‹ Histoire du peuple anglaisChapitre 158 sur 205 · LA GUERRE AVEC LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA GUERRE AVEC LA FRANCE

étaient maîtres du gouvernement et du Parlement. La classe dirigeante trouvait trop de profit dans l'exercice du pouvoir suprême pour le partager avec qui que ce fût. Ce n'était même que par la corruption que les vicerois anglais réussissaient à s'assurer de leur coopération aux plus simples mesures administratives : « S'il y eut jamais un pays incapable de se gouverner lui-même " , dit lord Hutchinson, « c'est l'Irlande, avec une aristocratie corrompue, une classe moyenne presque barbare, des chefs dénués de tout sens commun, une nation divisée en plusieurs parties. " Aux yeux de Pitt, la misère du peuple constituait le principal danger pour l'Irlande. Il comprit que les catholiques irlandais, asservis par leurs maîtres protestants, étaient chaque jour plus mécontents et ne cherchaient qu'une occasion de le prouver les armes à la main ; le secret de ce mécontentement venait de la pauvreté du peuple irlandais, pauvreté qu'aggravait encore, si elle ne l'avait pas amenée, l'exclusion jalouse des produits irlandais de leurs marchés maritimes en Angleterre. En 1779, l'Irlande avait reçu de lord North des libertés très-larges pour le commerce extérieur ; mais les droits terribles dont le Parlement anglais avait frappé tous les produits manufacturés d'Irlande, sauf le lin et la laine, leur fermaient toujours l'Angleterre. Dès le début de son ministère, Pitt mit 6n à cette exclusion, par un bill qui établissait une entière liberté commerciale entre les deux iles. Ses premières propositions avaient été acceptées par le Parlement irlandais, mais les craintes et la mesquine jalousie des fermiers et des industriels an'^lais introduisirent des amendements par lesquels le Parlement britannique avait le droit de régler la navigation et le commerce irlandais. C'était détruire l'indépendance si récemment conquise. Aussi la loi, sous cette nouvelle forme, fut-elle rejetée par le Parlement d'Irlande.

La révolution et les tentatives de la France pour exciter une révolte en Irlande poussèrent Pitt à chercher de nouveaux moyens de concilier les différents partis et d'améliorer le gouvernement. En 1792, il obligea l'administration irlandaise à renoncer à la résistuiice qui l'année précédente avait fait échouer ses projets. Le Parlement irlandais accorde aux catholiques les droits électoraux et leur admission aux emplois civils et militaires dans l'île. Cette mesure permit d'espérer qu'une nouvelle ère de liberté religieuse allait s'ouvrir. Mais ces espérances étaient trop tardives. Le déchaînement des passions religieuses et sociales fit évanouir tout espoir de conciliation. Une association des « Irlandais unis n avait été fondée en 1791 à Belfast par VVolfeTone. Ils voulaient unir protestants et catholiques pour obtenir une réforme parlementaire; mais ils se mirent bientôt en correspondance avec la France et préparèrent des mouvements insurrectionnels! Les paysans catholiques, qui ne cessaient de repasser dans leur mémoire la misère et les injustices qu'ils avaient endurées, se levèrent aussi en apprenant les nouvelles de France; leur mécontentement

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produisit des crimes commis par des associations secrètes qui répandaient la terreur parmi les maîtres du pays. Les luttes entre protestants et catholiques qui avaient commencé avant la Révolution française accroissaient encore la misère. Les catholiques s'associèrent sous le nom de Défenseurs contre les attaques des Enfants du Point du Jour, recrutés parmi les plus fanatiques presbytériens. Plus tard ces sociétés donnèrent naissance aux grandes associations connues sous le nom d' « Irlandais unis i et d' «Orangistes - .

L'union. — Le mécontentement et l'irritation qui couvaient sous les cendres éclatèrent enfln avec violence. La panique causée en 1796 par les projets d'une descente des Français, commandés par Hoche, provoqua des actes de cruauté et d'oppression qui firent de l'Irlande un enfer. Des bandes de soldats et de fermiers parcoururent le pays, fouettant et torturant les « croppies » (c'est ainsi qu'on appelait par dérision les insurgés irlandais, à cause de leurs cheveux coupés en brosse), se livrant au vol, au pillage, à l'assassinat. Ces horreurs furent même excusées par les propriétaires qui composaient le Parlement irlandais ; on accorda à leurs auteurs un bill d'indemnité, et on les encouragea pour l'avenir par une Loi contre les insurrections. En attendant, les Irlandais unis se préparaient pour un soulèvement qui fut retardé par l'échec de l'expédition française sur laquelle ils comptaient pour les aider, et surtout par la vie toire de Camperdown. Ces actes de barbarie provoquèrent d'atroces représailles lorsque l'insurrection éclata enfin en 1798. Les protestants loyalistes eurent à leur tour à subir la peine du fouet et d'épouvantables tortures, et tout soldat fait prisonnier était égorgé sans merci. A peine les rebelles étaient-ils réunis au nombre de quinze mille hommes dans le camp retranché de Vinegar-Hill, près d'Enuiscorthy, que leur camp fut enlevé par les troupes anglaises, et l'insurrection se trouva complètement écrasée (12 mai 1798).

Cette brusque répression de la révolte eut lieu juste à temps pour prévenir de grands désastres. Peu de semaines après cette défaite décisive, au mois d'août, un millier de soldats français débarquèrent dans le comté de Mayo, sous les ordres du général Humbert, battirent des troupes trois fois plus considérables à la bataille de Castlebar et ne se rendirent qu'au lord lieutenant Cornwallis à la tête de trente mille hommes.

Pitt, dégoûté de la fureur bigote des protestants irlandais, soutint lord Cornuallis dans ses efforts pour empêcher les représailles de ses troupes et des orangistes ; mais les hideuses cruautés dont il fut témoin le décidèrent à en finir avec cette farce de l'indépendance qui laissait l'Irlande sans merci en de si tristes mains. La nécessité politique de l'union des deux îles était rendue chaque jour plus évidente aux yeux de tous les hommes

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d'État anglais, par la conduite du Parlement irlandais pendant les disputes sur la régence ; tandis que l'Angleterre repoussait les prétentions du prince de Galles à la régence, l'Irlande au contraire les admettait ; comme le seul lien qui unissait encore les deux peuples était l'obéissance à un chef commun, un pareil acte aurait suffi pour les séparer tout à fait; le sentiment du danger assurait, en Angleterre, un accueil très-favorable à la proposition de Pitt de réunir les deux Parlements (1799). L'opposition des électeurs irlandais fut difficile à vaincre ; mais ce n'était pour eux qu'une question d'argent ; on acheta le Parlement irlandais pour uu million et par une large distribution de pensions et de pairies. Le moyen était bas et honteux, mais Pitt pouvait plaider les circonstances atténuantes en démontrant que c'était la seule manière de faire passer le bill de l'Union. L'affaire fut enfin arrangée en juin 1800. Cent Irlandais devinrent membres de la Chambre des communes à Westminster ; vingt-huit pairs laïques et quatre pairs ecclésiastiques choisis à chaque renouvellement du Parlement par les nobles et les évêques d'Irlande prirent place à la Chambre des lords. Le commerce entre les deux nations était délivré ainsi de toutes entraves ; et l'Irlande fut appelée à jouir de tous les privilèges commerciaux de l'Angleterre et de l'Ecosse, et les impôts furent répartis proportionnellement entre les deux nations.

Pitt et la pairie. — La prodigalité de Pitt dans la distribution des sièges de pairs pour cimenter l'union de l'Irlande et de l'Angleterre amena im changement important dans la constitution anglaise. Peu de corps ont plus varié en nombre que la Chambre des lords. A la fin de la guerre des Deux Roses, les pairs laïques survivants étaient au nombre de cinquantedeux ; sous Elisabeth, on n'en comptait que soixante; les Stuart multiplièrent les nouveaux sièges au point de les élever à cent soixante-six. Ce nombre ne varia pas pendant les règnes des deux premiers George, et nous avons vu que ce n'est que grâce à l'énergique opposition de U'alpole que lord Stanhope fut empêché délimiter la Chambre des lords au nombre qu'elle avait alors atteint. Cette mesure aurait eu sans doute des inconvénients, mais, en tout cas, on aurait évité la multiplication insensée de pairies par laquelle George III, au début de son règne, mettait en minorité le parti qui l'empêchait d'agir à sa guise. Mais ce qui était chez le Roi un moyen de corruption servit à Pitt à renouveler cette Chambre, à la mettre en relations plus étroites avec les possesseurs de la richesse mobilière et immobilière, et à rendre la couronne indépendante des coteries qui se formaient parmi les pairs. Dédaignant pour lui-même les honneurs héréditaires, il les prodigua comme jamais ministre ne l'avait fait avant lui. Pendant les cinq premières années de son ministère, il créa quarante-huit nouveaux pairs; trente-cinq dans les deux années 1796-1797. En 1801, les sièges de pairs qui avaient été le prix de l'union Avec l'Irlande éle-

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"vèrent le chiffre total des créations des pairies à cent quarante. Son exemple fut suivi avec tant d'empressement par ses successeurs, qu'à la fin du règne de George III, le nombre des pairs était le double de ce qu'il était à son avènement.

Le caractère même de la Chambre des lords se trouva modifié. Jusqu'alors elle avait été un petit corps de grands seigneurs que des liens de famille ou de parti transformaient en une véritable puissance politique. Llle devenait désormais la citadelle de la propriété, la représentation des grands domaines et des grandes fortunes que le développement économique de l'Angleterre créait rapidement. Pour la première fois dans l'histoire, la Chambre des lords devenait par excellence l'élément conservateur dans la Constitution. Nous ne savons pas ce qu'il adviendra des réformes de Pitt dans l'avenir, mais elles ont déjà produit des résultats faciles à constater. Cette augmentation considérable du nombre des pairs, bien que due à la couronne, a, en fait, affranchi la Chambre haute de la pression que la couronne pouvait exercer sur elle par la distribution des honneurs et dignités. Ce changement, depuis que la Chambre des communes exerce réellement tous les pouvoirs de la couronne, a rendu beaucoup plus difficile la conciliation de la liberté d'action des lords avec le jeu régulier du gouvernement parlementaire. D'un autre côté, cette réforme de la Chambre des lords, qui lui donne des bases plus larges, augmente sa responsabilité vis-à-vis de l'opinion publique dans les cas où celle-ci se prononce avec énergie; grâce au tact politique inhérent aux grandes assemblées aristocratiques, les lords ont su éviter jusqu'ici de changer en opposition irréconciliable les conflits avec la Chambre basse.

L'émancipation catholique. — L'union législative n'était qu'une partie du plan conçu par Pitt pour pacifier l'Irlande. Immédiatement après l'établissement de l'union, on vit les heureux effets du libre échange . établi entre les deux pays peu d'années auparavant. Malgré les troubles sociaux et l'insuffisance des capitaux, le commerce, la navigation et l'industrie irlandais n'ont pas cessé depuis lors de se développer. La révolution qui plaça l'Irlande sous la direction d'un Parlement commun à toute la Grande-Bretagne fut suivie d'une révision graduelle des lois les plus oppressives et de quelques améliorations partielles; les impôts furent allégés, et l'on tenta un timide essai d'organisation de l'instruction publique. Mais, selon Pitt, le meilleur moyen de conciliation était d'accorder l'égalité religieuse. En proposant au Parlement anglais d'unir les deux pays, il avait fait ressortir qu'une fois l'iilande réunie à une nation protestante, le danger de voir un jour le catholicisme reprendre le dessus disparaîtrait de lui-même, pourvu qu'on rendit aux catholiques leurs droits politiques. Il ajoute que le meilleur moyen de se rallier le clergé catholique -i serait d'assurer son sort »> d'une manière efficace. Ces paroles rani-

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