LA MORT DE CROMWELL (3 SEPTEMBRE
donnaient une constitution nouvelle et le réveil des intrigues royalistes; son caractèfe s'aigiit de plus en plus. La continuation de la lutte parlementaire jeta Cromwell, nous dit un témoin oculaire, "dans une rage qui ressemblait presque à de la folie » . Il demande un jour brusquement son carrosse et se rend avec quelques gardes à Westminster, où, sans écouter les remontrances de Floetuood, il fait comparaître les deux Chambres en sa présence, a Je dissous ce Parlement r. , dit-il en terminant, après leur avoir adressé des paroles pleines de colère et de reproches, « et que Dieu juge entre vous et moi, » (Février 1658. )C'étaitunegrande faute, mais pour le moment tout se passa bien; Tarmée était satisfaite du coup porté à ses adversaires, et le petit nombre de mécontents qu'elle comptait encore dans ses rangs disparurent après une nouvelle épuration. Les offlciers triomphants jurèrent « de soutenir Son Altesse ou de succomber avec lui » , Le danger d'une insurrection royaliste s'était évanoui, les adresses de Gdélité des provinces affluaient à Whitehall; enfin, <à l'étranger, la victoire des Dunes et la cession de Dunkerque mettaient le sceau à la gloire de Cromwell. La fièvre continuait néanmoins son œuvre, et les regards même du Protecteur, nous dit le quaker Fox, qui le rencontra un jour se promenant à cheval dans le parc de Hampton Court, parlaient de mort. « Avant de m'ètre approché de lui " , dit-il, « comme il était à cheval à la tète de ses gardes du corps, je vis et sentis comme un souffle de mort passer sur sa figure, et lorsque je fus près de lui, il me sembla voir un cadavre. "
Cromuell, au milieu de son triomphe, se sentait accablé h. la pensée qu'après tout son œuvre n'était pas viable. Il n'avait pas désiré jouer au tyran et ne croyait pas à la durée d'un gouvernement absolu. A peine avait-il dissous le Parlement, qu'il songeait à en convoquer un nouveau et s'irritait de l'opposition que son conseil faisait à ce projet : « Il faut que je prenne moi-même une décision >- , disait-il d'un air sombre à son entourage. '( Je ne peux pas me contenter de rester tranquille et me sentir responsable de la ruine de mon parti et de la nation elle-même. » Mais avant qu'il eût pu réaliser ses plans, les forces surmenées du Protecteur lui manquèrent tout à coup. Il vit clairement qu'après sa mort le pays allait être en proie à l'anarchie, et il se raccrochait à la vie. " Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir >; , criait-il avec une fiévreuse énergie aux médecins qui étaient réunis autour de lui " \e dites pas que j'ai perdu la raison. Je vous dis la vérité ; je le sais d'une autorité plus haute que Galien et Hippocrate. C'est la réponse de Dieu même à mes prières. ;) De tous côtés, on priait avec ardeur pour sa guérison, mais la mort approchait à grands pas. Cromwell sentit enfin que son heure était venue. « J'aurais bien voulu vivre encore " , murmura-t-il en expirant, « pour servir Dieu et son peuple! Mais Dieu n'abandonnera pas les siens!" A ce moment suprême, une tempête qui arracha les toits des
maisons et brisa le faîte des arbres les plus élevés dans les forêts, sembla un digne avant-coureur de la Gn de ce grand esprit. Trois jours plus tard, le 3 septembre, jour anniversaire de ses victoires de VVorcester et de Dunbar, Cromweli exhala tranquillement son dernier soupir (septembre 1658).
La chute du puritanisme. — Sa puissance sur l'esprit des hommes, même après sa mort, était telle qu'à la stupéfaction des royalistes, dont les espérances se réveillaient, il suffit d'une simple parole vaguement prononcée par le Protecteur à son lit dé mort, pour assurer à son Gis aîné, Richard, la succession à ses titres et dignités. Beaucoup de gens qui avaient refusé de reconnaître l'autorité d'Olivier Cromweli se soumirent sans difficulté à celle du nouveau Protecteur. Baxter, le plus distingué des pasteurs presbytériens, en expliqua très-bien les motifs dans son adresse à Hichard. « J'ai remarqué » , dit-il, « que la nation se réjouit en général de vous voir prendre paisiblement la place de votre père ; nombre de personnes pensent que vous avez été providentiellement tenu loin de nos dernières et sanglantes querelles, parce que Dieu veut vous charger de panser nos plaies et vous employer à construire le temple, dont il n'a pas été donné à David lui-même, malgré tout son désir, de poser la première pierre, à cause de ses nombreuses guerres et du sang qu'il a versé en abondance. 51
Le nouveau Protecteur était un homme faible et sans valeur; mais la majorité de la nation était bien aise de n'être gouvernée ni par un soldat, ni par un puritain, ni par un novateur. Richard avait la réputation d'un incrédule, aux mœurs assez dissolues, et on le considérait comme étant monarchiste et conservateur au fond du cœur. L'esprit de réaction gagnait le conseil lui-même. Son premier acte fut de laisser de côté une des plus importantes réformes de Cromweli et de revenir à l'ancien système électoral pour la nomination du nouveau Parlement. La réaction se fit sentir plus encore après la réunion de la nouvelle Chambre des communes. Les républicains, dirigés par Vane et soutenus adroitement par les royalistes, attaquèrent avec violence le système de Cromweli. Sir Ashley Cooper se montra particulièrement agressif. Ce gentilhomme du Dorsetshire, qui avait changé plusieurs fois de parti pendant la guerre civile, avait abandonné le Roi pour le Parlement, puis était entré au conseil de Cromweli, dont il s'était retiré à la fin du Protectorat. Sa violente invective contre c Son Altesse de triste mémoire, qui avait privé les Anglais de la liberté, par fraude et par violence, pendant sa vie, et les avait voués à l'esclavage après sa mort * , fut suivie d'une invective non moins virulente contre l'armée. « Ces soudards » , s'écria Cooper, « n'ont pas seulement soumis les ennemis, mais les maîtres qui les avaient formés et protégés ; ils n'ont pas conquis seulement l'Ecosse et l'Irlande, mais aussi l'Angleterre rebelle, et
supprimé, sous le nom de malignants, les juges et les lois. » L'armée ne tarda pas à répondre. Le conseil des officiers demanda la nomination d'un militaire en qualité de général en chef à la place du nouveau Protecteur qui s'était arrogé le droit de commander l'armée. Les Communes ordonnèrent la destitution immédiate de tous les officiers qui refusaient de s'engager « à ne pas troubler ou interrompre les libres assemblées du Parlement » , et Richard prononça la dissolution du conseil des officiers. Ils répondirent en demandant la dissolution du Parlement, demande à laquelle Richard fut obligé de céder (1659).
Le but avoué de l'armée était dès lors de s'assurer d'un gouvernement stable; aussi, après avoir déposé le nouveau Protecteur, dont la faiblesse devenait trop évidente, résolut-elle de rappelerle Parlement qu'elle avait chassé de Saint-Etienne, mais qui était resté le seul corps de l'État ayant conservé une autorité légitime. Parmi les cent soixante membres qui avaient continué à siéger après la mort du Roi, quatre-vingt-dix reprirent leur place à la Chambre des communes et s'emparèrent de la direction des affaires. Mais le souvenir de l'expulsion rendait toute confiance réciproque et toute réconciliation avec l'armée impossibles. Malgré les conseils de Vane, le Parlement voulut changer le mode d'élection des officiers; un soulèvement royaliste en Cheshire, sous la conduite de sir .Georges Booth, rapprocha un instant les. adversaires, mais la querelle se ranima immédiatement dès que le danger eut cessé.
Un nouvel espoir remplissait le cœur non-seulement de la nation lasse du régime militaire, mais encore de l'armée, invincible tant qu'elle était restée unie, mais oh fermentaient déjà des germes de division. Les dispositions des troupes en Ecosse et en Irlande encouragèrent Hasclrig à demander la démission de Fleetuood et de Lambert ; ils répondirent en chassant de nouveau le Parlement de Westminster et en marchant à la rencontre de Alonk, qui était en Ecosse et menaçait d'envahir le nord de l'Angleterre. Monk engagea aussitôt des négociations qui lui donnèrent le temps de convoquer un Parlement-Convention à Edimbourg, et de réunir de l'argent et des troupes fraîches. Il s'avança alors rapidement sur Coldstream, et tout le pays retentit du cri de : « Un Parlement libre, un Parlement libre! r, cri bientôt répété, non-seulement par Fairfax et son armée qui parurent dans le Yorkshire, mais aussi par la flotte mouillée dans la Tamise et par la populace qui remplissait les rues de Londres, L'armée, profondément divisée, luttait pour s'opposer au torrent et rappelait les Communes. Monk, qui prodiguait à cette Chambre ses protestations de fidélité, tandis qu'il acceptait les pétitions pour un Parlement libre, entra à Londres sans la moindre opposition (1660).
Dès lors, la restauration des Stuart devint inévitable. L'armée, malgré son énergique résolution de soutenir la Cause, fut trompée par les assurances de fidélité de Monk et réduite à l'impuissance, grâce aux mesures
habiles du général, qui fit disperser les soldats dans tout le pays. A l'instigation d'Ashley Cooper, les survivants parmi les membres exclus des Communes par l'épuration Pride reprirent leurs sièges au Parlement, et firent voter la dissolution et l'élection d'une nouvelle Chambre. A peine ce Parlement-Convention, composé surtout de presbytériens, avait-il juré d'observer la Ligue et le Covenatit, et ses principaux chefs commençaient-ils à s'entendre sur les conditions d'une restauration monarchique, qu'on découvrit la trahison de Monk. Ce général poursuivait des négociations avec la cour exilée. Il n'était plus possible d'imposer des conditions ; par la déclaration de Bréda, Charles II promettait un pardon général, la tolérance religieuse, et des satisfactions à l'armée ; elle fut reçue avec un véritable enthousiasme par la natioa entière, et l'ancienne constitution fut rétablie t; par un vote de la Convention, suivant les vieilles lois fondamentales du royaume, c'est-à-dire un roi, une Chambre des lords et une Chambre des communes n , A peine ce vote avait-il eu lieu que Charles II débarqua à Douvres et se rendit à Whitehall, aux acclamations d'une foule immense. « C'est ma faute » , disait en riant le nouveau Roi, non sans ironie, « si je ne suis pas revenu plus tôt; car je ne vois personne ici qui ne me dise avoir toujours soupiré après mon retour. « (Mai 1660.)
John Milton. — Le puritanisme était tombé, croyait-on, pour ne jamais se relever. En tant qu'expérience politique, il avait inspiré un dégoût et une lassitude universelle, et son système religieux avait produit dans la nation la plus violente révolte morale que l'Angleterre ait jamais ressentie. Mais le puritanisme était loin d'avoir disparu ; il ne fit que grandir au milieu des épreuves. Rien ne nous fait mieux comprendre son influence, depuis la chute de la République, que de penser aux deux grandes œuvres qui représentent depuis trois siècles l'esprit du puritanisme sous sa forme la plus haute et la plus noble : je veux parler du plus populaire des livres religieux, le Voyage du pèlerin [Pilgrim's progrcss) , et du plus répandu des poèmes anglais, l'épopée du Paradis perdu [Paradise losl).
Milton avait eu à lutter pendant la guerre civile contre les presbytériens et les royalistes, au nom de la liberté civile et religieuse, de la liberté sociale et de la presse. Plus tard, il devint secrétaire latin du Protecteur, malgré sa cécité provoquée par des excès de travail. A la Restauration, il était, aux yeux des royalistes, le plus odieux de tous les survivants de la République, car il avait écrit la Défense du peuple anglais, pour justifier aux yeux de l'Europe l'exécution de Charles I". Le Parlement donna l'ordre que ce livre fût brûlé par la main du bourreau, et Milton luimême eut à subir quelques mais de prison, et se trouva, après avoir été relâché, exposé aux menaces de mort des Cavaliers fanatiques. A la ruine de sa cause s'ajoutèrent encore ses propres malheurs : la faillite du notaire
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qui avait entre ses mains la majeure partie de sa fortune, et l'incendie de Londres qui le priva de presque tout ce qui lui restait. En avançant en âge, il se trouva réduit à une indigence relative, et se vit forcé de vendre sa bibliothèque pour subvenir à ses besoins.
Même parmi les sectaires qui partageaient ses opinions politiques, Milton se faisait remarquer par des idées religieuses tout à fait particulières ; il s'était peu à peu séparé de toute Eglise reconnue pour embrasser l'arianisme, et il avait cessé de suivre aucun culte. Son intérieur n'était pas heureux non plus ; la grâce et la charmante gaieté de sa jeunesse avaient disparu au milieu des pénibles labeurs d'une vie de maître d'école et des violences de la polémique. Il devint dur et exigeant en vieillissant ; ses elles, qui étaient obligées de lire à leur père aveugle dans des langues qu'elles ne pouvaient pas comprendre, se révoltaient contre cet esclavage. Mais la solitude et le malheur ne Grent que mettre en relief la grandeur morale de Milton. 11 était d'une simplicité vraiment digne de tout respect pendant les dernières années de sa vie. Chaque matin il écoutait la lecture d'un chapitre de la Bible en hébreu, et après quelques minutes de' méditation silencieuse, il poursuivait son travail jusqu'au milieu du jour; il passait alors une heure à la promenade, puis il jouait encore pendant une heure de la viole ou de l'orgue, pour reprendre ensuite ses études. La soirée se passait en causerie avec des visiteurs et des amis.
Malgré l'isolement et l'impopularité du vieux puritain, il avait pour lui un avantage qui faisait de Bunhill-Fields un lieu de pèlerinage pour les beaux esprits de la Restauration : il était le dernier des poêles du temps d'Elisabeth. Il avait pu voir Shakespeare, pendant un des séjours que celui-ci fit à Londres, après s'être retiré à Stratford ; le grand dramaturge passait par Bread street pour aller à la Sirène, oij il luttait d'esprit et d'humour avec les habitués. Il avait été le contemporain de Webster, de Massinger, de Herrick, de Crashau; son Cornus et son Arcadie avaient rivalisé avec le Berger amoureux et les autres masques de Ben Jonson. C'est pourquoi Dryden regardait avec respect le poëte aveugle vêtu de noir, assis dans cette chambre tapissée d'une tenture verte tout usée, ses longs cheveux châtains encadrant comme autrefois une figure calme et sereine, encore belle malgré les années, aux joues délicatement colorées et aux yeux clairs qui paraissaient avoir conservé leur regard. Devenu célèbre depuis quinze ans, pour son malheur plus que pour son bonheur, par ses œuvres en prose, il ne s'était manifesté comme poëte, depuis le Cornus, que par quelques rares sonnets. Ce fut dans sa vieillesse, accablé j)ar les infirmités, en sentant la cause qu'il aimait foulée aux pieds par des hommes aussi vils que les monstres du Cornus, que le génie de Milton se réfugia dans le grand poème qui n'avait cessé de hanter son imagination pendant ces années de silence.
Le Paradis perdu (1667). — Au retour de ses voyages d'Italie, Milton parla de son dessein de « faire un ouvrage d'un genre nouveau. Il ne serait pas improvisé dans la fougue de la jeunesse ou les fumées du vin, comme ces vers qui coulent à flots de la plume d'un vulgaire poëte erotique ou d'un versificateur parasite en délire ; il ne serait point placé sous l'invocation de dame Mémoire et de ses filles les Sirènes. Il le composerait après avoir prié dévotement cet Esprit d'en haut, qui nous donne l'intelligence et la parole, et envoie un séraphin, avec le feu sacré de l'autel, toucher et purifier les lèvres de ceux qu'il choisit pour chanter ses louanges " . Milton fut un de ces poètes privilégiés. Sept ans après la Restauration parut le Paradis perdu (1667); quatre ans plus tard (I67I), le Paradis reconquis et la tragédie de Samson [Samson Agonisles), dont la sévère grandeur de style nous rappelle le poêle lui-même tombé comme Samson a dans des temps mauvais, au milieu d'hommes méchants et corrompus, plongé dans les ténèbres et entouré de dangers « .
Malgré la beauté de ces deuv dernières œuvres, elles furent éclipsées par le Paradis perdu. Le génie de Milton s'y révèle tout entier. On y trouve la force d'invention,, l'éblouissante fantaisie, la hardiesse d'inspiration des poètes du temps d'Klisabelh, unies cà cette j)erfection de forme dont il avait trouvé le modèle dans les littératures de la Grèce et de Rome ; on y trouve aussi la sublimité de conception, l'élévation de style qu'il devait à ce magnifique récit biblique « de la j)remière désobéissance de l'homme qui" a mangé le fruit de l'arbre défendu, dont la saveur mortelle a fait régner la mort et le péché dans le monde w. C'est seulement en songeant aux multiples éléments dont ce poëme est formé, que nous réalisons la puissance du génie qui les a fondus pour en faire un tout parfait ; aussi est-ce à peine si nous reconnaissons les lignes un peu vagues de la légende hébraïque au milieu des vers splendides et harmonieux de Milton ; le rigide idéalisme de Genève s'y trouve revêtu de tontes les magnificences du style de la Renaissance. S'il y manque l'aimable. fantaisie de Spenser et quelque chose de cette ivresse charmante d'imagination qui entraînait les premiers auteurs dramatiques de la Renaissance, et qui rend leurs conceptions si vivantes, nous admirons à la place le plus beau modèle de perfection classique offert par la littérature anglaise.
Mais nous n'avons pas ici à nous occuper de la valeur littéraire du Porarfw perdu. Il a une grande importance historique; c'est l'épopée du puritanisme, dont le sujet consiste dans ce problème du péché et de la rédemption, de la lutte entre le bien et le mal, sur lequel les puritains méditaient dans les sombres heures de tristesse. La prodigieuse puissance de concentration morale des puritainsavait déjà transformé en personnages réels les abstractions spirituelles avant que Milton leur eût donné la vie dans ses personnages du Péché et de la Mort. C'était aussi une tendance puri-