LES FRÈRES
religieux et l’absence d’esprit patriotique. Humilié et pressuré par la papauté, le clergé perdait toute influence morale par suite de la mondanité des évêques et du joug oppressif des cours ecclésiastiques; la chaire était muette, les Ordres religieux amollis par les richesses tombaient en décadence, et les prêtres des paroisses, presque tous ignorants, désertaient leurs églises. Grosseteste lui-même, malgré son énergie, restait impuissant à réprimer tous ces abus; ses mandements contre la fréquentation des tavernes par les gens d’église, contre le jeu, l'ivrognerie, l’esprit querelleur et les mœurs dissolues du clergé, ne servirent qu’à constater la profondeur du mal. Evêques et doyens abandonnaient sans scrupule leurs fonctions religieuses pour devenir ministres, juges ou ambassadeurs. Un favori du Roi, Jean Mansel, obtenait bénéfice sur bénéfice, et le Pape plaçait des garçons de douze ans dans les plus riches cures du royaume; les abbayes absorbaient les dîmes des paroisses, laissant mourir de faim les prêtres qui les desservaient, et la cour de Rome, par la vente des dispenses, couvrait de sa protection les scandales des chanoines et des moines soustraits par elle à la juridiction épiscopale.
Les Frères. — Pour ramener les âmes à l’Église établie, il fallut les efforts combinés de deux Ordres religieux qui se formèrent au commencement du treizième siècle. L’ardeur religieuse de l’espagnol Dominique s’était éveillée à la vue de ces prélats grands seigneurs qui se servaient du fer et de la flamme pour ramener les hérétiques à la foi « Le fanatisme doit être vaincu par le zèle religieux » , s’écriait-il , « f humilité par l’humilité, l’hypocrisie par la sainteté et le mensonge par la prédication de la vérité. » Sa foi brûlante et sa rigide orthodoxie trouvèrent un puissant auxiliaire dans le pieux et mystique François d'Assise, ce saint à l’imagination poétique qui apparaît comme un rayon de pure lumière, illuminant les ténèbres de son temps. Dans les fresques de Giotto et dans les vers de Dante, nous le voyons prendre la pauvreté pour épouse. Dès sa jeunesse il s’était dépouillé de tout ce qu’il possédait, et avait jeté ses vêtements aux pieds de son père, pour s’unir plus étroitement à Dieu et à la nature. 11 invoque dans ses hymnes passionnées le Soleil, la Lune, les Vents et les Eaux qu’il nomme « ses frères et ses sœurs » . Sa dernière parole fut : et O Mort, ma sœur, sois la bienvenue. '>
Par une étrange coïncidence, ces deuxhommes si différents poursuivaient un même but, convertir les païens, extirper l’hérésie, réconcilier enfin la science et l’orthodoxie, et porter l’Évangile aux pauvres. 11 fallut pour cela bouleverser tout l’ancien système des Ordres monastiques, enseigner aux moines à chercher leur salut dans le salut du prochain, à abandonner le cloître pour la prédication, et à se résigner à la vie de Frères mendiants . Pour soumettre les nouveaux Frères à l’obéissance passive, on leur imposa le vœu de pauvreté qui ne resta pas une vaine formule, mais devint au contraire
LES FRÈRES MENDIANTS
une dure réalité; U leur était interdit de posséder quoi que ce fût : aussi les Frères mendiants devaient-ils vivre d’aumônes, et leurs monastères mêmes ne pouvaient-ils pas leur appartenir en propre; mais ils trouvaient des compensations dans l’enthousiasme qu’excitait leur venue malgré l'hostilité de la cour de Rome, la jalousie des anciens Ordres, et l’opposition du clergé paroissial.
Des milliers de Frères se groupèrent autour de Dominique et de François (l'Assise, et se répandirent dans le monde civilisé, errant pieds nus, de pays en pays, vêtus d’une robe de serge grossière, une ceinture de corde autour (fêla taille; missionnaires en Asie, défenseurs de la foi en Italie et en France, faisant des cours dans toutes les Universités et partageant la vie du pauvre peuple.
Les villes et les Frères mendiants (1221-1226). — Leur apparition provoqua partout une véritable révolution religieuse, surtout dans les villes, livrées jusque-là aux plus ignorants des prêtres, qui ne vivaient que des contributions des fidèles . Ils ne pouvaient guère donner satisfaction aux aspirations religieuses des bourgeois et des artisans, qui s’en consolaient en admirant les splendides cérémonies du culte catholique ou les fresques et les sculplures qui ornaient les murs de leurs cathédrales. Aussi comprendon facilement l’enthousiasme qui accueillit le premier prédicateur populaire à la parole chaleureuse, entremêlant ses discours de grossiers quolibets et d’anecdotes familières qui faisaient pénétrer les vérités delà religion jusque dans les foires et dans les marchés. Qu’il fût de l’Ordre de Saint-Dominique ou de celui de Saint-François, le Frère é tait sur d’être bien reçu partout où il allait. Le > anciens Ordres s’étaient surtout établis dans les campagnes; les Frères mendiants, au contraire, choisirent de préférence les villes pour leur champ d’action.
A peine les deux premiers Frères gris eurent-ils débarqué à Douvres, qu’ils se rendirent tout droit à Londres et à Oxford ; en route, ils s’égarèrent dans les bois, entre Oxford et Baldon, et cherchèrent un refuge dans une grange des moines d’Abingdon, de peur d’être turpris par la nuit dans les marais. Leurs vêtements en lambeaux et leurs gestes étranges en demandant l’hospitalité les firent prendre pour desjongleurs, bouffons, escamoteurs, tels qu’on en voyait alors sur toutes les grandes routes; avertis par le portier du couvent, le prieur, le sacristain et le sommelier s’empressèrent de venir souhaiter la bienvenue à ces gens qui arrivaient si à propos pour rompre par leurs bons tours la monotonie de leur vie : amèrement désappointés, ils chassèrent à coups de pied les pauvres Frères, qui se virent obligés d’aller passer la nuit sous un arbre. Mais ils furent largement compensés des persécutions des moines et du clergé par l’accueil qu’ils reçurent dans toutes les villes.
Leur œuvre était à la fois une œuvre de civilisation pratique et de per-