CHAPITRE IV
Shaftesbury. — L'homme qui ressentit le plus vivement la perûdie du Roi fut sans contredit le chancelier Shafteshury. Ashley Coopcr s'était piqué toute sa vie de lire dans l'àuic de ceux qui l'entouraient et d'avoir un instinct politique d'une rare pénétration qui l'avertissait à l'avance de tout ce qui allait arriver. Sa confiance en lui-même était prodigieuse. Tout jeune encore, presque enfant, il avait arraché son patrimoine aux mains de tuteurs avides, en faisant hardiment appel à X'oy, alors procureur général. En commençant ses études à l'Université d'Oxford, il avait soulevé les nouveaux venus contre les coutumes vexatoires imposées par les anciens de son collège, et réussit à les faire abroger. A dix-huit ans, il était membre du Court Parlement, et, dès le début de la guerre civile, il prenait parti pour le Roi ; au moment des brillants succès de l'année royale, il eut le pressentiment de la ruine de Charles I", et, passant du côté des parlementaires, il s'attacha à Cromuell et devint membre du conseil d'Ktat. Une disgrâce passagère, pendant les dernières années du protectorat, lui inspira une haine profonde contre ce régime, et il en hâta la chute. Nous avons déjà vu de quelles amères invectives il accabla le protecteur, après sa mort, ses intrigues avec Monk et la part active qu'il prit au retour du Roi. Charles le récompensa de ses services en lui accordant la pairie et le premier rang dans le conseil royal. Ashley était alors âgé d'une quarantaine d'années : cet homme, qui avait été connu, pour se servir des expressions méprisantes de Dryden, comme la plus enrouée cornemuse de la troupe glapissante, une fois devenu conseiller de Charles II, parut se jeter dans la débauche avec une frénésie qui étonna son maître lui-même. Comme il laissait un jour échapper devant lui une plaisanterie obscène : ;t Savez-vous que vous êtes le plus vilain chien de tout le royaume? n lui
' Sources : Outre les ouvrages .précédemment cités, voyez la Vie de Shaftesbury, par M. Cliristie, apologie assez habile de la conduite de ce ministre, qui jette un jour nouveau sur la politique du parti whig pendant cette période. Voyez aussi les Lettres et discours de Shaftesbury , publiés par M. Christie.
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dit Charles II en riant. — u Parmi vos sujets, Sire " , répondit Shaflesbury sans hésiter, « c'est possible. "
Cette légèreté de mœurs n'était qu'un masque. Sobre par tempérament et par habitude, sa mauvaise santé lui rendait tout excès impossible. On découvrit bientôt que le courtisan, qui flânait dans les boudoirs de lady Castlemaine, buvait et faisait assaut de bons mots avecSedley et Buckingham, était un homme d'affaires, plein de talent et d'activité. Pepys s'étonnait, trois ans après la restauration, « que Shaftesbury pût être à la fois un homme d'Etat et un homme adonné aux plaisirs et à la dissipation » , et ses rivaux lui enviaient cette souplesse d'esprit qui lui permettait de traiter les questions financières les plus ardues et d'amuser le Roi par ses spirituelles saillies. Même à la fin de sa vie, sa prodigieuse faculté de travail arrachait des éloges à ses adversaires. Uryden reconnaissait sa promptitude dans les affaires, son abord aimable et facile, et il s'étonnait» de cette incessante activité qui refusait ta un corps vieilli un repos si nécessaire » . Cette activité était d'autant plus merveilleuse qu'il avait une santé déplorable. L'n accident arrivé dans sa jeunesse lui avait laissé une incurable débilité qu'on devinait aux rides de sa longue figure pâle et au tremblement nerveux qui secouait sa frêle enveloppe. Son àme de feu usait ce « corps de pygmée » , mais la faiblesse et la douleur ne parvinrent pas à aigrir son caractère. Ashley eut à subir des attaques plus violentes qu'aucun autre homme d'Etat anglais, à l'exception de Walpole; mais Burnet, qui ne l'aimait pas, avoue qu'il ne répondit jamais à ses adversaires par une parole amère ou irritée; même dans ses rispostes souvent assez vives, il montrait plus de bonne humeur que d'àpreté : « Quand donc cesserez-vous de prêcher? " lui murmurait un jour avec humeur un évêque, pendant un de ses discours à la Chambre des lords. — « Lorsque je serai évêque, monseigneur r. , répondit-il en riant.
Politique de Shaftesbury. — Ashley était supérieur cà ses contemporains non-seulement par sa merveilleuse activité et son habileté, mais aussi par son dédain de tout avantage personnel. Dryden, toujours à l'affût des faits défavorables au chancelier, reconnaît sa parfaite intégrité. Comme chef politique, sa position nous paraît étrange. En religion, c'est à peine s'il croyait en Dieu ; il avait une vague idée " qu'après la mort les âmes vont dans les étoiles » , et il vivait en libertin. Ce déiste débauché représentait cependant, comme nous l'avons dit, dans le conseil royal, les presbytériens et les non-conformistes : il se montrait l'avocat ardent et inébranlable de la tolérance, mais pour des motifs purement politiques. Il comprit que la persécution ne servirait qu'à éloigner encore les dissidents, à désunir les protestants et à les livrer à la merci de leurs adversaires. Mais il vit aussi qu'en raison de l'état des esprits en Angleterre depuis la Restauration, la politique royale pouvait seule imposer cette