LA POLITIQUE DU ROI
enfin, dans sa jeunesse, Lucy VI alters avait rendu Charles père d'un fils qu'il éleva à la pairie sous le nom de duc de Monmouth, et qui a donné naissance à la famille des Buccleugh. Mais Charles ne se contentait pas de ces maîtresses reconnues ni d'une seule espèce de plaisir; lej"eu et le vin l'aidaient à passer agréablement son temps lorsqu'il no pouvait ni s'amuser avec ses favorites, ni parier à Ncwmarket. Jamais il ne ressentit le moindre remords ni le moindre sentiment de honte. «Il ne pouvait croire » , disait-il, " que Dieu condamnât l'homme au malheur éternel pour s'être un peu amusé et avoir fait l'école buissonnière ici-bas. » D'ailleurs, il était cuirassé contre la honte par sa cynique incrédulité dans la vertu humaine, qu'il regardait comme un artifice des hypocrites pour en imposer aux sots, et il ne croyait pas plus à l'honneur des hommes qu'à la chasteté des femmes. Le sentiment de la reconnaissance n'existait pas pour lui, persuadé qu'il était du mobile égoïste de toutes les actions des hommes ; et bien que des soldats fussent morts pour sa cause et que des fenunes eussent risqué leur vie pour lui, " il n'aimait personne et ne croyait pas qu'on pût l'aimer r: . Mais s'il était incapable de gratitude pour les bienfaits, il ne gardait jamais la moindre rancune des offenses. Insensible à la haine comme à l'amitié, il n'avait conservé pour ses semblables qu'une sorte de mépris ironique.
La politique du Roi. — Les Anglais ne pouvaient croire que la liberté fùl le moins du monde menacée par un voluptueux et un désœuvré comme Charles II. C'est ce qui faisait la force du Roi. Il n'avait aucun goût pour le despotisme des Stuarts, ses prédécesseurs, et il était trop intelligent pour ne pas rire des théories de son grand-père sur le droit divin; son indolence lui rendait intolérable, d'ailleurs, la seule pensée d'une autorité absolue comme celle de Charles I" ; il avait trop le sentiment du ridicule pour attacher la moindre importance aux pompes de la royauté, et il était trop bon enfant pour jouer au tyran. -< Il dit un jour à lord Essex n , raconte Burnet, « qu'il ne se souciait pas de ressembler à un sultan entouré de muets armés de sacs et cordons pour étrangler ses ennemis, mais qu'il ne se regarderait pas comme roi tant que des individus réunis en assemblée s'occuperaient de ses affaires et éplucheraient ses comptes et les actes de ses ministres. Un roi qu'on peut contredire, et dont les ministres peuvent être cités à comparaître devant les Chambres, n'est roi que de nom. n En d'autres termes, il n'avait aucun plan arrêté de gouvernement absolu, mais il voulait administrer son royaume avec toute l'indépendance possible ; pendant toute la durée de son règne, il ne cessa pas un instant de poursuivre le même but. Il le poursuivait d'une manière si irrégulière et si détournée qu'il était aussi difficile de le démasquer que de le combattre.
Dès que l'opposition devenait trop forte, il cédait ; si la nation exigeait
196 • CHARLES 11 (1C6--1673)
un changement de ministres, le Roi les destituait ; dès qu'on se mettait à crier contre la Déclaration d'indulgence, il la retirait. Le peuple affolé demandait-il des victimes au moment du complot papiste, Charles II lui en jetait en pâture jusqu'à satiété complète. Il savait céder et attendre, aussi bien que, le danger passé, reprendre immédiatement l'exécution de ses projets. II était surtout résolu à ne pas recommencer ses voyages à l'étranger ; il ne voulait pas tomber dans l'erreur qui avait causé la chute de son père et se mettre en lutte contre le Parlement ; aussi s'efforça-t-il de vivre en bonne intelligence avec les deux Chambres jusqu'à ce qu'il fut devenu assez fort pour faire tourner la querelle à son profit. Il traitait les lords avec cette aisance familière qui enlevait toute gravité à leur opposition. u Leurs débats m'amusent » , disait-il de son air indolent, et il restait près du feu à bavarder pendant que les pairs se répandaient en invectives contre ses ministres; et même, lorsque Shaftesbury se laissait aller à d'ignobles plaisanteries sur la stérilité de la Keine, Charles II riait plus haut que tous les autres. Des courtisans se trouvaient chargés de la « secrète direction «des Communes ; des propriétaires campagnards, ouvertement hostiles au nouveau régime, étaient conduits dans le cabinet du Roi pour lui baiser la main et entendre l'amusant récit de sa fuite après U'orcester ; on essayait de corrompre les plus obstinés, et lorsque corruptions, flatteries, séductions de toutes sortes, avaient été inutiles, Charles abandonnait la partie et attendait une meilleure occasion.
Pendant ce temps, il cherciiait à réunir les débris de l'ancien pouvoir royal encore subsistants, et à profiter de toutes les ressources nouvelles qui s'offraient à lui. Impuissant à ruiner en Angleterre l'œuvre du puritanisme, il pouvait au moins la détruire facilement en Ecosse et en Irlande. Avant la guerre civile, ces deux royaumes avaient servi à mettre un frein aux excès des partisans de la liberté en Angleterre; aussi, en ne tenant aucun compte de l'union établie par la Protection et le Long Parlement, (Charles espérait-il se servir encore des Ecossais et des Irlandais pour tenir les Anglais en échec. Il était soutenu dans cette œuvre de réaction par Clarendon et les loyalistes constitutionnels qui, d'un côté, avaient horreur des changements introduits par leurs adversaires politiques et, de l'autre, craignaient de voir les Irlandais et les Ecossais former dans le Parlement anglais un parti aveuglément soumis à la couronne. Cette mesure, qui semblait pour le moment leur rendre une partie de leur indépendance, fut tout d'abord très-populaire dans les deux royaumes ; mais on ne tarda pas à en comprendre les tristes conséquences. En Ecosse, le Covenant fut immédiatement aboli, et le nouveau Parlement indigène, réuni à Edimbourg, surnommé bientôt le Parlement ivre, surpassa les actes les plus extravagants des cavaliers anglais en annulant en* un seul décret toute l'œuvre de ses prédécesseurs pendant les vingt-huit dernières années. Tout le système ecclésiastique de l'Ecosse s'éci'oula : Cromvpell avait