TRAFALGAR
de centralisation légué par la monarchie à la Révolution et par la Révolution à Bonaparte, celui-ci put mettre toutes les forces vives de la nation au service de son despotisme. La ruine des brillantes espérances éveillées par la Révolution, la soif de l'ordre, l'enthousiasme militaire, la gloire que donnaient à la France tant de victoires extraordinaires, rendaient possible l'établissement d'une tyrannie.
Ce réfjime absolu de Bonaparte était de plus soutenu par une police secrète, par le silence ou la servilité de la presse, par la suppression de toute liberté de penser et surtout par la volonté de fer et le génie du pre- T ^ , mier Consul. Une fois nommé consul à vie, il se sentit à l'abri de tout danger à l'intérieur, et ne songea plus qu'à empiéter continuellement sur les peuples voisins. Les promesses faites à Amiens ne furent pas tenues, les républiques établies sur les frontières de la France se virent bientôt entièrement à la merci de son caprice; le Piémont et le duché de Parme furent annexés à la France, et une armée française occupa la Suisse. Bonaparte ne répondit aux timides protestations du gouvernement anglais qu'en exigeant l'expulsion des émigrés qui avaient vécu en Angleterre depuis la Révolution et la reddition de l'ile de Malte, où le gouvernement anglais avait maintenu une garnison jusqu'au moment où l'ile pourrait être mise à l'abri d'un coup de main de l'escadre française. Il était évident qu'une nouvelle lutte était inévitable; d'inmienses armements étaient faits dans les ports de France, l'Espagne pressait aussi les siens. Le gouvernement anglais ne voulut pas se laisser devancer par Bonaparte et déclara la gue;re en mai 1803.
Trafalgar. — La rupture de la paix d'Amiens décida Bonaparte à porter la guerre en Angleterre même. Il ne daigna pas s'occuper de3 diflîcultés que présentait l'entreprise, u Quinze millions d'hommes - , disait-il, faisant allusion à la disproportion numérique des habitants de la France et de l'Angleterre, >; doivent nécessairement reculer devant une nation de 40 millions d'àmes. •' l'ne descente en Angleterre fut préparée sur un plan gigantesque. 11 forma à Boulogne un camp de 100,000 hommes, et un nombre immense de bateaux plats furent réunis pour les transporter de l'autre côté de la Manche. Le danger qui menaçait l'.^ngleterre obligea Addington à donner sa démission. Pitt fut rappelé au pouvoir (180ij. Sa santé était délabrée, et son visage, de jour en jour plus hâve et fatigué, indiquait que la main de la mort était sur lui. Mais tout malade qu'il fût, la nation avait toujours la même foi en lui. Il était toujours le représentant de l'union de toutes les forces nationales. Il proposa de faire entrer dans le nouveau ministère Fox et les principaux whigs; mais il se heurta au bigotisme du Roi. Lord Grenville et Uyndham, de leur côté, refusèrent d'entrer aux affaires sans le concours de Fox. La retraite de fiundas, son plus précieux auxiliaire, laissa bientôt Pitt presque isolé dans le nouveau
406 LA GUERRE AVEC LA FRAiV'CE (1793-1815).
cabinet. Mais, tout isolé qu'il était, il lit face au\ dangers et aux difficultés avec autant de courage que jamais.
Lorsqu'on apprit que Napoléon, qui venait de prendre le titre d'empereur, s'était rendu au camp de Boulogne, l'invasion semblait imminente : « Qu'on nous laisse seulement six heures maîtres de la Manche » , disait l'Empereur, a et nous serons les maîtres du monde. " 11 avait combiné un plan admirable qui aurait coupé la flotte anglaise en deux et réuni toute l'escadre française dans la Manche; l'exécution en fut différée par la mort de l'amiral désigne pour la diriger. Comme le traité d'alliance avec l'Espagne mettait la flotte espagnole à la disposition de Napoléon, il méditait en 1805 de la réunir à la flotte française, d'écraser l'escadre anglaise qui bloquait les ports de la Manche, avant que les navires anglais chargés de surveiller les armements de l'Espagne eussent pu venir à son secours, et transporter alors en toute sécurité ses nombreuses troupes sur les côtes d'Angleterre. Les trois cent mille volontaires anglais qui se préparaient à repousser les Français n'auraient pu opposer qu'une résistance impuissante aux vétérans de la grande armée, s'ils avaient franchi le détroit. Mais Pitt avait déjà trouvé le moyen de détourner d'un autre côté les efforts de la France. L'annexion de Gènes, par Napoléon, avait excité les alarmes de toutes les puissances continentales. Les subsides de Pitt avaient levé toutes les difficultés qui s'opposaient encore à la formation d'une coalition, et la Russie, l'Autriche et la Suède s'entendirent pour arracher l'Italie et les Pays-Bas au joug de l'Empereur.
Napoléon fouillait en vain la mer de ses regards pour voir arriver cette grande escadre, dont il avait si habilement préparé la réunion dans la Manche. L'amiral Villeneuve, parti du port de Toulon à la tète d'une flotte française, fit sa jonction avec l'escadre espagnole, entraîna Nelson par une feinte jusqu'aux Indes occidentales, puis revint brusquement à Cadix pour se diriger en toute hâte vers Brest, y rejoindre l'autre flotte française et écraser les Anglais dans la Manche; mais Nelson, qui ne l'avait pas perdu, revint, fondit sur lui, avant qu'il eût pu exécuter son plan, et les deux amiraux se rencontrèrent le 21 octobre 1805 près du cap Trafalgar : « L'Angleterre » , dit Nelson dans une proclamation fameuse, « s'attend à ce que chacun fasse son devoir ^ ; et, bien qu'il eût été mortellement blessé, au moment de la victoire, vingt vaisseaux ennemis amenèrent leur pavillon avant la fin du jour. >■ L'Angleterre » , disait Pitt dans le dernier discours qu'il ait prononcé, a s'est sauvée par son courage, et son exemple sauvera l'Europe. » Alais Napoléon avait déjà abandonné le rêve d'une invasion en Angleterre pour prendre à revers la coalition; il lança ses soldats sur le Danube et força l'armée autrichienne à capituler honteusement à Ulm, trois jours avant la défaite de Trafalgar (17-20 oct.). D'Ulm il maVcha sur Vienne, où il écrase les armées combinées d'Autriche et de Russie à la bataille d'Austerlitz.