec froideur, mais sans inquiétude, ces sentiments de liberté, si familiers à l'Angleterre, se développer en France. Du reste, à ce moment, il fut absorbé par la maladie du Koi, qui eut une atta(]ue de démence en IT88, et par les prétentions à la régence que le prince de Galles mit aussitôt en avant. Le prince appartenait au parti uhig, et Fox, qui voyageait en Italie, revint à la hâte pour appuyer le prince, convaincu que la régence serait suivie de son rappel au ministère. Pitt se plaça sur le terrain constitutionnel, et réussit à faire reconnaître que, dans cette circonstance particulière, le droit de choisir un régent temporaire, avec quelques restrictions que ce fût , appartenait au Parlement. Un bill qui conférait la régence au prince, conformément à ce principe, allait passer aux deux Chambres, lorsque le rétablissement du Roi vint mettre Gn à cette longue dispute.
A l'étranger aussi, les difûcultés de Pitt augmentaient. La puissance de la Russie avait grandi sous Catherine II ; et, dès son avènement, celle-ci avait résolu l'annexion de la Pologne, l'expulsion des Turcs de l'Europe et l'établissement d'un empire russe à Constantinoplc. Frédéric le Grand réussit momentanément à déjouer le premier de ces projets. Catherine s'était déjà rendue de fait maîtresse de toute la Pologne, ses armées occu-
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paient le royaume, et elle avait placé une de ses créatures sur le trône, quand Frédéric, de concert avec l'empereur Joseph, la força à partager son butin avec l'Allemagne. Si le premier démembrement de la Pologne, en 1773, recula la frontière russe à l'ouest jusqu'aux sources de la Duina et du Dnieper, il donna aussi la Galicie à Marie-Thérèse et la Prusse occidentale à Frédéric lui-même. Voyant qu'elle n'avait pu réaliser son premier dessein, Catherine attendit pour entreprendre le second que l'accord eût cessé d'exister entre les deux puissances allemandes. Les projets de Joseph pour l'annexion de la Bavière amenèrent une rupture entre l'Autriche et la Russie, et, peu après, la mort de Frédéric vint délivrer la Russie de son plus redoutable ennemi. En 1788, elle s'allia avec Joseph pour se partager l'empire turc. Mais la Prusse était toujours vigilante, et l'Angleterre ne se sentait plus, comme en 1773, entravée par les troubles en Amérique. Les relations amicales établies entre l'Angleterre et la Prusse par Chatham avaient été ébranlées par la duplicité de Bute, et presque rompues pendant la ligue de neutralité des puissances du \ord ; mais Pitt avait réussi à les rétablir par l'appui qu'il prêta au successeur de Frédéric pour, le rétablissement du stathoudérat en Hollande. On reconnut bientôt l'importance politique de cet acte quand, en 1789, on vit se former une. alliance entre l'Angleterre, la Prusse et la Hollande pour la conservation de l'empire turc. Une lutte européenne semblait inévitable, et, pour une telle lutte, la sympathie et l'appui de la France étaient de la plus haute importance. Mais le traité d'alliance suffit à éloigner tout danger. Au printemps de 1790, Joseph mourut, désespéré de n'avoir pu vaincre l'opposition des Pays-Bas ni réaliser ses plans. L'Autriche renonça alors à prendre une part active à la guerre contre les Turcsj
Pitt et la France. — Pendant ce temps, les événements se pressaient en France. Les états généraux, en supprimant dans leur enceinte toute distinction entre les différentes classes, se transformèrent en assemblée nationale, et abolirent les privilèges des parlements provinciaux, des nobles, de l'Eglise. En octobre, la populace de Paris marcha sur Versailles et força le Roi et l'Assemblée à se transporter avec eux dans la capitale. Une constitution, fabriquée à la hâte, fut acceptée par Louis XVI, qui renonça ainsi au pouvoir despotique de ses pères. Aux yeux de Pitt, le tumulte et le désordre qu'entraînaient ces grands changements n'étaient que transitoires. Au mois de janvier 1790, il croyait encore u que les convulsions actuelles de la France devront tôt ou tard amener un ordre régulier et l'harmonie générale » , et que lorsque sa propre liberté serait établie, " la France deviendrait une des plus brillantes puissances de l'Europe » . Mais le pays, en général, était loin de considérer la Révolution avec la bienveillance et le calme de Pitt. Le bon sens pruderit de la