‹ Histoire du peuple anglaisChapitre 95 sur 205 · LE PREMIER MINISTERE A\GLAIS. 2G · texte numérisé non relu

LE PREMIER MINISTERE A\GLAIS. 2G

de n'accorder les subsides que pour un an, la Chambre des communes se trouva avoir en main l'autorité suprême dans l'Ktat. Il ne fut plus possible de suspendre les sessions ou de résister longtemps à sa volonté, car on n'aurait abouti qu'à la ruine du trésor, à la désorganisation de l'armée et de la marine et à l'interruption de tous les services publics. Mais, bien que la révolution constitutionnelle fût complète, le mécanisme administratif était loin de s'adapter aux nouvelles conditions de la vie politique. Quelque puissante que fût la volonté de la Chambre, elle n'avait pas entre ses mains la conduite des affaires publiques; les ministres qui en étaient chargés ne se considéraient pas comme les serviteurs des Communes, mais comme ceux de la couronne, et c'était le Roi qui leur donnait des directions et vis-à-vis de qui ils se regardaient comme responsables. Les Communes pouvaient forcer le Roi, par une mise en accusation ou par des moyens indirects, à changer un ministre qui contrariait leur volonté, mais aucune loi constitutionnelle ne les autorisait à le remplacer par un homme dévoué à leur politique. Cette situation donna à la Chambre basse des allures qui désespéraient Guillaume et ses ministres. Elle devint corrompue, jalouse du pouvoir, inconstante dans ses décisions et d'esprit factieux, comme il arrive à toutes les assemblées politiques qui ont conscience de leur force sans être modérées par le sentiment des difficultés pratiques et des responsabilités morales de la toute-puissance. Elle ne faisait que se plaindre de l'insuccès de la guerre, des souffrances de la classe commerciale, du mécontentement du clergé, et blâmait ouvertement la couronne et les ministres. Mais il eût été difficile de dire quelle politique, quelles mesures elle aurait préférées. Son humeur changeait à chaque instant, et Guillaume ne se faisait pas faute de s'en plaindre amèrement. La Chambre était sans chef reconnu, ignorante de la politique, et sans cette organisa-, tion qui peut seule permettre d'agir.

Rien ne prouva mieux le talent inné des Anglais pour la politique que le fait d'avoir trouvé la solution la plus simple et la plus efficace de ce problème qui semblait inextricable. L'honneur en revient à un homme dont le caractère était loin d'être honorable. Robert, comte de Sunderland, ministre à la fin du règne de Charles II et pendant presque tout le règne de Jacques II, n'avait conservé son poste qu'au prix d'une complaisance honteuse pour son maître, et par une feinte conversion au catholicisme; dès qu'il vit Jacques II perdu, il s'assura le pardon et la protection de Guillaume, en trahissant le maître auquel il avait sacrifié sa conscience et son honneur. Depuis la révolution, Sunderland n'avait songé qu'à échapper à l'attention publique en vivant retiré dans sa maison de campagne; mais, à ce moment de crise, il sortit de sa retraite pour mettre sa merveilleuse habileté au service du Roi. Il conseilla tout d'abord de reconnaître le nouveau pouvoir des Communes en choisissant les ministres exclusivement dans le parti le plus puissant de la Chambre basse. Jus-

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qu'alors aucun ministère, dans le sens moderne du mot, n'avait existe. Chacun des grands officiers de l'État, trésorier, secrétaire, garde des sceaux, avait été en théorie indépendant de ses collègues, chacun était «le serviteur du Roi » , et n'était responsahle que vis-à-vis de lui de la manière dont il s'acquittait de ses devoirs. Quelquefois il arrivait qu'un ministre, tel que Clarendon, s'élevait au-dessus des autres et donnait une direction générale au gouvernement; mais cette prédominance était toujours personnelle, jamais permanente, et, même dans ce cas, il y avait des collègues prêts à faire de l'opposition ou même à mettre en accusation l'homme d'Ktat qui leur portait ombrage. 11 arrivait souvent au Hoi de renvoyer un ministre sans pour cela consulter les autres ministres, et, bien loin de viser à l'unité ministérielle, Guillaume lui-même s'était efforcé de conserver dans le cabinet comme en dehors un parfait équilibre des partis. Sunderland avait formé le projet de remplacer ces ministres indépendants par des ministres choisis dans un même parti, représentant les mêmes idées, et liés ensemble par un sentiment de fidélité et de responsabilité vis- <à-vis de leurs coreligionnaires politiques. Ce plan non-seulement assurait une unité d'administration toute nouvelle, mais de plus donnait h la Chambre des communes une organisation qu'elle n'avait jamais eue. Les ministres, qui étaient les représentants de la majorité de la nation, devinrent les chefs naturels du Parlement, et surtout les petites factions se trouvèrent absorbées par les deux partis importants dont l'un était favorable et l'autre opposé au ministère; ainsi se trouvait résolu le problème qui tourmentait depuis si longtemps le Roi et les Communes. Les nouveaux ministres ne furent plus que de nom les sei-viteurs du Roi, et devinrent une commission executive représentant la volonté de la majorité de la Chambre des communes; elle pouvait être révoquée et remplacée par une autre , commission chaque fois que la balance politique penchait d'un côté ou de l'autre.

La Junte. — Telle fut l'origine du gouvernement représentatif qui a continué depuis Sunderland jusqu'à nos jours. Mais quoique Guillaume eût assez d'intelligence politique pour comprendre et adopter les plans de Sunderland, il ne se décida que pou à peu à « les mettre en pratique, et seulement à titre d'essai " . Malgré une sorte de réaction passagère, Sunderland était convaincu que la balance politique penchait du côté des whigs ; en effet, ils étaient non-seulement les représentants naturels des principes de la révolution, et partisans de la guerre, mais leur talent administratif et parlementaire les plaçait bien au-dessus de leurs adversaires. Ils reconnaissaient comme chefs un groupe d'hommes d'Etat auxquels leur union étroite d'actes et de pensées valut le nom de Junte. Russell, le plus éminont parmi eux, était le vainqueur de la Hougue ; on y voyait aussi John Somers, avocat que sa défense des sept évêques avait

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rendu célèbre ; lord Uharton, connu comme le plus retors et le moins scrupuleux des hommes de ce parti, et enfin Montagne, qui était en train de se faire la réputation du plus habile financier d'Angleterre. Cependant il est douteux, malgré tout, que Guillaume se fut jeté dans les bras d'un ministère purement whig, sans l'attitude des tories à l'occasion de la guerre continentale (IGOi).

La France était épuisée, et pourtant la guerre continuait toujours, et les alliés ne remportaient pas une seule victoire. En attendant, les corsaires français ruinaient le commerce anglais, et la nation souffrait de la constante augmentation des impôts. Les tories, toujours peu enthousiastes delà Sainte-Alliance, commençaient à désirer vivement la paix. Les whigs, au contraire, restaient partisans très-résolus de la guerre. Guillaume, qui attachait une importance particulière à la lutte contre la France, se décida petit à petit cà suivre le conseil de Sunderland. Montagne avait déjà facilité la continuation de la guerre en réalisant lo plan proposé par un Ecossais, William Paterson, pour la création d'une banque nationale. Cette Banque d' Angleterre (tel fut le nom de cette institution), tout en ayant un capital constitué comme toutes les autres banques, servit en fait à faciliter les emprunts d'Etat, en obtenant de la couronne la promesse de rembourser aux prêteurs leurs avances dès qu'ils le demanderaient. On ouvrit une souscription publique par un emprunt de 1,200,000 livres (trente millions de francs), elles souscripteurs de cet emprunt formèrent une Société entre les mains de qui tous les emprunts furent désormais placés. En dix jours, la liste des souscripteurs fut constituée. La découverte des ressources fournies par la richesse nationale révéla une source nouvelle de pouvoir, et la constitution de la dette nationale fut une garantie contre le retour des Stuarts, dont le premier soin eût été de répudier les engagements pris envers les créanciers de l'État. Cette manifestation du crédit public fortifia Guillaume au dehors, et lui permit d'exécuter pacifiquement le plan de Sunderland et de donner à son gouvernement l'unité d'action. Les ministres tories furent tous successivement remplacés par les membres de la Junte. Russell devint premier lord de l'Amirauté; Somers, garde des sceaux; Montague, chancelier de l'Echiquier, et Shi-ewsbury, secrétaire d'État (1695).

Avant même que ces changements eussent été complètement réalisés, on en sentit l'effet. Le ton de la Chambre se trouva complètement modifié. La majorité whig, solide, unie et bien disciplinée, vota docilement selon la volonté de ses chefs naturels, les ministres whigs de la couronne. Cette nouvelle situation permit à Guillaume de supporter les attaques auxquelles il fut en butte k la mort de la reine Marie (1694). Les tories crurent pouvoir le combattre plus aisément maintenant qu'il était seul. Mais le Parlement, que le Roi s'était rendu favorable en consentant enfin au Bill de triennalité, soutint énergiquemcnt le ministère; et cette fidélité fut récompensée

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par des succès sur le <;ontincnt. En 1695, l'Alliance remporta enfin un triomphe éclatant sur la France par la prise de \aniur. Guillaume profita de la victoire pour convoquer un nouveau Parlement, dont les membres se montrèrent décidés à continuer la jjuerre; mais ils n'étaient nullement un docile instrument entre ses mains. Ils le forcèrent à révoquer des dons exagérés de terres faits à ses favoris hollandais, et à. renvoyer ses ministres pour l'Kcosse qui soutenaient un absurde projet de colonisation écossaise dans l'isthme de Darien. Ils réclamèrent le droit de nommer les membres du nouveau Bureau de commerce établi pour régler toutes les affaires commerciales (1696). Ils repoussèrent un projet de censure de la presse, le dernier qui ait été proposé. Mais cette opposition n'avait rien de factieux. Le ministère était si fort que Montagne put résister au mécontentement universel causé par la réforme du cours des monnaie.^, dont la valeur était inférieure à leur valeur nominale. Kn dépit des embarras financiers causés par cette réforme, Guillaume fut en état de tenir la France en échec.

La fiïi de la guerre approchait. Louis XIV ne continuait à se battre que pour obtenir des conditions plus avantageuses, et bien que Guillaume fût persuadé que l'on ne pouvait traiter avec la France que l'épée à la main , il se montrait presque aussi impatient (|ue Louis d'obtenir la paix, et de pouvoir s'occuper de la succession d'Espagne que la santé chancelante du roi Charles H rapprochait de plus en plus. Ine négociation secrète entre Louis XIV et Guillaume III leva tous les obstacles que l'Empire et l'Espagne avaient suscités pour empêcher un accommodement, et la paix fut enlin signée à Hyswick, en octobre 1697. C'était, en somme , un triomphe pour Guillaume, malgré ses nombreux insuccès sur les champs de bataille. Toutes les victoires de la France étaient restées stériles en face de l'Europe coalisée ; et, pour la première fois depuis le temps de Richelieu, elle fut contrainte de consentir à une paix désavantageuse. Elle renonça, du côté de l'Empire, à toutes les conquêtes faites depuis le traité de Nimègue, à l'exception de Strasbourg. Louis rendit à l'Espagne le Luxembourg et tout ce qu'il lui avait pris dans les Pays-Bas durant la dernière guerre; enfin, le duc de Lorraine était rétabli dans ses Etats. Louis XIV se sentit surtout humilié d'avoir été obligé d'abandonner la cause des Stuarts et de reconnaître Guillaume comme roi d'Angleterre. La paix de Rysuick fut ainsi la ruine définitive de la conspiration formée entre Louis .\IV et les Stuarts, depuis le traité de Douvres, pour faire de l'Angleterre un pays catholique et vassal de la France. Elle fit plus encore, elle fit de l'Angleterre le cenlre du système d'équilibre européen.

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