L'ECOSSE ET LES STUART
qu'il était par la pression de l'opinion publique, représentée par l'assemblée générale de l'Eglise presbytérienne.
Pendant l'expédition de l'Armada, le Roi se trouva les mains liées par l'alliance qu'on l'avait obligé de conclure avec l'Angleterre. L'audace démocratique du calvinisme s'alliait cliez les ministres presbytériens à un orgueil démesuré dans leurs relations avec la Couronne. Melvillc, en plein conseil, tirait Jacques VI par la manche, en l'appelant : « Sot vassal de Dieu. " A Jacques affirmant ses droits de souverain, il répondait : « Il y a deux royaumes en Ecosse, l'un spirituel, l'autre temporel. Jésus- Christ est roi du premier, qui est l'Eglise. Là, Jacques VI est son sujet : il est membre de ce royaume, il n'en est ni le roi, ni le seigneur, ni le chef, n
Jacques ne se rappelait pas sans amertume le ton et les paroles du grand prédicateur presbytérien ; on le vit bien lorsqu'il monta sur le trône d' -Angleterre : « Le presbytérianisme et la monarchie » , dit-il à la conférence de Hampton-Court, « ne vont pas mieux ensemble que Dieu et le démon! Sans évêques, pas de roi. » L'Ecosse était résolue à ne pas avoir d'évéques; l'épiscopat s'identifiait, pour certains presbytériens fanatiques, avec le catholicisme qui venait d'être détruit; aussi, lorsque Alelville vint siéger au conseil privé d'Angleterre, il saisit l'archevêque de Canterbury par les manches de son rochet et le lança vertement d'oser porter ainsi « les haillons papistes, cette livrée de la Bête r: .
Quatre ans après le désastre de l'Armada (1592), l'épiscopat avait été formellement aboli en Ecosse, et le presbytérianisme reconnu comme le seul mode légal du gouvernement de l'Eglise nationale; celle-ci était dirigée par une assemblée suprême ayant sous ses ordres des synodes provinciaux, des conseils presbytériens et des consistoires chargés d'imposer la discipline ta tous les membres des congrégations. L'autorité de cette assemblée ne se faisait pourtant réellement sentir qu'au sud de la Tay, et même là le presbytérianisme était loin de posséder alors la puissance qu'il devait avoir plus tard.
A peine Jacques était-il monté sur le trône d'Angleterre, qu'il s'efforça de ruiner la réforme accomplie dans l'Eglise d'Ecosse ; Melville fut banni du royaume à la suite de sa sortie inconvenante en plein conseil, et mourut en exil à Sedan. On rétablit les anciens sièges épiscopaux , et l'on envoya dans le Nord trois nouveaux évêques consacrés en Angleterre et chargés de transmettre le don apostolique à leurs collègues (M) 10); mais le système épiscopal était purement nominal : l'organisation presbytérienne subsistait dans la discipline comme dans la doctrine. Tout ce que Jacques put faire fut d'imposer les prélats conmie modérateurs et présidents à vie des. synodes provinciaux, et d'interdire à l'Assemblée générale de se réunir sans convocation spéciale de la Couronne. La lutte continua pendant toute la durée de son règne avec plus ou moins d'intensité. La tentative du gou-
72 LA TYRA\MIE (l629-lG40).
vernement de mettre l'Eglise presbytérienne entre les mains du Roi et des évêques échoua complètement par l'énergique opposition de l'immense majorité des presbytériens; mais l'Assemblée générale, réunie à Perth, consentit à adopter quelques-uns des usages qui lui étaient le plus odieux.
La politique de Charles I" fut assez modérée pendant les premières années de son règne, bien qu'il suivît la ligne de conduite de son père. Il se contenta d'obliger les lords écossais à rendre une partie des biens ecclésiastiques. A peine Laud fut-il parvenu au ministère, que sa vigoureuse action se fit sentir. Charles se borna tout d'abord à réformer quelques points particuliers du culte et ne s'attaqua pas tout de suite à l'organisation même de l'Eglise presbytérienne : les États furent amenés à retirer les questions du rituel <à l'Assemblée pour les confier à la Couronne (1635). Les évéques écossais purent ainsi reprendre leur ancien costume; l'évêque de Moray prêcha en rochct devant Charles I", lors de son voyage à Edimbourg, ce qu'on n'avait pas vu depuis la Réforme. Bientôt un décret royal enjoignit à tous les membres du clergé de porter le surplis pour célébrer le service divin.
Laud passa bientôt à des questions plus importantes. Plusieurs années auparavant, il avait déjà conseillé au roi Jacques de rapprocher ses sujets écossais de l'Eglise anglicane en modifiant la liturgie et les canons des presbytériens : " Je l'ai envoyé promener- , disait familièrement le vieux et spirituel monarque, " lui et son absurde projet ; mais il ne s'est pas laissé décourager et est revenu plusieurs fois à la charge, voulant à tout prix soumettre ces presbytériens inflexibles à la discipline anglicane. Mais je ne veux pas me lancer en avant et perdre mes paroles. Il ne connaît pas la complexion de ce peuple. ^ Laud savait attendre, et son temps était venu: un nouveau diocèse, celui d'Edimbourg, fut créé par lui, et il nomma Tarchevêque de Saint-Andrew chancelier du royaume (1636). On publia, par ordre du Roi seul, un nouveau livre des Canons qui ne mentionnait ni l'Assemblée ni les consistoires; le système presbytérien se trouvait ainsi virtuellement abrogé. Le Roi alla même jusqu'à user de sa prérogative pour remplacer \a. Liturgie de Knox [on Book of Common Onler) modelée sur celle de Genève et en usage dans l'Ecosse entière, par une nouvelle Liturgie, imitée du Prayer Buok de l'Eglise anglicane. Le rituel et les ordonnances ecclésiastiques avaient été fabriqués par Laud lui-même; l'Assemblée générale n'avait pas été consultée, et son existence n'y étaif pas reconnue. Imposer de pareils livres à l'Eglise d'Ecosse, c'était opérer une grave révolution. Ces livres furent néanmoins imposés par ordre du Roi, et Laudse flatta que la révolution était désormais un fait accompli.
Milton. Ses premiers poèmes. — Après ce facile triomphe sur les presbytériens d'Ecosse qu'il croyait à jamais écrasés, Laud fit peser sur
MILTOX. 73
les piirilains d'Angleterre la plus accablante des tyrannies. Un homme moins hardi que lui aurait été cependant effrayé des signes évidents d'une grande révolution morale; des milliers de savants, de commerçants, d'hommes de lettres, de fermiers, s'enfuyaient au delà de l'Atlantique pour chercher la liberté de servir Dieu selon leur conscience dans les solitudes du Nouveau Monde; de grands propriétaires fonciers et même des membres de l'aristocratie se préparaient à les suivre, et des centaines de pasteurs quittaient leurs presbytères plutôt que de se soumettre au décret royal qui violait la sainteté du jour du sabbat; le clergé puritain préférait renoncer à ses foyers plutôt que de transformer la table de communion en autel et de s'abstenir de protester contre le nouveau papisme anglican; l'élite enfin de la nation anglaise refusait d'accepter une religion qui ne gouvernait « que parle parjure et la servilité-.
X'Ous avons déjà vu John Milton quittant Cambridge pour se consacrer entièrement ^ à la tâche à laquelle Dieu l'appellera, qu'elle doive être importante ou médiocre i . Ce n'était pas d'abord la carrière littéraire ou politique qu'il désirait suivre, mais le pastorat. " Ce sont les prélats qui m'ont chassé de l'Eglise n , disait-il plus tard, non sans amertume. " Arrivé à l'âge d'homme, je me suis aperçu que l'esprit de tyrannie avait envahi l'Eglise tout entière, et que ceux qui prennent les Ordres doivent se résigner à être esclaves et à prêter un serment qui les rendra parjures ou impies pour peu qu'ils aient de la conscience; j'ai pensé qu'il valait mieux m'abstenir que d'acheter le privilège de prêcher la parole de Dieu au prix d'un parjure ou d'une honteuse servitude. " Aussi, malgré les regrets et les prières de son père, se retira-t-il à Horton, aux environs de Windsor, oii il se livra tranquillement à l'étude et à la poésie.
La renaissance littéraire du seizième siècle avait peu à peu perdu, sous les Stuart, de sa vigueur et de son originalité; le théâtre était tombé dans l'extravagance et l'obscénité. A la mort de Shakespeare, Alilton n'était encore qu'un enfant, et la dernière et la plus mauvaise pièce de Ben Jonson avait paru l'année même du départ de notre poëte pour Horton. Ford et Massinger vivaient encore, mais ne comptaient pas de successeurs dignes d'être cités, à l'exception pourtant de Shirley et de Davenant. La tendance méditative et philosophique du siècle donna naissance à de nouvelles écoles poétiques tout à fait originales. Hall, connu plus tard comme évêque, avait mis à la mode le genre satirique qui devait compter à cette époque un poëte vigoureux, Georges IVither; le genre « métaphysique » , où les idées les plus communes et les plus prosaïques sont revêtues d'une forme énergique et emphatique, commença avec sir John Davies, pour s'ensevelir plus tard sous le ridicule, grâce à Donne, poëte aussi étrange qu'affecté; les allégories obscures des poésies religieuses de Quarles et les délicats raffinements que Georges Herbert mêlait dans ses poëmes à des extravagances et à des jeux de mots burlesques, eurent un moment de po-