‹ Histoire du peuple anglaisChapitre 47 sur 205 · LE PARLEMENT DE 1G · texte numérisé non relu

LE PARLEMENT DE 1G

à ce qu'il prétend, que sur l'assuranec que le Protecteur n'aurait pas plus d'autorité que le lord général, « et ne pourrait rien faire sans le consentement du conseil jusqu'à l'élection du Parlement n . En effet, les pouvoirs du nouveau Protecteur se trouvaient très-limités; bieii que les membres du conseil eussent été choisis par lui, chaque membre, individuellement, ne pouvait être révoqué que sur le consentement de ses collègues ; le Protecteur était, de plus, obligé de les consulter pour toutes les affaires diplomatiques, sur les questions de paix et de guerre, sur les nominations aux grandes charges'de l'Etat et aux postes importants civils et militaires ; c'est à ce conseil, enfin, qu'était dévolu le droit de choisir les successeurs de Cromwell.

A côté de l'influence modératrice du conseil dans toutes les questions administratives, il y avait le contrôle du Parlement pour les affaires politiques. Cette assemblée était renouvelable au moins tous les trois ans; aucune loi ne pouvait être faite, aucune taxe ne pouvait être imposée que par la volonté du Parlement; ses décisions avaient force de loi, après vingt jours d'intervalle, même si le Protecteur refusait de les approuver. La nouvelle constitution était évidemment populaire, et l'espoir de voir bientôt élire un nouveau Parlement voilait un peu ce que la nouvelle constitution avait d'illégal. On considérait le gouvernement existant comme provisoire et comme ne pouvant acquérir une véritable autorité que par la sanction du nouveau Parlement. Le désir de rentrer ainsi dans les voies constitutionnelles était universel chez les députés, qui se réunirent en automne à Westminster (sept. 1654).

Le Parlement de 1654. — Peu de Parlements ont joué un rôle aussi important que celui de 1G54. Il avait le mérite de représenter exactement l'état général de l'opinion en Angleterre. Pour la preniière fois les députés anglais étaient assis, comme de nos jours, à côté des représentants de l'Ecosse et de l'Irlande; les députés des bourgs pourris et des bourgs de poche avaient disparu. Malgré l'exclusion des royalistes des urnes électorales et la radiation arbitraire de quelques noms ultra-républicains par le conseil, la Chambre pouvait s'appeler Parlement libre, à plus juste titre qu'aucun des précédents. C'est à cette liberté électorale sans doute que l'on dut la rentrée d'un si grand nombre de députés presbytériens et la réapparition de Bradshau et d'Haselrig, ainsi que de plusieurs membres du Long Parlement, qui prirent place à côté de lord Herbert et du vieux sir Harry Vane. La Chambre avait tout d'abord à examiner la question gouvernementale; Haselrig et les républicains les plus ardents nièrent la légalité des pouvoirs du Protecteur et du conseil, sous prétexte que le Long Parlement n'avait jamais été dissous. Cet argument pouvait être retourné contre la Chambre elle-même; aussi la majorité de l'Assemblée se contenta-t-elle de ne reconnaître à la constitution et au

Protectorat qu'un caractère purement provisoire, et s'occupa-t-elle sans retard d'établir un gouvernement parlementaire d'après Y Inslrument d'Élat, qu'il prit pour base. La nouvelle constitution fut votée article par article. On s'accorda pour prier Cromwell de conserver le pouvoir en qualité de Protecteur ; la question de savoir s'il aurait droit de veto et pourrait présenter des lois aussi bien que les députés donna lieu à une discussion très-animée, mais relativement modérée, malgré la violence de langage d'Haselrig. Cronuvell intervint tout à coup dans les débats, déclarant qu'il n'avait accepté les charges du Protectorat qu'avec répugnance, deuant le vœu unanime de la nation, et que ce fait seul suffisait à lui faire oublier l'illégalité de son élection, u Je n'ai pas choisi moi-même cette placer: , ajoutait-il avec insistance, « Dieu et les trois royaumes en sont témoins." Son autorité avait été acceptée par la ville de Londres, par l'armée, et confirmée par une décision solennelle de la magistrature, par les adresses des différents comtés, par la présence même des membres du Parlement, en réponse h la lettre de convocation, t Pourquoi mettre en balance " , leur demanda-t-il, ^cct appel providentiel avecje ne sais quel intérêt héréditaire? Cam , poursuivait-il, « je vcisdans cette approbation unanime un appel de Dieu, un droit divin supérieur à celui des anciens rois." 11 avait encore un autre motif d'inquiétude : il se demandait si le Parlement ratifierait les nombreuses réformes que, dans sa passion pour l'administration, il avait accomplies, sans attendre la réunion delà nouvelle Chambre (ce qui était un peu illégal pour un gouvernement provisoire). Possédé d'un ardent désir de stabilité, entraîné par l'opinion publique et par la nécessité de pourvoir aux besoins les plus pressants, il avait saisi avec avidité le prétexte que lui offrait l'article de Vlnslrument d'Élat, qui lui permettait " de promulguer des ordonnances provisoires, jusqu'au moment où le Parlement pourrait prendre des résolutions définitives » . Il avait donné libre essor à sa merveilleuse activité et publié soixante-quatre ordonnances pendant les neuf mois qui avaient précédé la réunion du Parlement; la paix avait été conclue avec la Hollande, l'Eglise réorganisée, l'union avec l'Ecosse définitivement réglée, et le Protecteur s'était même occupé de régulariser la législation.

Il était si loin de supposer que ces mesures, ou l'autorité dont elles émanaient, pourraient être mises en question, qu'il comptait sur le Parlement pour compléter son œuvre. « Le but essentiel de cette session y. , dit-il à la séance d'ouverture, « sera de pacifier le pays et d'organiser un gouvernement stable. « Quoiqu'il eût beaucoup fait par lui-même, il ajouta « qu'il y avait encore beaucoup à faire » . Il fallait conclure la paix avec le Portugal et une alliance avec l'Espagne. La Chambre fut saisie de projets de loi sur la rédaction d'un Code; enfin il fallait achever la colonisation et la pacification de l'Irlande. Cromwell fut vivement irrité en voyant qu'on mettait ses projets de côté pour discuter des questions constitution-

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nelles qui, à ses yeux, avaient déjà été tranchées par Dieu même ; il fut plus irrité encore de la prétention, déjà formulée par le Parlement, de revendiquer pour lui seul l'initiative législative. La guerre civile et les maux qui étaient résultés de la concentration du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif entre les mains du Long Parlement avaient convaincu le Protecteur des dangers d'une pareille mesure pour la liberté publique, tandis que l'association d'un chef unique et d'un Parlement « était le seul moyen d'empêcher le Parlement de s'éterniser et d'abuser de son pouvoir au détriment de la nation « .

Malgré la force de ses arguments, il employa pour les faire triompher un moyen fatal à la liberté, et dans la suite au puritanisme : » Si l'autorité m'a été confiée par Dieu et confirmée par le peuple, c'est à eux seuls que revient le droit de me la retirer ; sinon je ne m'en démettrai jamais. ^ Il déclara qu' « aucun député ne pourrait entrer au Parlement sans signer la promesse de ne rien changer à l'organisation du gouvernement existant, consistant en un chef unique et un Parlement » . Aucun acte des Stuart n'avait été un plus hardi défi à la constitution, et, de plus, il était aussi inutile qu'illégal. Cent membres seulement refusèrent de prendre cet engagement ; les trois quarts des députés consentirent à signer ; cela prouva que Cromwell aurait pu obtenir ce qu'il désirait, simplement par un vote régulier du Parlement.

Les membres de la Chambre, ainsi épurés, continuèrent leur tâche de réorganisation constitutionnelle avec une inébranlable fermeté. Ils revendiquèrent leur droit exclusif de gouverner en renvoyant les décrets du Protecteur devant des commissions chargées de les reviser et de les transformer en lois. V Instrument d'Etat fut présenté sous forme de bill à la Chambre des communes, discuté et lu en troisième lecture; le vote des subsides était différé, comme dans les anciens Parlements, jusqu'à ce qu'on eût fait droit à leurs doléances. Cromwell s'interposa de nouveau. Il y avait une nouvelle agitation royaliste dans le pays; le Protecteur attribuait ce réveil à l'attitude hostile du Parlement. L'armée, privée de sa solde, tant que les subsides n'étaient pas votés, se montrait mécontente et irritée : « Il semble, disait Cromwell, qu'on cherche plutôt à créer des sujets de querelle qu'à organiser un bon gouvernement. Jugez vous-mêmes si ces disputes, à propos de choses déjà décidées parle gouvernement, ont été utiles au bien de la nation. » Puis, éclatant en aigres reproches, il prononça la dissolution du Parlement (janvier 1655).

La nouvelle tyrannie. — Avec la dissolution du Parlement de 1654, disparaissait le dernier vestige d'un régime légal : le Protectorat, qui s'était privé volontairement de toute sanction, devint une pure tyrannie. Cromwell prétendait, il est vrai, que son pouvoir était limité par V Instrument ; mais la seule restriction sérieuse, l'interdiction de lever des impôts sans

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rassentiment des députés, fut rejetce par lui, sous prétexte de nécessités urgentes, a Le peuple » , disait le Protecteur, en termes qui auraient pu être prononcés par Strafford, ^ préfère la sécurité aux apparences de la liberté. » Le danger d'une insurrection royaliste était indéniable, mais le mécontenient général rendait ce danger encore plus menaçant. Dès lors, raconte Whitelock, a beaucoup de bons patriotes, désespérant de conquérir la véritable liberté, commençaient à désirer une restauration monarcbique n . Dans la masse de la nation, la réaction fut plus rapide encore : « Charles Stuart » , écrivait un correspondant du Cheshire au secrétaire d'État, « compte cinq cents amis, dans les comtés environnants, pour un partisan du Protectorat. ^ Mais, en face de l'écrasante puissance de l'armée, tous les mécontents se sentaient dans l'impossibilité d'agir. Le Yorkslîire, où l'on s'attendait à une formidable insurrection royaliste, ne bougea pas; il y eut quelques soulèvements partiels en Devonsbire, en Dorsetshire et dans les Marches galloises, mais ils furent aisément étouffés; leurs chefs périrent sur l'échafaud. Bien que la révolte eût été très-vite réprimée, on peut mesurer quelles avaient été les craintes du gouvernement aux moyens énergiques employés par Cromwell pour assurer l'ordre. Le pays fut divisé en dix gouvernements militaires administrés chacun par un major général, qui était chargé de désarmer tous les pa[)istes et royalistes, et d'arrêter les personnes suspectes. Le conseil d'Ktat rendit une ordonnance pour se procurer des fonds destinés à soutenir le despotisme militaire : tous ceux qui, à quelque moment que ce fut, avaient ])orté les armes pour la cause royale, étaient obligés, malgré l'amnistie, de payer annuellement un dixième sur leurs revenus, en punition de leurs sympathies pour les Stuart. Ces majors généraux se servaient des mêmes moyens d'action que le régime absolu ; le clergé anglican expia sou zèle pour Charles II pendant l'insurrection, en se voyant exclu des fonctions pastorales ou universitaires. On créa une censure très-rigoureuse de la presse. La levée des taxes décrétées par le Protecteur seul fut garantie par des saisies, et l'on envoya à la Tour les avocats qui avaient poursuivi les percepteurs devant les tribunaux.

L'Ecosse et l'Irlande. — Si jamais la tyrannie peut mériter le pardon, le Protecteur s'en est rendu digne par la sagesse et la magnanimité avec lesquelles il usa du pouvoir qu'il avait usurpé. La plus importante parmi les entreprises du Long Parlement avait été, sans contredit, l'union des trois royaumes; l'Ecosse s'était déjà rapprochée de l'Angleterre, grâce au tact et à la vigueur de sir Harry Vane; mais c'est àCromivell que revient l'honneur de la réalisation complète de cette union. Après quatre mois de combats acharnés, Monk.avait pacifié entièrement les Hautes-Terres, et la présence d'une armée dé sept mille hommes, appuyée par une ligne de forteresses, sufCt pour retenir les clans les plus turbulents dans l'obéissance.

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Grâce à la modération et à la sagacité du «jéncral Deane, successeur de Monk, l'Ecosse fut promptement réorganisée ; le système presbytérien continua à être la loi du pays ; on se contenta de supprimer l'Assemblée générale du clergé, mais on établit une liberté religieuse complète, et Deane osa même intervenir pour protéger les malheureux que le bigotisme écossais torturait et brûlait comme sorciers. Les fidèles royalistes reconnaissaient eux-mêmes l'esprit de justice de ce gouvernement et la merveilleuse discipline des troupes républicaines. » Xous avons toujours considéré ces huit années d'usurpation » , disait plus tard Burnet, u comme une époque de paix et de grande prospérité. »

La pacification et l'union de l'Irlande avec l'ile sœur allaient être bien autrement difficiles. C'est Ireton qui en avait continué la conquête, et, après sa mort, c'est au général Ludiow que revint le pesant honneur d'achei/er son œuvre. Celui-ci se montra aussi impitoyable que son prédécesseur: des milliers d'habitants périrent par la famine et par le fer, d'autres furent entassés dans des navires et envoyés à la Jamaïque et aux Indes occidentales pour y être vendus comme esclaves, et plus de quarante mille Irlandais allèrent chercher un refuge en Espagne et en France, où ils prirent du service. Henri Cromwell, le plus jeune et le plus capable des fils du Protecteur, s'appliqua à la colonisation, et son œuvre fut plus terrible encore que celle des chefs militaires. 11 prit comme modèle la colonisation de rUlster, cette fatale mesure, vraie cause des massacres, qui avait à jamais détruit tout espoir d'union absolue entre l'Irlande et l'Angleterre, et rendu la guerre inévitable. Il divisa la nation irlandaise en catégories, selon leur prétendu degré de culpabilité; tous ceux qui, après un procès régulier, étaient reconnus coupables d'avoir pris une part personnelle au massacre furent condamnés à la mort ou à l'exil. L'amnistie générale, accordée « à tous les gens du menu peuple d , ne s'étendait pas aux propriétaires fonciers. Les catholiques hostiles au Parlement pendant la guerre civile tout en restant étrangers à la lutte, eurent un tiers de leurs domaines confisqué; enfin, tous ceux qui avaient porté les armes étaient privés de la totalité de leurs biens et conduits dans le Connaught, où on leur tailla de nouvelles propriétés dans les terres des clans indigènes. Aucune nation moderne n'eut à subir d'aussi horribles traitements que l'Irlande pendant cette nouvelle colonisation du pays par les Anglais. Le souvenir de ces temps de massacres et de confiscations est le plus atroce de tous les affreux souvenirs qui ont créé un abîme entre l'Angleterre et l'Irlande; le nom des puritains y est surtout détesté, et le nom de « Cromwell » est resté depuis lors, en Irlande, la plus sanglante injure que l'on puisse lancer à son ennemi. Quelque impitoyable que fût la politique du Protecteur, il réussit à atteindre le but qu'il poursuivait; la nation irlandaise était écrasée et réduite à l'impuissance; l'ordre et la paix se trouvèrent bientôt rétablis, et une colonie protestante très-considérable.

venue d'Ecosse et d'An^çleterrc, rendit une prospérité nouvelle à la contrée dévastée. On accorda enfin à l'Irlande ce qu'on avait déjà fait pour l'Ecosse , en attribuant trente sièges à ses députés dans le Parlement anglais.

L'Angleterre et le Protectorat. — En Angleterre, Cromwell traitait les royalistes comme d'irréconciliables ennemis; mais pour tout le reste, il demeura fidèle à son projet de « pacifier et de guérir r: . La série de réformes administratives préparées par la Convention avaient été réalisées en partie avant la réunion du Parlement de 1654; mais Cromwell redoubla d'énergie après sa dissolution. Une centaine de décrets montra quelle était l'activité du gouvernement : la police, les jeux publics, les routes, les finances, les prisons pour crimes et pour dettes, attirèrent tout d'abord l'attention de Cromwell. Une ordonnance de plus de cinquante articles réforma la Cour de chancellerie. Il mit fin à l'anarchie qui avait repris dans l'Église depuis la chute de l'épiscopat et l'échec du système presbytérien par une série de mesures de réorganisation très-sages et très-modérées. Les droits de patronage restèrent intacts, mais un Conseil d'examen, composé pour uii quart de laïques, fut chargé de vérifier si les nouveaux candidats au saint ministère avaient les qualités requises ; on établit, dans chaque comté, un comité mi-ecclésiastique, mi-laïque, chargé d'exercer une sorte de surveillance sur les affaires de l'Eglise ; on l'autorisait même à destituer tout pasteur reconnu incapable ou indigne.

Les adversaires de Cromwell eux-mêmes reconnaissaientque la réforme avait les meilleurs résultats. ^ Le pays eut ainsi « , nous dit Baxter, a des prédicateurs sérieux et capables de toutes les communions, qu'on acceptait pourvu qu'ils eussent une réelle piété; comme les patrons pouvaient choisir à leur guise des presbytériens ou des indépendants, l'union religieuse des différentes communions protestantes se trouva conciliée avec la variété des opinions de la manière laplus pratique. " 11 fut absolument interdit à l'Eglise, ainsi réorganisée, défaire lapolice de l'opinion religieuse. Cromwell resta fidèle, jusqu'au bout, à la grande cause de la liberté de conscience; les quakers mêmes, rejetés par toutes les autres Eglises comme anarchistes et blasphémateurs, trouvèrent protection et sympathie auprès de lui. Les Juifs, qui avaient été bannis d'Angleterre depuis Edouard I", présentèrent une pétition pour demander l'autorisation de rentrer. Malgré le refus de la commission de commerçants et de théologiens à laquelle il en référa pour la forme, Cromwell permit à un petit nombre de Juifs de s'établir à Londres et à Oxford; et personne n'osa protester.

Cromwell et l'Europe. — Rien ne donne une idée plus juste et plus caractéristique <à la fois de la grandeur et de l'étroitesse de l'esprit de

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Ciomwell que sa politique étrangère. Pendant que l'Angleterre était absorbée parla longue lutte si opiniâtre qu'elle avait engagée pour conquérir sa liberté, la face de l'Europe avait complètement changé. La guerre de Trente ans était terminée, grâce aux victoires de Gustave-Adolphe et des généraux suédois qui lui avaient succédé, grâce aussi à l'intervention de la France, guidée par l'habile politique de Hichelieu. Dès lors, le protestantisme n'eut plus rien à craindre en Allemagne du bigotisme et de l'ambition de la Maison d'Autriche : le traité de IVestphalie avait mis fin aux contestations entre les partisans de l'ancienne religion et ceux de la nouvelle. La vieille maison catholique de Charles-Quint, qui pendant si longtemps avait menacé la liberté européenne, était réduite à l'impuissance. La branche d'Autriche se voyait détournée de tout rêve d'agression dans l'Ouest par les Turcs, qui menaçaient la Hongrie et l'Autriche elle-même; l'Espagne, pour des raisons que nous n'avons pas à approfondir ici, tombait dans une décrépitude profonde ; loin de pouvoir prétendre à dominer en Europe, elle allait bientôt êtrelaproiede l'ambition de LouisXIV. C'était la France qui était devenue la puissance prépondérante dansla chrétienté, bien qu'elle fût loin d'être encore arrivée à l'omnipotence dont elle jouit un moment sous le grand Roi. Le rétablissement de l'ordre et de la paix, après les guerres de religion, dans toute l'étendue de son fertile territoire, permit à la nation française, si active et si intelligente, de se développer sous Henri IV, Richelieu et Mazarin, qui avaient concentré toute la richesse et toute l'énergie du pays dans les mains de l'Etat. Grâce à ces trois grands hommes d'Etat, elle n'avait plus qu'une ambition : agrandir son territoire de toutes les provinces impériales et espagnoles qui la séparaient encore des frontières des Pyrénées, des Alpes et du Rhin. Un homme d'Etat avisé aurait pu deviner dès lors que la France allait entreprendre une lutte nationale pour conquérir la suprématie en Europe, ambition qui ne devait être brisée que par le génie de Marlborough et les victoiresde laGrande Alliance. Alaisle point de vue politique de Cromwell dans les questions européennes était faussé par son esprit étroit et conservateur, et par son fanatisme religieux. Le monde avait complètement changé autour de lui sans qu'il parût s'en douter ; ses idées et ses espérances, au moment des triomphes de Mazarin, étaient encore celles qui faisaient battre le cœur des Anglais, dans sa jeunesse, au début de la guerre de Trente ans. L'Espagne était toujours pour lui la tête du parti papiste, soit en Angleterre, soit sur le continent : « Les papistes anglais ^ , disait-il au Parlement de 1656, " ont toujours été considérés, depuis mon enfance, .comme à moitié Espagnols ; ils ne comptent pas sur la France ou sur tout autre Etat catholique , mais sur l'Espagne seule, n La vieille haine de l'Angleterre contre l'Espagne, l'ancienne rancune des Anglais, humiliés du rôle honteux joué par leur pays dans la grande guerre d'Allemagne sous Jacques I" et Charles I", étaient restées toujours vivantes au cœur de "• 10

Cromwell, qu'exaltait encore l'enthousiasme religieux éveillé en lui par les succès du puritanisme, « Le Seigneur lui-même » , écrivait-il aux amiraux qui partaient pour les Indes occidentales, a combat tous vos ennemis, même cette Babylone romaine qui cherche en Espagne son appui ; aussi sommes-nous bien véritablement les soldats du Seigneur. » Cromwell rêvait de prendre, comme Gustave-Adolphe, le commandement d'une grande Ligue proleslante, contre les agressions des puissances catholiques. «C'est sur vous ^, disait-il au Parlement de 1654, « que repose l'avenir de la chrétienté. Puisse cette pensée rester gravée dans vos cœurs et vous donner du zèle pour les intérêts qui vous sont confiés! n

H fallait avant tout pour cela unir les États protestants; aussi Cromwell s'efforça-t-il tout d'abord de mettre fin à la lutte ruineuse et toujours indécise contre la Hollande. Chaque nouvel engagement semblait en augmenter l'intensité; mais les espérances de la Hollande périrent avec l'amiral Tromp, qui reçut un coup mortel au moment où il forçait les lignes anglaises. Ruyter, son successeur, malgré toute sou habileté et toute son énergie, ne réussit pas à relever la fortune chancelante de la Hollande. Elle ne dut son saïut qu'à l'expulsion du Long Parlement (1653), qui persistait à demander l'union politique des deux Etats. Cromwell s'empressa de conclure la paix sur une simple promesse des Hollandais d'offrir de larges compensations aux négociants anglais pour leurs pertes pendant la guerre (1654).

La paix avec la Hollande fut suivie de traités semblables avec la Suède et le Danemark. Un ambassadeur suédois étant venu à Londres pour proposer une étroite alliance, Cromwell tenta de faire entrer la Hollande, le Brandebourg et le Danemark dans cette confédération des puissances protestantes. Son projet ne put aboutir; mais il ne se laissa pas décourager. Il était résolu à rallumer la lutte religieuse qui avait été close par le traité de Westphalie, et saisit le prétexte des différends qui s'étaient élevés entre le duc de Savoie et ses sujets protestants des vallées du Piémont pour mettre le feu aux poudres. L'horrible massacre des \ audois par les troupes du duc avait soulevé dans toute l'Angleterre une vraie indignation, dont nous retrouvons l'écho dans le plus magnifique des sonnets de Milton. Tandis que le poëte appelait la vengeance de Dieu sur les meurtriers « des saints massacrés, dont les ossements gisaient dispersés sur les sommets glacés des Alpes » , Cromwell se préparait à les venger sans attendre le secours d'en haut. Un envoyé anglais parut à la cour de Charles-Emmanuel, apportant un message hautain demandant bonne et prompte justice. Un refus aurait été suivi d'une guerre immédiate, car les cantons suisses protestants, gagnés à prix d'argent, avaient promis de fournir dix mille hommes pour envahir la Savoie, et l'attitude de Cromwell à l'égard de l'Espagne montra jusqu'où allait son désir d'exciter partout la guerre.

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