STRAFFORD
et dans les ports le Roi décréta la levée de nouveaux dons gratuits dans les comtes. Les bourgeois de Londres récalcitrants étaient sévèrement punis par la Chambre étoilée. Un alderman de Londres, nommé Chambers, fut condamné à une amende de deux mille livres pour avoir dit u que les choses allaient plus mal en Angleterre qu'en Turquie • . Le malheureux mourut de chagrin en prison, complètement ruiné. Les francs tenanciers des comtés se soumirent moins aisément ; ceux de Cornouailles, convoqués à Bodmin pour souscrire à un emprunt, refusèrent en grand nombre, et les autres ne payèrent pas plus de deux mille livres. L'un de ces francs tenanciers nous a laissé un amusant récit de l'entrevue avec les commissaires du gouvernement : i; Ils s'étaient mis en frais d'éloquence, tour à tour priant ou menaçant. Quelques-uns d'entre nous se laissèrent intimider; quant à moi, on fit tout au monde pour me soutirer de l'argent; mais, sachant à qui j'avais affaire, j'ai gardé tout le temps mes mains serrées dans mes poches. »
Strafford (1630-1640). — Malgré toutes ces mesures vexatoires et arbitraires, la nation ne paraissait pas inquiète pour ses libertés. Dans toutes les lettres de cette époque, on trouve une confiance touchante dans le triomphe définitif de la légalité. Charles était obstiné, mais l'obstination se rencontre trop fréquemment chez les Anglais pour qu'on pût lui en vouloir beaucoup. Le peuple était aussi entêté que son souverain et avait assez de bon sens pour savoir que la moindre crise ferait écrouler tout le système financier que Charles avait si patiemment édifié et l'obligerait à convoquer les Chambres pour demander des subsides. Aussi attendait-il des jours meilleurs. La merveilleuse prospérité du royaume expliquait cette patience. Grâce à la longue période de paix dont on avait joui, le commerce s'était développé rapidement, et l'industrie avait pris une grande extension dans la partie ouest du Yorkshire ; on défrichait des terres et l'on achevait un vaste plan de dessèchement des marais. Le luxe inouï des manoirs de la petite noblesse prouvait à quel point elle s'était enrichie. Le contraste que présentait l'Anglelerre, paisible et florissante, avec les r-oyaumes du continent, déchus et ruinés par la guerre civile, semblait donner raison aux partisans du régime despotique.
Le pays paraissait si tranquille, qu'à la cour tout sentiment de danger avait disparu. « Des hommes d'Etat et des membres du conseil privé se mettaient à rire lorsqu'on parlait devant eux de liberté individuelle ». Il y avait des courtisans assez hardis pour exprimer l'espoir « que le Roi n'aurait plus jamais besoin de Parlements " . Sous ce calme apparent grondait un mécontentement croissant. « Le peuple était prêt à la révolte » , avoue ingénument Clarendon. Des milliers d'Anglais quittaient leur patrie pour l'Amérique; la petite noblesse se tenait à l'écart de la cour, et la majorité de la nation, surtout les francs tenanciers, pouvait II. é
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à bon droit se plaindre de voir ses intérêls sans cesse lésés et sa liberté compromise.
Charles était plein d'illusions sur les véritables sentiments de son peuple ; mais un de ses ministres vil clairement combien les Anglais avaient raison d'attendre patiemment la suite dos événements; jl comprit que si le despotisme n'était pas établi sur des bases plus solides, il sufOrait du moindre échec pour le renverseï''. Je veux parler de sir Thomas IVentworth, grand propriétaire du Yorkshire et l'un des représentants de ce comté au Parlement. Il avait été longtemps considéré comme l'un des membres les plus actifs du parti rural dans la Chambre des communes. Mais, dès son entrée dans la vie publique, il s'était montré ardemment désireux de trouver un emploi au service du gouvernement. Dès la fin du règne de Jacques I", il était entré en relati r)n avec la cour; il avait procuré un siège au Parlement à l'un des ministres du Roi, et on le croyait généralement en passe d'entrer à la Chambre des lords, lorsque liuckingham, jaloux de son habileté politique qu'aiguisait encore son ambition, le rejeta par des marques de mépris dans l'opposition. Son éloquence entraînante et enflammée, mais moins soutenue et moins grave que celle d'Kliot, en fit un des plus redoutables adversaires du gouvernement. Son patriotisme, toutefois, n'avait guère d'autre source que son aversion pour le favori ; ses intrigues à la cour décidèrent Buckingham à ruiner, par une insulte sanglante, cet insolent et redoutable rival.
Pendant une session des assises, où il siégeait comme shériff du Yorkshire, VVentuorth reçut la nouvelle de sa destitution et de son remplacement par sir John Savile, son rival dans le comté. « Puisqu'il a la lâcheté de faire semblant de me disgracier à la face même du pays » , s'écria-t-il dans un de ces fréquents accès d'indignation où il exhalait sa colère et son mépris, « je saurai bi(Mi effacer cet outrage avec le même éclat. » Il se mit aussitôt en avant à la Chambre des communes, et fut un des promoteurs de la Pétilion des droits. Y eut-il chez IVentuorth, à celte heure de crise, un sentiment plus noble que le désir de vengeance, un véritable amour de la liberté ? Il est très-difficile de le discerner; mais il plaida la cause avec feu. " Si je n'ai pas loyaleuient insisté sur la nécessité de conserver la liberté individuelle pleine et entière i> , dit-il en terminant un.de ses discours au Parlement, ': je consens à être pendu sur une colline pour servir d'exemple à ceux qui viendront après moi. «
Il resta en effet l'un des chefs du parti national jusqu'à l'assassinat de Buckingham. A peine eut-il vu disparaître l'homme qui faisait obstacle à l'accomplissement de son rêve d'ambition, que Wentworth jeta son masque de patriotisme. Il entra au conseil privé, et promit, le jour où il y siégea pour la première fois, « de délivrer la monarchie pour toujours des restrictions et des entraves que ses sujets voulaient lui imposer » . Son zèle
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et son activité pour plaire à son royal maître lui valurent la pairie et le poste élevé de lord président des comtés du Xord.
Charles pouvait à bon droit témoigner une aussi haute conGance à son ministre, car Thomas VVentworth, créé à la fin de sa vie comte de Strafford, devint Tincarnation même de la tyrannie. Trop clairvoyant pour s'imaginer comme son maître que le pouvoir arbitraire qu'il exerçait était conforme à la vieille constitution du pays, et que le temps suffirait pour changer la nation, et la réconcilier avec le despotisme, ij^ saj.^t que le peuple^anglais n'avaitjamals^coiinii le poavoir absolu, et qu'ilfallait imposer par la terreur^e qu'orL ne pouvaU ^mplanter ni par la persuasTôîi ni pâî-la force de l'habitude. Son système était en parfaite harmonie avec sa personne; lorsqu'on regarde le portrait de Strafford et que l'on voit ce visage sombre, au regard fixe et lourd, on comprend mieux le caractère de sa politique effrénée et sans scrupules. S'il s'imposa au parti royaliste, ce fut par la seule force de son tempérament, par la terreur que sa violence inspiraitaux hommes incapables queBuckingham avait laissés après lui, ce fut aussi par son esprit de gouvernement. Il ignorait les petites roueries des courtisans ; aussi cet liomme taciturne, fier et irascible, faisait-il singulière figure à U'hitehall, où ses manières rudes excitèrent le sourire la première fois qu'il parut devant le Roi ; ce sourire se changea bientôt en une animadversion générale. La Reine, la frivole et intrigante Henriette-Marie, le détestait ; les autres ministres, ses collègues, désireux de le ruiner dans l'esprit du Roi, prenaient occasion pour le discréditer de ses querelles avec le ménage royal, de ses violentes invectives contre les lords et de ses transports de colère à la table même du conseil royal. Charles I", tout en le soutenant avec énergie, était tout à fait incapable de comprendre le but qu'il poursuivait. Il l'appréciait sans doute comme administrateur, à cause de son désintéressement, de sa hauteur pleine d'indifférence avec grands et petits, et de son dévouement à la cause royale; mais lorsque Strafford se préparait à attaquer de vive force les libertés publiques, à établir en Angleterre un despotisme analogue à celui que Richelieu exerçait en France, et à donner ainsi à l'Angleterre un rôle international égal à celui de la France, il n'avait à attendre de Charles ni sympathie ni appui.
Wentworth en Irlande. — Wentworth était impatient de trouver enfin une sphère d'action où il pourrait agir à sa guise, sans être entravé à chaque instant par les difficultés qu'il rencontrait en Angleterre. Il voulait préparer, en prévision d'une lutte future, en se créant des revenus fixes, une armée permanente, des arsenaux et des forteresses ; c'est de l'Irlande qu'il résolut de tirer ces revenus. Il voyait dans ce malheureux pays, qui avait été jusqu'ici horriblement pressuré par le trésor royal, le levier dont il avait besoin pour détruire la liberté en Angleterre. 11 était facile, en
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tenant la balance égale entre catholiques et protestants, de rendre les deux communions complètement dépendantes de l'autorité royale; le pays tout entier se trouvait, d'après les théories de Strafford, sous la domination absolue de la Couronne par droit de conquête et ouvrait ainsi un vaste champ à son activité administrative ; pour le reste, il comptait à bon droit sur son talent et sa volonté.
En 1632, il fut nommé lord député et «jouverneur d'Irlande, et cinq ans après, son but semblait atteint. «Le Roi ': , écrivait-il à Laud, « est ici souverain aussi absolu qu'aucun autre prince du monde entier. » Wentworth était arrivé à son but en répandant partout la terreur ; l'archevêque Usher et tous ceux qui portaient un nom connu et respecté dans l'île se virent l'objet de ses insultes et de ses persécutions ; son despotisme ne respectait plus aucune loi. Quelques paroles insolentes échappées à lord Mountnorris suffirent à le faire traduire en conseil de guerre, comme rebelle, et condamner à mort. On dit même que Wentuorth se servait parfois de son pouvoir dans un but personnel et peu avouable. Une passion adultère pour la belle-fille du chancelier l'entraîna à donner l'ordre à ce pair du royaume de disposer, de ses domaines en faveur de sa maîtresse, et, sur son refus, à le priver de sa charge. Mais de tels faits étaient rares; il poursuivait d'ordinaire, malgré sa tyrannie, l'intérêt du pays ; et son despotisme délivra le peuple des nombreux petits seigneurs locaux qui l'opprimaient. Les propriétaires fonciers irlandais furent, pour la première fois, obligés de se soumettre à la loi. Wentuorth régularisa la justice, réprima les violences, améliora le sort du clergé et purgea la mer des pirates qui l'infestaient. La création de l'industrie des toiles de lin, qui devait enrichir l'Ulster, et le premier développement du commerce, datent de l'époque de Strafford.
Toutes ces améliorations cependant n'étaient pas pour lui un but, mais un moyen. Il ne songeait qu'à la réalisation de ses vues tyranniques. Il eût été digne de lui de réconcilier catholiques et protestants, et de calmer la soif de vengeance qu'avait excitée chez le peuple irlandais la colonisation de l'Ulster. Strafford, au contraire, irrita les protestants en tolérant le culte catholique et en suspendant la persécution, qui avait recommencé, mais avec mollesse, tandis qu'il entretenait le mécontentement des catholiques en projetant la colonisation du Connaught ; il voulait, par ce moyen, jeter la discorde entre les deux partis qui se trouveraient ainsi entièrement sous la domination de la Couronne. Cette politique tortueuse devait finir par les épouvantables massacres d'Irlande, par les vengeances de Cromwell et par la longue série d'atrocités qui fait de l'histoire de ce pays une des plus lugubres qui soient.
Pour le moment, l'Irlande se trouvait à la merci de Wentworth ; il avait doublé le revenu du fisc, organisé une armée; il se sentait enfin assez fort pour convoquer, malgré les craintes du Roi, un Parlement irlan-
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dais. Il voulait donner une leçon àrAnglctcrreet à Charles I" en montrant qu'on pouvait faire d'un Parlement, cet cpouvantail, un instrument de la volonté royale : son succès fut complet. Les deux tiers de la Chambre des communes irlandaise consistaient en députés de misérables villages, de bourgs pourris, entièrement là la discrétion de la Couronne; et les lords absents étaient obligés d'envoyer leurs mandataires au conseil irlandais pour recevoir les ordres du gouverneur. Ces précautions étaient d'ailleurs presque inutiles; les deux Chambres tremblaient devant leur redoutable mailre, qui leur signifia c de voter sans murmurer ou plutôt sans conspirer en secret « ; elles se soumirent aussitôt, et, grâce à leur docilité, Wentvvorth put mettre en ligne une armée de cinq mille fantassins et cinq cents cavaliers. Si même les subsides eussent été refusés, le résultat aurait été le même. ^ Je veux arriver ;: , écrivait Strafford, " fût-ce au péril de ma tète, à rendre l'armée du Roi capable de subsister et de se pourvoir du nécessaire, sans l'aide des Irlandais, n
L'Ecosse et les Stuart. — Tandis que IVentuorth établissait ainsi le despotisme " à outrance ' r, sur l'un des côtés du canal Saint-Georges, un homme d'un esprit inférieur au sien, mais égal à lui en courage et en ténacité, s'ingéniait à établir l'autorité royale en Angleterre et en Ecosse. A la mort de Weston, Laud était devenu dans le conseil, en fait, sinon en titre, le premier ministre de la Couronne. \ous avons déjà vu avec quelle activité dévorante et audacieuse il essayait d'anéantir le puritanisme dans l'Église anglicane, et chassait les ministres puritains de toutes les chaires d'Angleterre; sa nouvelle position lui permit de fortifier l'autorité de la haute Commission ecclésiastique en y ajoutant les terreurs de la Chambre étoilée (1635). Il voulait accomplir une œuvre à la fois politique et religieuse en unissant étroitement la cause du dogmatisme anglican à celle de l'absolutisme; et, tout en se servant du bras séculier pour écraser la liberté dans l'Eglise, il fit du pouvoir ecclésiastique une machine de guerre pour ruiner la liberté civile. Mais son omnipotence ne s'étendait pas au delà des frontières écossaises. Là^se trouvait une Eglise, avec des évèques, il est vrai, mais sans rituel, modelée sur le système ecclésiastique et la doctrinende l'Église de Genève, et toute pénétrée de l'esprit calviniste. L'existence seule de cette congrégation dissidente était un encouragement pour les puritains anglais et menaçait l'Église anglicane d'être, dans un moment de crise, opprimée par le presbytérianisme.
Laud ne pouvait agir qu'indirectement en Ecosse, par Charles I", qui, jaloux de ses prérogatives, ne permettait ni aux ministres ni au Parlement anglais de se mêler des affaires de son royaume du Nord ; mais le Roi était d'accord avec Laud dans sa politique écossaise. Il avait hérité de
1 On appelait son système le système de t Tiiorougli »
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la haine de son père contre les presbytériens; et, dès le commencement de son règne, il avait fait tous ses efforts pour rétablir le système épiscopal. Pour bien comprendre ce qui s'était passé et les relations existantes entre l'Ecosse et le Roi, reprenons l'histoire de ce pays à l'époque où nous l'avons laissée, c'est-à-dire au moment où Marie se réfugia sur le territoire anglais.
Après quelques années d'une administration sage et paisible, le comte de Murray périt assassiné (1570); les protestants restés sans chef, on vit renaître la faction de la Reine, et la guerre civile éclata de nouveau. Cette réaction catholique fut de courte durée, et l'horreur excitée par le massacre de la Saint-Rarthélemy acheva la ruine des partisans de l'Eglise romaine ; Edimbourg, qui tenait encore pour Marie, se rendit à une armée anglaise envoyée par Elisabeth, et le commandant de la place, le chevaleresque Kirkcaldy de Grange, fut pendu, pour crime de haute trahison, sur la place du Marché. La population des Basses-Terres devint fervente calviniste; l'Eglise protestante d'Ecosse se développa rapidement après la mort de Knox, et devint une véritable puissance qui, à chaque crise politique ou religieuse, jetait de plus profondes racines dans le pays. Au moment de la lutte contre le catholicisme, les évcques s'étaient déclarés pour l'ancienne religion, et la nouvelle foi, méprisée par le haut clergé, répandue en Ecosse par Knox, disciple de Genève, emprunta à Calvin son système ecclésiastique comme elle lui avait déjà emprunté sa théologie. Le presbytérianisme, en se développant sans avoir reçu de sanction légale, unit peu à peu l'Ecosse tout entière, grâce à son organisation administrative, à ses synodes, à ses assemblées générales ; en même temps, par les pouvoirs donnés aux anciens laïques dans chaque congrégation, il accordait au peuple une influence, et même une influence prépondérante sur les affaires de l'Eglise.
Le gouvernement des pasteurs donnait à l'Église d'Ecosse l'apparence d'un despotisme ecclésiastique, et cependant aucune Eglise ne s'est montrée en fait aussi démocratique que celle d'Ecosse. Grâce à l'influence du pi-esbytérianisme, la nation prit conscience de ses forces, comme le prouvent les profondes modiCcations que subirent le gouvernement et les mœurs du pays immédiatement après l'établissement définitif de la Réforme en Ecosse. Le pays cessa d'appartenir aux grands seigneurs qui s'en étaient servis comme d'un champ de bataille depuis le temps de Robert Bruce. Après'l'exécution du comte de Morton (1581), qui avait rais Cn à la guerre civile et gouverné le royaume pendant cinq ou six ans avec autant de fermeté que de sagesse, les principaux membres de l'aristocratie se disputèrent la tutelle du jeune monarque; mais l'autorité du clergé se fit sentir de jour en jour plus fortement aux nobles et au Roi. IMelville, successeur de Knox, réclamait pour le corps ecclésiastique une entière indépendance vis-à-vis de la Couronne ; Jacques VI osait à peine protester, accablé