LE « VOYAGE DU PELERIX
coup de peine cà vivre; quelques-uns ne se nourrissaient que de pain noir et d'eau, beaucoup ne recevaient que de huit à dix livres par an pour soutenir leurs familles; aussi se passait-il quelquefois six semaines sans qu'ils eussent un morceau de viande sur leurs tables ; c'est à peine si leurs honoraires suffisaient à leur donner du pain et du fromage. L'un d'eux labourait pendant les six jours de la semaine et prêchait le jour du Seigneur; un autre était obligé de couper du tabac pour gagner sa vie. > Mais la pauvreté était la moindre de leurs souffrances ; les comédiens se moquaient d'eux sur la scène, et ils étaient constamment hués dans les rues par la populace. » Beaucoup de ces pasteurs, craignant d'abandonner leur ministère après avoir été consacrés, prêchaient à ceux qui voulaient les entendre dans les champs et dans les maisons privées, jusqu'à ce qu'on les eût saisis et jetés en prison, où plusieurs d'entre eux périrent. Ils étaient excommuniés par la cour ecclésiastique et frappés de lourdes amendes pour n'avoir pas suivi le culte anglican ; des espions faisaient métier de découvrir les réunions qu'ils tenaient à minuit. » AUeyn, auteur d'une brochure très-connue, intitulée : Appel aux incrédules, mourut à trente-six ans, à la suite des souffrances qu'il avait endurées à la prison de Taunton ; Vavasoux Pouell, l'apôtre du pays de Galles, passa les onze premières années qui suivirent la Restauration, enfermé successivement à Shrewsbury, <à Southsea et à Cardiff, et finit par mourir dans la prison de Fleet ; enfin, John Bunyan languit pendant douze ans dans la prison de Bedford.
Le Voyage du pèlerin. — Mous avons déjà vu par quelle crise d'exaltation Bunyan avait passé pendant sa jeunesse. Hanté depuis son enfance par des visions et des voix du ciel, il luttait sans cesse, écrasé par le sentiment de ses péchés, que des maladies et des dangers, auxquels il échappa comme par miracle, n'avaient fait que rendre plus douloureux et plus profond. Mais malgré les troubles de sa conscience, sa vie était irréprochable ; son admission à dix-sept ans dans les rangs de l'armée de Croniwell prouve la bonne réputation dont il jouissait et l'austérité de ses mœurs (1641). Deux ans après, la guerre civile avait pris fin, et Bunyan épousa une femme pieuse, aussi jeune et aussi pauvre que lui. Leur misère était telle qu'ils avaient à peine une cuiller et une assiette pour eux deux ; et peut-être cet absolu dénùment augmentait-il encore les inquiétudes et l'abattement du jeune chaudronnier. Sa femme faisait tout son possible pour le consoler, lui rapprenant à lire et à écrire (car il avait beaucoup oublié depuis le temps de l'école), et lisant avec lui deux petits livres d'édification qui formaient toute sa bibliothèque. Mais son àme Imaginative s'onténébrait de plus en plus. « Je me promenais un jour jusqu'à la ville voisine « , nous raconte-t-il, « et là, je m'assis sur un banc dans la rue et me mis à réfléchir profondément sur l'état effrayant de mon
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àme; après avoir longtemps médité, je levai la tète, et il me sembla que le soleil qui brillait dans les cieux me refusait la lumière, et que les pavés mêmes des rues et les tuiles des maisons se liguaient contre moi. Je vis qu'ils s'unissaient tous pour me cbasser du monde. Ils m'avaient en horreur, et moi, je pleurais d'être au milieu d'eux, parce. que j'avais péché contre le Seigneur, Oh ! combien la moindre créature était alors plus heureuse que moi ! car elles pouvaient toutes rester fermes en leurs lieux ; moi, j'étais errant et perdu ! "
KnGn, après plus de deux ans d'une lutte acharnée (1653), les ténèbres se dissipèrent ; Bunyan se sentit converti et délivre du fardeau du péché. Il se joignit alors à une église baptiste à Bedford et devint, quelques années plus tard, célèbre comme prédicateur. Il n'avait pas été consacré aupastorat; aussi ses prédications, sous Olivier Cromuell, étaient-elles illégales et« portaient-elles ombrage» , nous dit-il, u aux docteurs et prêtres du comté " ; mais il put continuer son ministère presque sans opposition jusqu'à la Restauration. Six mois après le retour du Roi, il fut jeté dans la prison de Bedford, pour avoir prêché dans des réunions non autorisées, et, sur son refus de promettre de ne plus recommencer, on le garda enfermé pendant douze ans, La prison était pleine d'individus arrêtés pour les mêmes causes que lui, au milieu desquels il continuait son ministère, gagnant sa vie en faisant de la passementerie et trouvant sa consolation dans la lecture de la Bible, dans le Livre des Martyrs et dans l'usage des plumes et de l'encre qu'on lui avait permis d'avoir en prison.
Il était encore dans la force de l'âge (il n'avait que trente-deux ans lorsqu'il fut enfermé) ; son inaction et sa séparation d'avec sa femme et ses enfants lui semblaient dures à supporter : a L'absence de ma femme et de mes pauvres enfants r, , dit-il avec une touchante simplicité, " m'a été aussi douloureuse que si l'on m'arrachait la chair des os, non-seulement parce que je suis trop attaché à ces précieux dons de Dieu, mais aussi parce que je pensais souvent aux privations, à la misère et aux besoins qui accablaient ma pauvre famille ; si j'allais venir à leur manquer, surtout à ma malheureuse fille aveugle qui me tient de si près au cœur ! Oh! la pensée des souffrances qui pouvaient fondre sur ma pauvre enfant me brisait parfois le cœur ! Pauvre enfant, pensais-je, que de douleurs pour toi, en réserve, dans cette vie! Tu seras obligée de mendier, exposée aux mauvais traitements, au froid, à la faim, au plus complet dénûment, à mille maux, toi qu'aujourd'hui je voudrais préserver du moindre souffle de vent, r, Mais la souffrance ne brisa pas son énergie, et Bunyan trouva dans l'activité de sa plume une compensation à la tristesse de cette étroite captivité ; traités de controverse, poèmes, méditations^ la Grâce abondante et la Sainte Cité se succédèrent rapidement. C'est dans sa prison qu'il écrivit la première et la plus belle partie de son Voyage du pèlerin (1670-71). Aucun livre ne nous fait mieux comprendre quelle force