‹ Histoire du peuple anglaisChapitre 3 sur 205 · HOOKER. H · texte numérisé non relu

HOOKER. H

portaient la marque de la béte de V Apocalypse. Cependant Elisabeth et les primats s'inquiétaient moins de ses déclamations contre les superstitions que de l'ardeur avec laquelle il plaidait en faveur d'un système politique qui aurait mis l'Etat sous le joug de l'Eglise. 11 attaquait le pouvoir absolu des évèques comme l'œuvre du démon, mais prétendait que la parole de Dieu donnait aux prêtres le droit de gouverner le monde ; il réclamait pour l'Eglise, modelée sur celle de Genève, une omnipotence qui dépassait les rêves les plus ambitieux des souverains du Vatican. D'après son Credo calviniste, tout le pouvoir et la juridiction ecclésiastiques, dans les questions de doctrine comme dans l'ordonnance des cérémonies, appartenaient uniquement aux ministres de l'Eglise. C'était à eux aussi de veiller aux mœurs publiques. Kéunis en «classes » et en " synodes ^ , ils devaient se charger de la direction absolue du troupeau et régler leur propre organisation. Leur arme était l'excommunication, et ils n'étaient responsables de l'usage qu'ils en faisaient que devant le Christ. Le rôle du gouvernement se réduisait alors à veiller à l'exécution des décrets des synodes, et à châtier les rebelles, car un tel système excluait toute tolérance dans les pratiques comme dans la foi.

Au despotisme d'un Hildebrand, Cartwright unissait la cruauté d'un Torquemada ; non-seulement le presbytérianisme devait être la seule religion d'Etat, mais il voulait écraser sans pitié toutes les communions rivales, l'Eglise épiscopale comme toutes les sectes. Le crime d'hérésie était puni de mort. Jamais on ne vit exciter à la persécution avec une férocité plus aveugle. « Je nie » , écrivait-il, a que l'on doive faire grâce au condamné repentant. Les hérétiques doivent être exécutés sans miséricorde. Cette conduite peut paraître sanguinaire et extrême. Pour moi, il me sufGt de savoir que j'agis selon le Saint-Esprit. »

Hooker. — Le bon sens populaire eût sufO pour réfuter de pareilles théories. Elles furent écrasées par le livre de Richard Hooker intitulé : Ecclesiaslical Polity (le Gouvernement ecclésiastique, 159-i). Richard Hooker avait été premier prédicateur de l'église du Temple; mais sa répugnance pour les controverses auxquelles, dans ce milieu, on se livrait du haut de la chaire, lui Gt quitter Londres. Il se retira d'abord à Boscombe, en Wiltshire, puis à Bishopsbourne, au milieu des calmes prairies du comté de Kent. Ou trouvait en lui l'élévation d'idées qui caractérise les plus nobles esprits de son temps : la profondeur philosophique d'un Bacon et d'un Shakespeare, unie à un talent d'écrivain de premier ordre qui le place parmi les plus grands prosateurs de l'Angleterre. Son caractère ecclésiastique n'ôtait rien à sa liberté d'esprit, à la rigueur de sa méthode plus philosophique que théologique. Au dogmatisme intolérant de Carturight, il opposait l'autorité de la raison, et, abandonnant le terrain étroit des arguments scripturaires, il établissait ses conclu-

sioDs sur les grands principes de la morale et de la science sociale, et sur les prescriptions éternelles de la loi naturelle. Pour les presbytériens, la Bible était l'unique et immuable règle, non-seulement en matière de foi, mais pour tout ce qui concerne la conduite de la vie, ainsi que pour la constitution et la discipline de l'Église. Hooker répliquait que l'ordre divin ne se manifeste pas seulement dans la révélation écrite, mais aussi dans les relations morales des liommes entre eux et dans leurs institutions politiques et sociales. A la raison bumaine appartenaient le droit et le devoir d'en déterminer les principes essentiels, et de distinguer en eux, comme dans l'Écriture elle-même, ce qui s'y trouve de temporaire et d'éternel. Il lui était facile de poursuivre son adversaire sur le terrain de la controverse tbéologique que Carturigbt avait cboisi, en démontrant par l'bistoire qu'aucune forme religieuse ne s'est jamais imposée d'une manière absolue à la conscience bumaine, et que les cérémonies du culte ont toujours été laissées au cboix des églises, qui les ont modifiées selon les besoins des temps.

Le principe sur lequel il appuyait sa polémique contre le dogmatisme presbytérien est d'une valeur bien plus grande que la tbèse elle-même ; car c'est un principe qu'aucun dogmatisme, soit catholique, soit presbytérien, ne pourra jamais ébranler. Hooker en appelait au bon sens et à l'intelligence du peuple anglais bien plus qu'a l'érudition des théologiens; niais cet appel était à peine nécessaire. Le presbytérianisme, populaire en Ecosse, gagnait très-peu de terrain en .^ingleterre, où il resta toujours l'opinion d'une coterie de membres du clergé, et n'eut pas d'influence générale sur le peuple. Même au temps de la République, lorsqu'il semblait triompher, il fut repoussé par toute l'Angleterre, à l'exception de Londres et du Lancashire. Mais l'audacieux défi lancé par Carturigbt aux deux Chambres en publiant la Remontrance au Parlement (1572), causa une véritable panique parmi les hommes d'Ktat et le clergé anglais, et enleva tout espoir d'apaisement et de conciliation. Il est probable que, sans l'orage causé parce manifeste, le mécontentement général aurait peu à peu amené l'abolition du rituel si violemment attaqué. Le Parlement de 1571 n'avait pas seulement refusé de contraindre le clergé à souscrire aux trois articles sur la suprématie, sur la forme de la constitution ecclésiastique et sur le pouvoir de l'Église, touchant les rites et les cérémonies du culte ; il était aussi d'avis de réformer la liturgie en en retranchant les pratiques dites superstitieuses.

La publication de la Remontrance changea la face des choses. Les hommes les plus modérés, et qui s'étaient montrés les plus empressés à modifier le rituel de l'Église anglicane, s'éloignèrent aussitôt d'une secte aussi intolérante que le papisme. L'archevêque Parker se montra plus rigoureux que jamais contre les ministres non conformistes, et Elisabeth se décida à prendre une mesure de précaution qui souille à jamais sa mémoire.

LA COMMISSIOM ECCLÉSIASTIQUE (1583). 13

La Commission ecclésiastique (1583). — En créant la Commission ecclésiastique, Elisabeth changeait en despotisme spirituel la trêve religieuse des dernières années. Simple comité temporaire à l'origine et représentant le pouvoir royal dans les affaires ecclésiastiques, la Commission devint bientôt une assemblée permanente investie par la Couronne de pouvoirs illimités. Toutes les opinions et tous les actes contraires à l'Acte de Suprématie et d'Uniformité étaient portés à sa connaissance. Le droit de révocation dont il était investi mettait le clergé à sa merci. Elle pouvait changer à sa guise les règlements des écoles et des collèges. \onseulement l'hérésie, le schisme et le non-conformisme, mais aussi les crimes d'adultère et d'inceste dépendaient de sa juridiction. Elle avait un droit d'enquête illimité et condamnait à son gré les coupables à la prison et à l'amende.

L'existence seule d'un pareil tribunal détruisait en partie l'œuvre de la Réforme. La présence de nombreux membres laïques dans la Commission offrait, il est vrai, une certaine sécurité contre les excès de la tyrannie ecclésiastique ; mais parmi les quarante-quatre membres du comité, un petit nombre seulement prenait part aux délibérations, et ses pouvoirs furent presque entièrement laissés aux mains des primats. Aucun archevêque de Canterbury, depuis Augustin, n'avait exercé une autorité aussi despotique et aussi absolue que Parker, Whitgift, Bancroft, Abbot et Laud. Ce qui frappe surtout chez eux, c'est le caractère exclusivement personnel de leur tyrannie spirituelle. Les anciens symboles religieux n'existaient plus, et la loi n'était pas encore intervenue pour protéger le clergé en déterminant les limites exactes des symboles nouveaux. Aussi, à la Commission de Lambeth, les primats fixaient-ils selon leurs caprices individuels les règles de l'orthodoxie, sans se préoccuper des définitions fixées par la loi.

Parker priva un curé de son bénéfice parce qu'il avait nié l'inspiration littérale des Saintes Ecritures. Les archevêques, du reste, s'inquiétaient fort peu d'être conséquents avec eux-mêmes et d'accord avec les idées de leurs prédécesseurs, llhitgift s'efforça d'imprimer à l'Eglise officielle une couleur calviniste; lîancvoft, au contraire, très-hostile au calvinisme, se montra très-ardent dans la question du droit divin des évêques ; Abbot persécuta sans pitié les arminiens ; Laud était sans merci pour les antiarminiens. Comment s'étonner ensuite que le clergé anglais ait pris en horreur une Commission ecclésiastique représentée par de pareils hommes? Son établissement toutefois montre clairement la politique adoptée parla Couronne, et ses efforts furent favorisés par de sévères mesures de répression. Toute prédication ou réunion privée fut rigoureusement interdite, et, malgré le refus du Parlement de légaliser cette mesure, on força chaque membre du clergé à souscrire aux Trois Articles.

Les dissidents. — Tout d'abord cette nouvelle politique fut couronnée de succès. Le mouvement dirigé par Carturiglit fut réprimé ; Carturight lui-même fut révoqué comme professeur de Cambridge, et, grâce à l'action énergique delà Commission ecclésiastique, une uniformité au moins extérieure se répandit sur le culte de toute l'ilngletcrre. Les anciennes franchises, qu'on avait laissées à Londres et d'autres villes protestantes du royaume, leur furent retirées. Le clergé puritain, vis-à-vis duquel le gouvernement s'était montré très-tolérant au commencement du règne d'Klisabeth, fut contraint d'adopter le surplis et de faire le signe de la croix. Les remontrances de la petite noblesse, la protestation de lord Burleigh lui-même, furent impuissantes à protéger deux cents pasteurs d'un rare mérite, qui avaientété révoqués pour refus de se soumettre aux Trois Articles. Mais cette persécution ne réussit qu'à donner une nouvelle vie et une immense popularité aux doctrines qu'elle était destinée à écraser, car elle rapprocha deux courants d'opinion tout à fait distincts en eux-mêmes. La discipline presbytérienne n'avait fait jusqu'alors que peu de prosélytes, et seulement dans le clergé ; d'un autre côté, le désir d'une réforme dans la liturgie, le désir de renoncer « aux pratiques superstitieuses telles que u l'usage du surplis, le signe de la croix au baptême, l'anneau nuptial, et « l'habitude de s'agenouiller pour la communion r , était partagé par un grand nombre de clercs et de laïques. Au début du règne d'Klisabeth, presque tous les membres du clergé, à l'exception de Parker, condamnaient ces pratiques; il s'en fallut d'une voix qu'elles ne fussent abolies par l'assemblée générale.

Le Parlement représentait exactement l'opinion de la petite noblesse, et l'on n'ignorait pas que cette opinion était partagée par les plus sages conseillers de la Reine, Burleigh, Walsingham et Knollys. Si la persécution qui frappa les deux tendances ne réussit pas à les fondre en un seul parti religieux, elle gagna du moins aux presbyti'riens certaines sympathies dans le camp puritain, qui transformèrent cette coterie religieuse en un véritable parti populaire.

La persécution eut d'autres conséquences encore. Les dissidents ou " séparatistes ■^ , qui commençaient à ne plus assister aux services religieux, disant que le fait seul d'une Eglise nationale est contraire à la parole de Dieu, et qui avaient été longtemps peu nombreux et disséminés, se groupèrent et s'élevèrent bientôt à vingt mille. Ces indépendants ou « brounistes » , comme on les appelait alors du nom de leur fondateur, formèrent des congrégations dans toute l'Angleterre. Mais les persécutions des évèques et des presbytériens, auxquels ils étaient également odieux, les obligèrent à se réfugier en foule de l'autre côté du I détroit.

Une de ces congrégations était appelée à de si grandes destinées que nous devons nous arrêter un instant pour étudier « ces pauvres gens »

LAFFAIKE MARTI\ MARPRELATE. 15

du Lincoinshire et des environs qui, « éclairés par la parole de Dieu " et « se refusant au joug de l'Église établie » , avaient été conduits " à regarder plus haut » . Ils rejetaient les cérémonies du culte comme un reste d'idolâtrie, l'autorité des évêques comme contraire à l'Ecriture, et, se considérant comme « le libre peuple du Seigneur » , se réunissaient pour former « une Eglise dans la communion de l'Evangile >' . lis choisirent John Robinson comme leur chef, " proclamèrent le grand principe de la liberté de conscience « , et afûrmèrent le droit des chrétiens « de marcher dans tous les chemins que leur avait montrés le Seigneur » . La loi sévit bientôt contre leurs réunions ou convenliciiles, et la petite congrégation résolut d'aller chercher la liberté dans d'autres pays.

On réussit à empêcher leur première tentative de fuite ; et, quand une seconde fois, ils essayèrent de partir, leurs femmes et leurs enfants furent arrêtés au moment même de l'embarquement. De guerre lasse, les magistrats finirent pourtant par donner un dédaigneux consentement à leurs projets, trop heureux de se débarrasser d'eux à n'importe quel prix; les fugitifs se réfugièrent à Amsterdam. « Ils savaient qu'ils n'étaient que des pèlerins sur la terre ; s'inquiétant peu de ces choses, ils regardaient vers le ciel, leur vraie patrie, et y trouvaient le calme et la paix. » Parmi ces exilés se trouvaient ceux qui furent connus plus tard comme les Pères Pèlerins de la « May Flower :> .

L'affaire Martin Marprelate. — 11 était facile de se débarrasser des hrownistes; mais la conduite du gouvernement souleva un esprit d'opposition comme on n'en connaissait plus depuis l'avènement des Tudor, et qui devint un véritable danger politique. La querelle, connue sous le nom de V Affaire Martin Marprelate, nous montre à quel point le pouvoir de l'opinion publique allait grandissant.

Les puritains avaient dès l'abord fait appel au peuple par de nombreux pamphlets, et Whitgift sentit leur influence, car il chercha à bâillonner la presse (158.5). Les règlements que la Chambre Etoilée établit à cette occasion méritent d'être rappelés, comme le début de la lutte acharnée qu'elle devait poursuivre longtemps encore contre la liberté de la presse.

La censure, intermittente à cette époque, s'organisa dès lors d'une manière déûnitive. On n'accorda plus qu'à Londres et dans les villes d'université le droit d'imprimer ; on réduisit le nombre des imprimeurs, et tous ceux qui réclamaient un privilège furent placés sous la surveillance de la corporation des papetiers. Enfin, chaque nouvelle publication, grande ou petite, devait être approuvée par le primat et par l'évêque de Londres (1588), Ces mesures de répression suscitèrent, l'année même de l'Armada, une série de pamphlets publiés sous le pseudonyme de Martin Marprelate {Trouble prélat), sortant d'une imprimerie clandestine qui échappa long-

16 LES PLRITAIXS.

temps aux poursuites, grnce à riiospitalitc des gentilshommes campagnards. On finit cependant par saisir la presse et par arrêter les auteurs présumés de ces grossiers libelles. L'un d'eux, un jeune Gallois nommé Penry, fut exécuté; le second, un pasteur nommé Cdall, mourut en prison.

Cependant la virulence et la hardiesse de leur langage produisirent une profonde impression ; car il était impossible, sous le système absolutiste d'Klisabeth, d'attaquer les évèqucs sans porter atteinte à la Couronne. On sentit qu'une ère nouvelle de liberté politique allait s'ouvrir, lorsque Martin Marprelate livra aux discussions publiques les mesures politiques et ecclésiastiques du gouvernement. La suppression de ces pamphlets ne découragea pas les presbytériens. Carturight, nommé par lord Leicester directeur d'un hôpital dans le Waruickshire, eut l'audace d'organiser le clergé de ce comté et de celui de Northam|)ton d'après son système particulier. Son exemple fut largement suivi : des réunions générales du clergé tout entier et d'autres plus restreintes, pour les différents diocèses (m comtés, commencèrent à se former de tous côtés. ALais ces réunions, (|ui • portaient dans le système presbytérien le nom de synodes et déclasses, et qui servaient à discuter les affaires de l'Kglise, furent promptement supprimées. Whitgift demanda l'exil de Carturight; mais celui-ci y échappa en promettant de se soumettre à l'Kglise établie. La lutte alors changea de caractère ; elle j)assa dans la sphère ])lus élevée du Parlement et donna naissance, sous Jacques I", à une lutte pour la liberté de conscience, et sous son successeur à la guerre civile.

Page 1