LE MI\ISTÈRE GRENVILLE
« Austerlitz a tué Pitt» , écrivait VVilberforce dans son Journal. Bien que le grand ministre n'eût que quarante-sept ans, sa voix creuse et son corps émacic annonçaient depuis longtemps une fin prochaine; le coup porté à ses espérances lui fut fatal. <» Roulez cette carte " , dit-il en montrant du doigt une carte d'Europe qui pendait à la muraille, " elle sera inutile pendant dix ans au moins. » Il ne sortit qu'une seule fois de son état de torpeur, et ceux qui s'étaient penchés sur lui l'entendirent murmurer faiblement : u Ma patrie! dans quel état je laisse ma patrie! » Il rendit le dernier soupir le 23 janvier 1806 et fut enseveli à l'abbaye de Westminster dans le tombeau de Chatham. u Quelle tomber , s'écria lord VVellesley, « que celle qui renferme à la fois un tel père et un tel fils, ces deux parfaits modèles de perfection morale et de gloire! '>
Le ministère Grenville. — En face d'une telle perte, une seule chose pouvait atténuer le mal causé par sa mort, l'union intime de tous les partis; aussi vit-on Fox et le petit groupe des whigs démocrates, favorables à la paix et aux réformes, se rapprocher de lord Grenville et de lord Sidmouth, les deux chefs du uhigisme conservateur et du torysme. Toutes les questions d'ordre intérieur se trouvèrent dès lors subordonnées à la nécessité d'arracher l'Europe à l'ambition de Napoléon. Fox se montrait aussi résolu sur ce point que Pitt lui-même. Il n'avait pas cependant encore abandonné l'espoir de conclure la paix; Mapoléon ne répondit à ces ouvertures que par quelques paroles évasives, et déclara la guerre à la Prusse, la seule puissance qui parût en état de résister aux armées françaises. La bataille d'Iéna (14 octobre 1806) jeta l'Allemagne du Nord aux pieds de Napoléon. La mort de Fox survenue un mois auparavant lui avait épargné la douleur d'assister à la ruine complète de ses espérances. Cette perte affaiblit encore le cabinet Grenville au moment oiî s'ouvrait une nouvelle lutte plus désespérée contre la France. Le premier essai de Napoléon pour réaliser son système continental avait échoué par la dislocation de la ligue du Nord, mais il croyait pouvoir réaliser son rêve, maintenant qu'il était maître de l'Europe; et il trouva un prétexte à une attaque nouvelle dans les actes mêmes de l'Angleterre. Par un véritable abus des droits de la guerre, l'Angleterre déclara toutes les côtes de la France ainsi que celles de ses alliés, depuis Danzig jusqu'à Trieste, en état de blocus. Malheureusement, il lui était impossible de mettre sa menace à exécution autrement que sur le papier, même avec les forces immenses dont elle disposait; aussi Napoléon s'empressa-t-il de lui rendre la pareille en excluant les Anglais de toutes les transactions commerciales sur le continent, mesure qui devait, croyait-il, mettre fin à la guerre en ruinant les manufacturiers de la Grande-Bretagne. Un décret daté de Berlin (novembre 1806) déclara le blocus des îles Britanniques, sans qu'un seul vaisseau fût d'ailleurs envoyé pour l'effectuer. Tout com-