LE DESPOTISME ROYAL
On lui avait refusé des subsides, il s'obstina à lever des impôts illégaux; trouvant leur revenu insuffisant, il remit en vigueur une mesure exceptionnelle, que Wolsey lui-même, au faîte de son pouvoir, avait été forcé d'abandonner. Le conseil royal envoya des lettres à chaque propriétaire foncier demandant qu'on accordât des bénécolences ou prêts d'argent au gouvernement. La plupart des lettres restèrent sans réponse. Pendant les trois premières années qui suivirent la dissolution de 1614, les shériffs les plus zélés ne purent réunir plus de soixante mille livres, c'est-à-dire moins des deux tiers de la valeur d'un seul subside ; et quoique les remontrances des comtés de l'Ouest eussent été réduites au silence par les violentes menaces du conseil, deux d'entre eux, le Herefordshire et le Staffordshire, n'envoyèrent pas un sou au Trésor.
Le Roi eut alors recours, dans sa détresse, à des expédients qui creusèrent plus profondément encore l'abîme qui séparait désormais la Couronne de la petite noblesse. D'après un ancien privilège du moyeu âge, auquel Jacques avait refusé de renoncer, le Roi se trouvait investi du droit de tutelle sur tous les jeunes héritiers de l'aristocratie, et pouvait marier n son gré les héritières ; c'était pour lui un moyen commode d'extorquer d'énormes sommes d'argent. 11 avilit la noblesse par une fructueuse vente à l'encan des sièges de la Chambre des lords ; parmi les quatre-vingt-dix pairs laïques qui siégeaient à l'avènement de Charles \", la plupart n'avaient pu obtenir cette dignité sous son prédécesseur qu'à beaux deniers comptants. C'est par ces moyens détournés que Jacques espérait reculer de jour en jour le moment critique où il faudrait convoquer de nouveau le Parlement, le seul corps de l'État qui pût mettre un frein à ses tendances despotiques. 11 y avait cependant un autre corps constitué dont les traditions étaient assez fortes, non pour arrêter, mais au moins pour enrayer cette réaction absolutiste : la magistrature. Les jurisconsultes s'étaient montrés jusqu'alors les plus dociles et les plus complaisants de tous les sujets de la Couronne : pénétrés d'un respect superstitieux pour les précédents, de ceux des temps de liberté comme de ceux des temps de tyrannie, ils avaient soutenu Jacques lorsqu'il réclamait le droit d'établir des droits de douane ou même de lever des bénévolences ; mais ils refusaient par contre d'approuver toute innovation. Ils avaient fait tout ce qui était possible pour restreindre la juridiction des cours ecclésiastiques et la renfermer dans des limites légales ; et lorsque Jacques affirma son droit d'être consulté sur toute décision judiciaire prise dans des causes où la prérogative royale était impliquée, ils repoussèrent timidement, mais fermement, cette prétention, déclarant qu'elle n'était autorisée par aucune loi. Jacques les appela dans son cabinet privé et les tança comme des écoliers; ils tombèrent à genoux, et tous, sauf un seul, promirent d'obéir à ses ordres. Sir Edward Coke, président de la Cour suprême, jurisconsulte éminent, connu pour son esprit étroit et son caractère
violent, mais aussi pour son respect scrupuleux de la légalité, refusa trèsnettement de céder au Roi. " J'agirai» , répondit-il, «en toute occasion, comme un juge doit agir. » Pour punir son insolence, on fit revivre une ancienne coutume, abandonnée depuis de longues années, qui permettait au souverain de disposer ta son gré des offices judiciaires, et Coke, qui avait été déjà exclu du conseil, fut révoqué de ses fonctions de président de la Cour suprême.
Aucun acte politique de Jacques ne semble avoir excité une aussi profonde horreur et une aussi violente indignation; on y vit l'intention formelle de faire de la justice un instrument de despotisme. C'était une atteinte portée au sentiment toujours grandissant du respect de la loi, comme les prodigalités et le libertinage de la cour étaient un outrage à la moralité publique. On épuisait le Trésor pour fournir à des mascarades et ta des orgies d'une splendeur inouïe; on prodiguait les terres et les joyaux à de jeunes aventuriers dont la jolie figure avait séduit le Roi. La cour d'Elisabeth avait, certes, été aussi immorale que celle dé son prédécesseur, mais les désordres îilors étaient au moins voilés d'une sorte de grâce aimable et chevaleresque; sous le règne de Jacques I", au contraire, rien ne rachetait l'ignoble grossièreté du Roi et de son entourage. Le fils de Marie Stuart était considéré, à tort, il est vrai, comme un ivrogne, et était soupçonné de vices auprès desquels l'ivrognerie est presque une vertu. On vit en pleine cour des acteurs, jouant des masques devant le Roi, rouler ivres-morts h. ses pieds. Un procès scandaileux nous montre des grands seigneurs et des fonctionnaires en relations intimes avec des astrologues, des charlatans et des empoisonneurs. Jacques ne rougit pas d'intervenir en personne auprès de la justice pour obtenir le divorce de iady Essex, la femme la plus débauchée de son temps, et d'assister k son mariage avec un de ses favoris.
Devant de pareils excès, l'ancien respect presque superstitieux des Anglais pour leurs princes disparut pour faire place à la haine et au mépris. Les acteurs se moquaient ouvertement du Roi sur le théâtre; madame Hutchinson dénonce et stigmatise les orgies de Whitehall en termes brûlants, qui rappellent Elie vomissant des imprécations contre les désordres de Jézabel. On ne savait ce que l'on devait mépriser le plus de l'immoralité de la cour de Jacques ou de la honteuse faiblesse de son gouvernement. Jusqu'alors le conseil royal, composé non-seulement de ministres, mais aussi de grands seigneurs et des principaux officiers de la Couronne, avait contribué, h. défaut du Parlement, à tenir en échec le despotisme monarchique, même sous un despote comme Henri VIII ; mais à la mort de Robert Cecil, fils de Rurleigh, légué par Elisabeth à son successeur, qui l'avait fait comte de Salisbury çn récompense de son zèle ta lui assurer le trône, toute l'autorité passa aux mains de Jacques, qui combla d'honneurs ses plus misérables favoris. Un page écossais, Robert Carr, fut fait