‹ Histoire du peuple anglaisChapitre 51 sur 205 · LE PARADIS PERDU · texte numérisé non relu

LE PARADIS PERDU

taine de personnifier toutes. les différentes formes du mal en un seul Cl être n , un corps de péché ; la haine intense du péché en exagérait la puissance et la grandeur ; c'est à ces sentiments que nous devons le Satan de Milton. La grandeur de l'idéal des puritains ])endant cette longue lutte pour le hien et la justice, si souvent incertaine, la noblesse de caractère qu'ils montrèrent dans cette lutte, la puissance des passions bonnes ou mauvaises mises en jeu, les discussions, les batailles et les complots au milieu desquels avaient vécu les Anglais pendant une vingtaine d'années, l'éloquence entraînante et les ambitions démesurées que la guerre avait développées, tout cela laissa son empreinte sur le Paradis perdu. On retrouve ce que le puritanisme a de meilleur et de plus élevé dans ce poëme si beau et si noble, d'une inspiration à la fois si pure et si grandiose, on a été réalisée d'une manière si parfaite une si magnifique conception. Dans ses élans les plus hardis, Milton est calme et maître de lui-même ; sa touche est d'une parfaite justesse; qu'il passe du ciel à l'enfer, qu'il nous parle de la salle où Satan tient conseil ou de la tendre entrevue d'Adam et d'Eve, son style est d'une fermeté et d'une égalité merveilleuses.

A côté de ces beautés supérieures qu'il doit à rinflucnce puritaine, l'esprit de secte y a aussi laissé ses traces. Xous y remarquons une absence presque pénible de cette sympathie délicate et subtile, de cette humanité large et généreuse, de ce sentiment du mystère spirituel, de ces doutes obstinés sur les choses invisibles qui font la grandeur d'un Shakespeare. Milton, qui a choisi pour sujets les plus effrayants mystères qui aient jamais tenté le cerveau d'un poète, ne se sent jamais troublé. En vain cherchons-nous ce fond ténébreux du vaste inconnu que l'on sent derrière les personnages d'Eschyle ; la désobéissance de l'homme et le plan de la rédemption dans l'histoire de l'humanité y sont exposés aussi clairement que dans un discours puritain. Dieu le Père n'est plus, comme le fait remarquer ironiquement Pope, « qu'un théologien de collège » . Milton, qui, dans ses premiers poèmes, avait arrangé et embelli la nature, invente un ciel et un enfer à sa fantaisie daus le Paradis perdu. Ses grandes figures d'ange ou d'archange, Satan et Bélial, sont colossales, mais très-nettes; il n'y a rien là de la large communion avec l'humanité qui fait le charme de Chaucer et de Shakespeare. Au contraire, nulle part l'individualité puritaine n'est aussi absorbante que chez Milton; il laisse son empreinte sur toutes ses créations ; nous entendons sa voix dans chaque vers de son poëme. La froide et sévère conception de la vertu morale qui règne dans tout l'œuvre, la manière purement intellectuelle dont le poëte décrit la beauté (car la beauté d'Eve est une beauté qu'aucun mortel ne peut aimer) appartiennent en propre à Milton. Ses personnages ont le stoïcisme concentré et la dignité du vieux puritain; Adam ne jette pas un seul cri d'angoisse lorsqu'il est. chassé du paradis, Satan souffre en

s'enveloppant d'un silence dédai^jneux. C'est à cet excès de concentration que nous devons cet étrange manque d' « humour • qui caractérise les puritains en général, et qui a empêciié Milton de corriger les touches un peu grotesques qui détonnent au milieu de la sublimité du poëme. C'est aussi à son puritanisme qu'il faut attribuer l'absence chez lui de tout génie dramatique. Jamais poëte ne se montra plus dépourvu du don de créer des caractères, de faire parler et agir chaque personnage d'une manière variée et logique, de s'oublier soi-même pour ne penser qu'à ses créations.

Le licenciement de l'armée (1668). — Le poëme de Milton était l'épopée d'une cause perdue. Le titre seul du Paradis perdu disait ses espérances perdues, ce rêve du royaume des saints qui s'était évanoui en fumée. Le paradis fut perdu une seconde fois lorsque la nouvelle armée, qui incarnait le courage et les espérances des puritains, mit bas les armes. Pendant sa marche triomphale sur Londres, Charles II passa les soldats en revue à Blackheath. Trahis par leur général Monk, abandonnés par leurs chefs, entourés par la nation en armes, les anciens compagnons de Cromwell gardèrent un sombre silence qui effraya le Roi lui-même, malgré sa frivolité. Mais aucune des victoires de l'armée ne fut plus glorieuse que celle qu'elle remporta sur elle-même. Tranquillement, sans lutte, ces hommes s'inclinèrent devant l'insondable volonté de Dieu; ces fermiers et ces commerçants qui avaient taillé en pièces la cavalerie de Rupert à Xasaby, dispersé à VVorcester l'armée « des étrangers ') , qui avaient réduit à une fuite désespérée ce souverain « revenant maintenant jouir en paix de ses biens » ; ces soldats qui avaient renouvelé au delà des mers les triomphes de Crécy et d'Azincourt, qui avaient soumis le Parlement, conduit un roi au tribunal, puis à l'échafaud, donné des lois à l'Angleterre et terrifié Cromwell lui-même, redevinrent fermiers et commerçants, et ne se distinguèrent désormais de leurs confrères que par leur sobriété et leur activité. Le puritanisme désarma en même temps qu'eux; les sectaires renoncèrent à bâtir par force et violence le royaume de Dieu; ils se contentèrent d'une œuvre meilleure : l'établissement d'un royaume de justice dans le cœur et la conscience des hommes. C'est à cette heure de la défaite que commence leur véritable triomphe. Après les orgies de la Restauration, on découvrit que rien de ce qui était digne de subsister dans l'ouvrage du puritanisme n'était détruit. Les scandales de Whitehall, le scepticisme et la débauche des courtisans, la corruption des hommes d'État, n'empêchèrent pas la masse de la-nation de rester, grâce à l'influence puritaine, honnête, sérieuse, sobre dans sa vie et sa conduite, et inébranlable dans son amour du protestantisme et de la liberté. Dans la révolution de 1688, le puritanisme accomplit l'œuvre de liberté politique qui avait échoué en 1642. Avec Wesley et le réveil du dix-huitième siècle, il

LE LICENCIEMEXT DE l'ARMÉE (1668). 159

réalise la réforme religieuse que ses premières tentatives avaient retardée d'une centaine d'années. Peu à peu, il introduit le sérieux et la décence dans la société, la littérature et la politique de l'Angleterre. Toute l'histoire du développement de l'esprit anglais depuis la Restauration, au point de vue moral et spirituel, se confond avec l'histoire du puritanisme.

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