LA SECONDE GRA\DE ALLIANCE
influence sur le Parlement. Monlague et Russell donnèrent leur démission, le ministère wigli tout entier dut se retirer; Somers et ses amis cédèrent la place à une administration composée de tories modérés, avec les lords Kochester et Godolphin à leur tête. Les quatorze mille hommes de l'armée furent réduits à sept mille. Guillaume, malgré ses instantes sollicitations, ne put faire revenir le Parlement sur sa décision de renvoyer la garde hollandaise. La marine, qui avait compté jusqu'tà quarante mille marins pondant la guerre, n'en conserva que huit mille.
Le second Traité de partage, conclu en 1700, montre combien les intentions paciGques de l'Angleterre étaient nuisibles aux projets de Guillaume. L'Espagne, les Pays-Bas et les Indes occidentales furent assignés au second fils de l'Empereur , l'archiduc Charles d'Autriche ; toutes les possessions espagnoles en Italie étaient accordées à la France, et le duc de Lorraine devait abandonner à Louis XIV son duché et recevoir en échange le Milanais. Dans le cas où l'Empereur persisterait dans son refus de signer le traité, la part de son fils reviendrait à un prince dont on taisait le nom, probablement le duc de Savoie.
La seconde Grande Alliance. — L'Empereur ne cessait de protester, mais cette protestation n'avait que peu d'importance, tant que Louis XIV et les deux grandes puissances maritimes restaient étroitement unies. L'irritation de l'Espagne n'avait pas plus de poids ; peu importait aux Espagnols qu'ils eussent comme roi un prince autrichien ou un prince français; mais leur orgueil se révoltait k l'idée du démembrement de la monarchie et de la perte des provinces italiennes. Le pauvre roi lui-même partageait l'indignation de ses sujets; aussi l'une des deux camarillas qui se disputaient autour de son lit de mort, lui arracha-t-elle un testament par lequel il léguait l'empire espagnol tout entier au duc Philippe d'Anjou, second fils du Dauphin et petit-fils de Louis XIV. Le traité de partage était si récent et le danger d'accepter ce legs si formidable, que Louis aurait eu de la peine à s'y résoudre s'il n'avait pas cru que les dispositions de l'Angleterre rendraient l'opposition de Guillaume tout à fait stérile. Jamais, en effet, l'Angleterre ne s'était montrée aussi hostile à toute idée de guerre; l'antipathie de la nation pour la politique de Guillaume était si universelle que beaucoup de gens a|)prouvaient ouvertement la conduite de Louis XIV. Personne, pour ainsi dire, en Angleterre, ne craignait l'avènement d'un jeune garçon qui, tout Français qu'il était, ne tarderait pas, croyait-on, à se transformer en Espagnol par la force des choses; on préférait beaucoup cette solution à l'excès de pouvoir qu'aurait donné à la France la cession des territoires mentionnés dans le dernier traité de partage « qui aurait fait, disait-on, de la Méditerranée un lac français, entravé le conmierce anglais dans le Levant et eu Amérique, et rendu la France formidable sur mer n . « Je suis navré jusqu'au fond de l'àme n ,
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écrivait Guillaume avec amertume, ^ de voir presque tout le monde se réjouir de ce que la France ait préféré le testament au traité. "
Étonné et irrité tout ensemble du manque de foi de son rival, il se voyait impuissant à l'en punir. En 1701, le duc d'Anjou entrait facilement à Madrid, et Louis XIV déclarait avec orgueil « que désormais il n'y avait plus de Pyrénées " . L'œuvre de la vie entière de Guillaume paraissait complètement anéantie. Il se sentait près de sa fin. La toux ne lui laissait aucun repos; ses yeux étaient cernés et sans regard, et il se sentait tellement affaibli qu'il pouvait à peine monter en carrosse. Cependant jamais il ne se montra plus grand. Son courage semblait croître avec les difficultés, et ses forces, qui avaient été brisées par les insultes des factions anglaises, se relevèrent par un suprême effort de sa volonté. Son esprit si élevé, si clairvoyant, discernait, à travers les difficultés passagères dues à la diplomatie française et aux agitations de son propre royaume, les grandes questions qui devaient déterminer plus tard un changement dans la politique européenne. Au dehors comme au dedans tout semblait tourner contre lui. Pour le moment, il n'avait aucune autre alliée que la Hollande, car l'Espagne était désormais unie à Louis XI V, et l'attitude de la Bavière divisait l'Allemagne et tenait l'Autriche en échec. L'électeur chargé de l'administration des Pays-Bas espagnols et sur qui Guillaume avait coujpté, s'était joint aux Français et avait proclamé le duc d'Anjou roi à Bruxelles (1701). En .^\ngleterre, le nouveau Parlement était rempli de tories résolument opposés à la guerre, et pressé par le ministère tory de reconnaître le nouveau roi d'Espagne, il se soumit pour suivre l'exemple des États Généraux de Hollande.
Il n'avait d'autre espérance qne dans les fautes oîi Louis XIV serait entraîné par son orgueil ; son attente ne fut pas trompée. On n'avait approuvé la décision du roi de France que parce qu'il avait déclaré vouloir laisser l'Espagne autonome sous son nouveau roi. Malgré leur violente hostilité, les vvhigs et les tories étaient d'accord sur deux points : empêcher les Français d'occuper les Pays-Bas et de toucher à l'ordre de succession établi par la révolution de 1688. Mais Louis, aveuglé par son orgueil, ne comprit pas la nécessité de se montrer modéré à l'heure du triomphe. Agissant au nom de son fils, il introduisit des troupes françaises dans les sept places fortes connues sous le nom de Barrière hollandaise, à Ostende et dans les ports de Flandre. Le Parlement, si pacifique qu'il fût, approuva la demande faite par Guillaume au roi de France de retirer ses troupes, et l'autorisa à conclure une alliance défensive avec la Hollande. En même temps, on blâmait la politique du Roi et l'on mettait en accusation les précédents ministres, Somers, Russell et Montagne (devenus pairs), pour leur participation aux traités de partage. Mais, en dehors même de la Chambre des communes, le sentiment national se réveillait à mesure que les desseins de Louis devenaient plus claii's. 11 refusa de rétablir la Bar-
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rièrc hollandaise, et une puissante escadre française se réunissait dans la Manche pour aider, à ce qu'on crut, un nouveau débarquement de jacobites, dont parlait une lettre adressée à Jacques II, qui fut interceptée et mise sous les yeux du Parlement. Les Communes elles-mêmes se laissèrent gagner par l'émotion générale. La flotte fut portée à trente mille hommes, l'armée cà dix mille; le comté de Kent envoya une remontrance contre la conduite factieuse des tories qui contrecarraient la politique du Roi, et pria la Chambre de voter des subsides au lieu de rédiger des adresses. Encouragé par ces signes certains du revirement de l'opinion publique, Guillaume envoya des troupes anglaises en Hollande et conclut un traité secret avec les Provinces-Unies pour arracher les Pays-Bas à la France, et pour les donner avec le Milanais à la maison d'Autriche comme contre-poids à l'influence française.
Cependant l'Angleterre presque tout entière désirait encore conserver la paix, lorsque Louis XIV, par un acte inattendu, l'obligea cà déclarer la guerre. Guillaume avait été reconnu roi au traité de Rysvvick, et la France s'était engagée formellement à défendre son trône contre toute attaque. Louis XIV, entrant à Saint-Germain dans la chambre on Jacques II allait rendre le dernier soupir, lui promit de reconnaître son fils à sa mort comme roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Cette promesse était dans le fait une déclaration de guerre; l'Angleterre, se levant comme un seul homme, accepta le défi. Louis venait de soulever une question qui n'était plus seulement une affaire de politique européenne, mais bien une question de vie ou de mort pour l'œuvre de la révolution ; le despotisme et la religion catholique allaient-ils être rétablis ou non en Angleterre par les armées françaises? Sur ce point, uhigs et tories ne faisaient qu'un. .Aucune voix ne s'était élevée en faveur de Jacques et de son fils, lorsque la mort du dernier enfant de la princesse Anne nécessita une nouvelle loi de succession (1701) qui écartait du trône non-seulement le soi-disant prince de Galles et une plus jeune fille de Jacques II, mais aussi la duchesse de Savoie, fille d'Henriette d'Orléans, catholique comme sa mère. On dut recourir aux descendants de Jacques I", dont la fille Elisabeth avait épousé l'Electeur palatin. Leur seul enfant survivant, Sophie, était la veuve de l'ancien Electeur de Hanovre, et la mère de l'Electeur régnant. C'est à Sophie et à ses héritiers protestants que la couronne fut dévolue. On déclara que tout souverain anglais devrait appartenir à l'Eglise établie. Il fut interdit aux futurs rois de quitter l'Angleterre sans une permission du Parlement, et aucun étranger ne put être admis aux emplois publics. L'indépendance de la justice fut garantie par une clause portant qu'aucun juge ne pourrait être destitué, sinon sur la demande du Parlement. Les deux principes que le Roi n'agit que par l'intermédiaire de ses ministres, et que les ministres sont responsables devant le Parlement, furent fixés par une
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prescription qui complétait le régime parlementaire fondé par le Bill des droits : toutes les affaires publiques durent être traitées dans le conseil privé, dont toutes les décisions devaient être contre-signées par tous ses membres. L'unanimité du sentiment national qui s'était déjà manifesté dans les actes du Parlement tory, se manifesta avec éclat dans l'accueil fait à Guillaume à son retour de la Haye, oij il venait de conclure une nouvelle grande alliance entre l'Empire, la Hollande et les Provinces- Tnies, juste récompense de sa patience et de son habileté pour l'entente universelle. Le Danemark, la Suède, le Palatinat, se joignirent bientôt à la coalition, ainsi que la plupart des Etats allemands. Le Parlement convoqué en 1702 par Guillaume, malgré ses tendances tories, répondit à son pressant appel en votant une levée de quarante mille hommes et d'autant de marins. Un bill d'attainder fut lancé contre le nouveau prétendant; les membres des deux Chambres et tous les fonctionnaires jurèrent de défendre les droits de la maison de Hanovre.
Mariborough. — Le Roi était déjà beaucoup trop affaibli pour se mettre à la tète de l'armée; aussi fut-il obligé de conlîer la direction de la guerre dans les Pays-Bas au seul Anglais qui se fut montré capable d'un grand commandement. John Churchill, comte de Mariborough, né en 1650, était le fils d'un gentilhomme cavalier du Devonshire, dont la fille était devenue, à la Restauration, maîtresse du duc d'York. La honte d'Arabella contribua, plus encore que la fidélité de son père, à faire obtenir au jeune Churchill un brevet dans la garde royale. Après cinq ans de service à l'étranger sous les ordres de Turenne, le jeune capitaine devint colonel d'un régiment anglais au service de la France. Il avait déjà déployé de rares qualités militaires : un courage indomptable, un caractère hardi et aventureux, tempéré par un jugement calme et droit, enfin une vigilance toujours en éveil et une force rare pour endurer la fatigue. On le vit plus tard passer des journées entières en reconnaissance, et rester à Bleinheim quinze heures à cheval.
Mais Churchill dut bien moins ses succès à la cour d'Angleterre, à son courage et à son habileté qu'à sa beauté physique. On ne le connaissait au camp français que sous le nom du « bel Anglais » . Ses manières étaient aussi séduisantes que sa personne, et dans sa vieillesse même il avait conservé un charme irrésistible. <• 11 possédait toutes les grâces " , disait de lui lord Chesterfield, et il ne perdit jamais cet air doux et indolent qui lui avait valu la faveur de lady Castlemaine. Un présent de cinq mille livres de la maîtresse du Roi fut le point de départ d'une fortune qui s'accrut rapidement et devint immense; car la prudente économie du beau jeune militaire se changea avec l'âge en avarice. C'était sur le duc d'York surtout que comptait Mariborough pour son avancement, qu'il mérita du reste par son inébranlable fidélité à la fortune de Jacques dans les sombres